LA PREMIERE FEMME DE SCIENCES EN FRANCE
La traduction et le commentaire des Principia mathematica de Newton

  • Isaac Newton, Philosophiae naturalis principia mathematica, Genevae, typis Barillot et filii, 1739-1742
    BNF, Arsenal 4-S-282 1

 

 

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Isaac Newton présenta le premier volume de ses Philosophiae naturalis principia mathematica en 1685 devant les savants de la Royal Society de Londres. Il apparut aussitôt comme celui qui révolutionnait la physique moderne en utilisant de puissants outils mathématiques. Son œuvre est écrite en latin pour être comprise par les savants de toute l’Europe. La traduction en français entreprise par Mme Du Châtelet en 1740 ne permettait pas seulement à un plus vaste public d’accéder à la nouvelle vision du monde que proposait Newton : elle constitue aussi une interprétation et une discussion de certaines des propositions du savant anglais. Avec Maupertuis et Voltaire, Mme Du Châtelet apparaît ainsi comme une des responsables de l’évolution des idées scientifiques et philosophiques en France. L’édition ici présentée est une réédition des Principia, dont la première publication complète remonte à 1687.

  • Voltaire, Eléments de la philosophie de Neuton, donnés par M. de Voltaire, A Londres (Paris, Prault), 1738, page de titre
    BNF, Arsenal, rés-8-6556

 

 

 

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  • Isaac Newton, Principes mathématiques de la philosophie naturelle, par feu Madame la marquise Du Chastellet, Paris, Desaint et Saillant, 1759,
    deux volumes

    BNF, Arsenal, 4-S-2831, 1-2

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Pour éclairer le débat Leibniz-Newton, Emilie Du Châtelet entreprit une traduction et un commentaire des Principia mathematica, publiés par Newton en 1685, en particulier de la troisième partie "le système du monde". Son "exposition abrégée", ses "explications" et sa "solution analytique des principaux problèmes qui concernent le système du monde" qui constituent son travail original, occupent plus du tiers de l’ouvrage. C’est la grande œuvre de sa vie. Pour ce faire, elle correspondit avec Clairaut (qui voulut d’abord s’attribuer le mérite du travail qu’il édita finalement en 1759 grâce à la ténacité de Voltaire), avec l’abbé Nollet (qui fournit les instruments de physique), avec Johann Bernoulli, le mathématicien de Bâle qui séjourna à Cirey, de même que le père Jacquier, professeur de mathématiques à la Sapienza à Rome, auteur d’un commentaire en latin des Principia.

La difficulté allait au delà d’une traduction du latin en français, même si Newton écrivait un latin très elliptique. Se produisait en effet alors une révolution du langage et des concepts scientifiques. Les mathématiciens du XVIIIe utilisent les nouveaux outils de l’analyse ; ceux du XVIIe étaient encore très dépendants des raisonnements par figure de la géométrie euclidienne (il y a une figure géométrique toutes les deux pages en moyenne dans le traité de Newton). L’œuvre d’Emilie Du Châtelet est donc d’abord une traduction de l’ancien langage scientifique dans le nouveau, point fondamental pour éviter les contre-sens croissants chez les lecteurs de Newton du XVIIIe siècle. Au courant des progrès de l’analyse post-newtonienne et maîtrisant l’apport du physicien anglais, elle put réaliser cette transposition capitale. Le contexte scientifique et le texte de Madame Du Châtelet ne peuvent être séparés, sans passer à côté de l’originalité de sa contribution. Elle poussa enfin Newton dans ses retranchements, ramenant au statut de conjectures plusieurs de ses résultats, tel le calcul de la variation annuelle des équinoxes, que la virtuosité calculatoire de leur auteur ne pouvait faire passer pour preuves, en l’état des instruments à sa disposition et en raison de la longue durée d’observation nécessaire à leur validation.

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Newton, Principia Mathematica, Londres, 1687,
p. 192 (titre) et p. 205-206
Newton, Principes mathématiques, même passage, traduit par Du Châtelet, Dunod 2005, p. 143 (titre) et p. 152-153 Newton, Principes mathématique, même passage commenté par Du Châtelet, édition Dunod 2005,
p. 552-553
Newton, Principia mathematica, même passage du commentaire de la marquise Du Châtelet dans l’édition originale de 1759, p. 178-179


Dans les extraits reproduits ci-dessus, on mesure de visu le chemin extraordinaire parcouru par les sciences en l’espace de cinquante ans. Si Newton reste le découvreur génial qui fit la synthèse des avancées des Tycho Brahé, Copernic, Galilée et Kepler, c’est à Leibniz, autant philosophe et linguiste que mathématicien, qu'il revint de proposer un système de notations mathématiques pour le tout récent calcul différentiel et intégral. Cette notation fut adoptée immédiatement par la famille des savants au détriment des notations de Newton, moins pratiques. Ainsi se complèta, au tournant du XVIIIeme siècle, le langage scientifique analytique, en gestation depuis Viete et Descartes.
Ce langage, d’une puissance qui enthousiasma la génération des savants du premier XVIIIe siècle, devait permettre à tous les scientifiques de se saisir des découvertes de Newton et générer un torrent inédit de découvertes, théorèmes et autres (les huit cents volumes d’Euler). Là où Newton multipliait les figures géométriques euclidiennes, Emilie Du Châtelet pose des formules analytiques qui ouvrent un développement considérable des problèmes abordés par le mathématicien anglais. Comme on le voit ici, elle utilise par exemple le signe intégral ∫ et la notation différentielle d/dx inventés par Leibniz quand Newton notait le calcul différentiel avec un système de points peu efficace. Traitant tous deux du calcul de la force d’attraction exercée sur un corpuscule situé sur l’axe de symétrie d’un autre corps, Newton traite le cas particulier posé par les sphères (voir graphique), tandis qu’Emilie Du Châtelet en est à étudier le cas plus général et plus difficile des sphéroides (voir graphique).
Cette traduction est ainsi importante non seulement d’un point de vue scientifique mais aussi méthodologique, ce que salue d’Alembert dans l’Encyclopédie où il écrit, en citant le travail de Madame Du Châtelet : "quelques auteurs ont tenté de rendre la philosophie newtonienne plus facile à entendre". Son titre de gloire est donc bien celui de passeur scientifique, de transmetteur de savoir entre les générations euclidiennes et les générations leibniziennes. Sans remonter jusqu’aux Arabes passeurs du savoir grec au Moyen-Age, également avec une révolution de langage et de concepts (l’algèbre d’Al Kwarismi et les chiffres indiens), rappelons que cette œuvre de transmission ne fut pas non plus le moindre titre de gloire d’un Galilée qui, par ses talents de communicateur (faire regarder le Sénat de Venise dans son télescope, du haut du Campanile, apporter une bassine d’eau et un plan incliné à son procès) et son écriture en langue italienne, révéla Copernic à l’Europe.

Nota : Nous reproduisons la traduction de la marquise Du Châtelet dans la nouvelle édition donnée à Paris par Dunod en 2005 qui a l’avantage sur l’édition princeps de 1759 d’intégrer les figures dans le texte, et dans l’édition originale. Le dessin des polices est un peu différent mais sans aucun changement de la nature des caractères eux-mêmes. Pour Newton, il s‘agit de l’édition originale de Londres, 1687 (en ligne sur http://gallica.bnf.fr).