L'EST PARISIEN AU TEMPS D'EMILIE DU CHATELET
Voyager, venir à Créteil
* Le point de vue du géographe
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Carte de Cassini, Feuille n° 1 : Paris, 1756. 1:86.400
(tirage moderne de l’Institut géographique national, collection particulière)

La carte de Cassini est la première représentation détaillée de l'ensemble du Royaume de France. Elle s'appuie sur les méthodes géométriques développées au sein de l'Académie des Sciences. Le projet en a été lancé en 1747 par César-François Cassini de Thury (dit Cassini III) avec le soutien initial de Louis XV. L'entreprise ne s'achève, sous les auspices du Dépôt de la Guerre… qu'en 1815 !
La carte, au 1:86.400, indique les lieux habités, les grandes routes royales et une partie du réseau des chemins. Elle fournit de nombreux détails sur les établissements humains (moulins, forges, mines, etc.) et l'utilisation du sol. Le relief y est dessiné de façon très schématique, sans indication des altitudes ou de la valeur des pentes. Parcs, forêts et châteaux sont représentés avec soin, afin d'inciter leurs propriétaires à acquérir la carte.
La feuille de Paris, publiée en 1756, est de peu postérieure à la mort de Mme du Châtelet. On peut y lire le trajet qu'elle effectuait pour gagner sa propriété de Créteil. On quitte Paris en rive droite par l'est, en passant devant la forteresse de la Bastille. Il faut emprunter la rue de Charenton pour traverser le faubourg Saint-Antoine, puis la plaine de Bercy, en longeant le vaste parc du château de Bercy, dessiné par Le Nôtre. On passe la Marne à Charenton. En face, après Alfort, la grande route de Brie s'ouvre en direction de Créteil. Quelques kilomètres encore et sur la gauche part le chemin qui conduit à la propriété du Buisson. Des portes de Paris au château, on a parcouru près de 9,5 kilomètres, soit un trajet en voiture à cheval d'environ 1 heure et quart.

Carrosses : Berline et Chaise de Poste dite "à cul de singe"
Planches V et XIV, extraites de l'article Sellier-carrossier de l'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers de Diderot et d'Alembert, Volume IV : Recueil de planches sur les sciences, les arts libéraux et les arts méchaniques avec leur explication, Tome XXVI,  1751-1780, éd. Briasson, David, Le Breton et Durand.

La berline est une voiture de la même famille que les carrosses. En usage depuis peu à l'époque qui nous concerne pour la présente exposition, elle tire son nom de la ville de Berlin où elle fut fabriquée pour la première fois vers le milieu du XVIIe siècle (vers 1660), par le piémontais Philippe de Chieze, quartier-maître général du prince Frédéric Guillaume, électeur de Brandebourg. A l'origine la berline se distingue du carrosse par une suspension à soupentes en cuir, que ce dernier adopte plus tardivement. Elle est plus légère et plus sûre. Elle verse moins. Pour ces raisons, elle devient la voiture la plus répandue du XVIIIe siècle. On cherche à la rendre la plus confortable possible, à la ville comme à la campagne, pour les cérémonies comme pour le voyage. La plus célèbre berline de l'histoire est celle qui a emmené Louis XVI lors de sa tentative de fuite, qui s'acheva par son arrestation le 21 juin 1791 à Varennes.
La chaise de poste dite "à cul de singe" porte ce nom quelque peu singulier à cause de ses chaises de forme arrondie.
Dans l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, les planches d'illustrations tiennent une place importante. En effet, elles apportent aux articles un aspect concret et pratique et permettent aux lecteurs de faire le point sur leurs connaissances techniques.

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* Le point de vue de l'écrivain

Au XVIIIe siècle on voyageait de Paris à la région que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de « Val de Marne » aussi bien en bateau sur la Seine qu’en voiture à cheval. Les deux extraits ci-dessous nous informent sur ces deux moyens de locomotion de façon fort différente, comique à l’italienne d’un côté, réalisme quotidien de l’aristocratie parisienne de l’autre.

1) En coche d’eau, sorte de bateau-autobus. Extrait d’un monologue d’Arlequin, personnage de la commedia dell’arte, dans la première comédie (1718) dont le canevas (texte de base sur lequel les comédiens pouvaient improviser librement) a été écrit en français par le peintre et auteur dramatique Jacques Autreau (1657-1745) pour les comédiens italiens de Paris. La scène est dans un cabaret du village de Port-à-l’Anglais, tout proche de Créteil.

