LA PREMIERE FEMME DE SCIENCES EN FRANCE
Sur la fable des abeilles de Mandeville : Les revendications d’une femme

Après avoir appris l’anglais en quelques semaines, dit-on, Mme Du Châtelet traduisit en 1735 l’œuvre satirique (1714-1723) d’un Anglais mort en 1733, Robert de Mandeville : La Fable des abeilles. C’est une réflexion sur la société humaine comparée à une ruche, où toutes les abeilles concourent au bien commun tout en ayant des fonctions et des comportements tout différents : même les vices sont utiles dans cette perspective. Dans sa préface, Emilie Du Châtelet justifie le travail de la traduction, excellent comme exercice de l’esprit et comme moyen de communication entre les cultures, mais surtout, en expliquant pourquoi elle s’y est consacrée, elle revendique pour les femmes le droit à l’égalité avec les hommes, notamment dans le domaine intellectuel.

Qu'on fasse un peu réflexion pourquoi depuis tant de siècles, jamais une bonne tragédie, un bon poème, une histoire estimée, un beau tableau, un bon livre de physique, n'est sorti de la main des femmes? Pourquoi ces créatures dont l'entendement paraît en tout si semblable à celui des hommes, semblent pourtant arrêtées par une force invincible en deçà de la barrière, et qu'on m'en donne la raison, si l'on peut. Je laisse aux naturalistes à en chercher une physique, mais jusqu’à ce qu’ils l'aient trouvée, les femmes seront en droit de réclamer contre leur éducation. Pour moi j’avoue que si j’étais roi, je voudrais faire cette expérience de physique. Je réformerais un abus qui retranche, pour ainsi dire la moitié du genre humain. Je ferais participer les femmes à tous les droits de l'humanité, et surtout à ceux de l'esprit. Il semble qu’elles soient nées pour tromper, et on ne laisse guère que cet exercice à leur âme. Cette éducation nouvelle ferait en tout un grand bien à l'espèce humaine. Les femmes en vaudraient mieux et les hommes y gagneraient un nouveau sujet d'émulation ; et notre commerce, qui en polissant leur esprit l'affaiblit et le rétrécit trop souvent, ne servirait alors qu'à étendre leurs connaissances. […]
Je suis persuadée que bien des femmes ou ignorent leurs talents, par le vice de leur éducation, ou les enfouissent par préjugé et faute de courage dans l'esprit. Ce que j'ai éprouvé en moi me confirme dans cette opinion. Le hasard me fit connaître de gens de lettres qui prirent de l'amitié pour moi, et je vis avec un étonnement extrême qu’ils en faisaient quelque cas. Je commençai à croire alors que j'étais une créature pensante. Mais je ne fis que l'entrevoir, et le monde, la dissipation, pour lesquels seuls je me croyais née, emportant tout mon temps et toute mon âme, je ne l'ai cru bien sérieusement que dans un âge où il est encore temps de devenir raisonnable, mais où il ne l'est plus d'acquérir des talents.
Cette réflexion ne m'a point découragée. Je me suis encor trouvé bien heureuse d'avoir renoncé au milieu de ma course aux choses frivoles, qui occupent la plupart des femmes toute leur vie, voulant donc employer ce qui m'en reste à cultiver mon âme, et sentant que la nature m'avait refusé le génie créateur qui fait trouver des vérités nouvelles, je me suis rendu justice, et je me suis bornée à rendre avec clarté celles que les autres ont découvertes, et que la diversité des langues rendent inutiles pour la plupart des lecteurs.

Robert de Mandeville, La Fable des abeilles
Traduction d’Emilie Du Châtelet, manuscrit de la BNF p. 135-136. c