Arlequin, seul, :
Oh ! quelle tempête ! quel ravage ! quelle désolation ! Le tonnerre était si épouvantable que le soleil s’est caché de peur, et la pluie si horrible que la rivière de Seine en est encore toute trempée. Le ciel ressemblait à un jeu de paume*. Le coche d’eau, étonné du bruit, aveuglé par l’obscurité, s’est brisé l’omoplate contre un autre bateau aussi étourdi que lui, et tous deux se seraient noyés si le vent charitable ne les avait poussés à terre de toute force. Le pauvre Arlequin serait mort en pleine eau, lui qui dans son vin n’en peut pas seulement souffrir une goutte. Mais béni soit l’orage qui nous a fait échouer près d’un bon cabaret, où la cave est bien garnie, la cuisine encore mieux ; il vaut mieux se noyer ici.
Jacques Autreau, Le Naufrage au Port-à-l’Anglais dans Théâtre du XVIIIe siècle,
Ed. Jacques Truchet, Paris, 1972, t.I, p. 349
*L’expression fait vraisemblablement allusion au fracas des balles rebondissant dans les jeux de paume, ancêtre du tennis.
2) En carrosse. Lettre d’Émilie Du Châtelet au duc de Richelieu, 22 septembre 1735. Mme Du Châtelet, qui vivait alors à Cirey en Champagne (à plus de 200 km ) avec Voltaire, est revenue en hâte pour voir sa mère malade à Créteil où, veuve, elle habite le château du Buisson (« sa petite maison », expression désignant au XVIIIe siècle non une habitation exiguë, mais une propriété de loisirs dans la région parisienne). Elle en profite pour aller à Paris dans la journée régler des affaires, voir des amis (son intime amie, la jeune duchesse de Saint-Pierre notamment) et assister à un ballet à l’opéra (les représentations avaient lieu l’après-midi et Mlle Sallé était la danseuse vedette).
A Cirey, ce 22 septembre. […] J’ai fait une course bien légère. Je n’ai été que cinq jours dans mon voyage à aller, venir et séjourner. Je ne crois pas avoir jamais fait une si belle action que de partir et une si agréable que de revenir.  J’ai trouvé ma mère hors d’affaire. Elle était à sa petite maison de Créteil ; ainsi je n’ai pas couché dans Paris ; j’y ai été le vendredi parler à mon notaire, et voir Mlle Sallé à l’opéra dans la petite loge de Madame de Saint-Pierre […]

Les Lettres de la Marquise Du Châtelet, 
            Éd.Théodore Besterman, Genève, 1958, t.I, p. 81.

* Le point de vue des archives : le fonds Malon de Bercy aux Archives départementales du Val-de-Marne
Aucun document concernant la famille de Breteuil ne se trouve aux Archives départementales du Val-de-Marne, à Créteil. Ce sont donc les papiers de la famille Malon de Bercy, de profil comparable – noblesse de robe, hautes fonctions ministérielles - qui ont été choisis comme documentation témoin. La marquise de Bercy, bien que d’une génération postérieure, vivait à peu de chose près comme la marquise Du Châtelet.
Ce fonds a été acheté à la famille de Brissac, descendant des Malon de Bercy, en 1983 par les Archives de France à l’intention des Archives du Val-de-Marne. Bien qu’une partie des papiers concerne Paris auquel l’ancienne commune de Bercy a été rattachée pour moitié en 1860 ou l’Indre-et-Loire où les Malon avaient des propriétés, il a été décidé de conserver cet ensemble à Créteil. Le tout représente 18 mètres linéaires.
Ce fonds de documents anciens est précieux pour les Archives départementales du Val-de-Marne, surtout riches en documents contemporains (XIXe et XXe siècles), étant donné la jeunesse du département (1964). C’est un apport capital à leurs ressources, à côté du fonds des justices seigneuriales comme celle d’Ormesson, par exemple. Outre les titres de propriété et documents domaniaux, ce chartrier comprend de multiples documents intéressant la vie quotidienne, avec toutes les factures et les comptes concernant les Bercy. Les comptes de tutelle des mineurs Malon de Bercy, enfants très tôt orphelins de la marquise et du marquis de Bercy, offrent un ensemble particulièrement riche pour l’histoire économique et sociale. Le gestionnaire de la fortune des mineurs devait en effet pouvoir présenter des justificatifs de ses dépenses au conseil de famille. Ces justificatifs nous sont tous parvenus (salaires des domestiques, factures de fournisseurs, états des plantations et travaux, frais de médecin…). Plusieurs travaux d’étudiants d’histoire de Paris 12 ont d’ores et déjà exploité cette documentation, encore largement à découvrir.
La famille Malon de Bercy
Cette famille noble (noblesse remontant aux années 1467) est probablement originaire du Vendômois où elle a possédé successivement plusieurs fiefs et où elle a fait des fondations à la paroisse de la Madeleine de Vendôme. La seigneurie de Bercy entre dans la famille Malon par mariage avant 1493. La famille s’établit à Paris en entrant dans la robe dans les années 1520.
Elle ne donna pas moins de cinq générations de Maîtres des Requêtes (signalons le mariage de la fille de Nicolas Desmarets, Maître des requêtes, puis Contrôleur Général des finances sous Louis XIV, avec Charles-Henri de Malon II) entre 1608 et la Révolution française. Tous furent à un moment ou à un autre Conseillers au Parlement, Conseillers d’Etat, voire Président du Grand Conseil ou Intendants en province. Les compétences des membres de cette famille, leur capacité à servir l’Etat, leur réseau de relations haut placées et efficaces, leur permirent de s’installer dans les plus hautes sphères du pouvoir.
Généalogie simplifiée des Malon de Bercy (document .pdf) Nota : Ce document nécessite Acrobat Reader pour être consultés, cliquez ici pour télécharger gratuitement ce logiciel. reader
Trois mémoires de recherches réalisés à Paris 12 (et disponibles à la bibliothèque universitaire) sur le fonds Malon de Bercy :
* Mathieu Dusart, La fortune de Nicolas Desmaretz (1648-1721), contrôleur général des finances de Louis XIV, d’après son inventaire après décès conservé dans le fonds Malon de Bercy aux Archives départementales du Val-de-Marne, maîtrise Paris 12, 2003, dir. Mireille Touzery.
* Anthony Pisanne, Etude d’une bibliothèque de parlementaires parisiens au XVIIIe siècle : les Malon de Bercy, 1706-1790, DEA Paris 12, 2005, dir. Mireille Touzery.
* Agnès Thiébaut, Le conseil de tutelle des mineurs Malon de Bercy. 1770-1798, maîtrise Paris 12, 2005, dir. Mireille Touzery.
Documents originaux (fonds Malon de Bercy, AD 94)
 

 

Document 1 : Mémoire de ce que Madame de Bercy doit à l'école roiale vétérinaire de Paris pour ferrure de ses chevaux de charrette en 1774
AD94  46 J 170

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Document 2 : Mémoire pour la paille que j'ai fourni tant à Paris qu'à Bercy pour la fourniture des chevaux de Mme de Bercy, 17 mai 1755
AD94 46 J 171

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  Document 3 : Mémoire des marchandises fournies pour les équipages de madame de Bercy part le Grand marchand à Paris
AD94 46J 171
 
  Document 4 : Mémoire de ce qui s'est trouvé dans la breline de Madame
AD94  46 J 171
 
 

Document 5 : Publicité : La Nord, seul privilégié du roi, pour la fabrique et la vente de soupentes de nerfs
AD94 46 J 171

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  Document 6 : Mémoire d'ouvrage de selleries faites et fournies pour M. le marquis de Bercy par Millet, maître sellier, 1778
AD94 46 J 170
 
 
Document 7 : Billet, Madame voilà votre chien radicallement guéri
AD94 46 J 172
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  Document 8 : Pour la poste à Besançon
AD94 46 J 172
 
 

Document 9 : Facture, A la Fleur des marchands
AD94 46 J172

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Document 10 : Je soussigné reconnais avoir vendu un cheval noir ors d'age, 12 mars 1779
AD94  46 J 174

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Au XVIIIe siècle, le cheval est associé à beaucoup d’actes de la vie : déplacements, travail, voyages, cérémonies, d’où une place importante dans la vie quotidienne et dans les budgets. Les voitures et les chevaux contribuent également au "paraître riche", le carrosse est le support mobile et permanent de l’affichage du rang, de la fortune, de la puissance sociale. La liste des éléments se trouvant dans la berline de Madame de Bercy (doc. 4) en est une preuve.
Il y a des glaces, il s’agit en fait de pièces de cristal, des tissus précieux, comme le damas ou le taffetas. Ce sont des articles de luxe et souvent, dès 1660, le décor et l’habillage du carrosse dépasse du double le prix de la menuiserie. Mais le carrosse en lui-même ne suffit pas. Il faut soigner l’habillement du cocher, du valet et du postillon, eux aussi reflets de la puissance de leurs maîtres. Les équipages occasionnent ainsi de nombreuses dépenses (on mentionne ceux de Madame de Bercy dans le document 3).
Les chevaux devaient également être les plus beaux. On n’utilise pas le même cheval pour un carrosse ou une berline que pour un cabriolet léger ou encore un chariot de chasse. Il est question de taille, de robe mais également de mode. Le plus souvent ce sont des chevaux noirs danois, flamands ou du Holstein lorsqu’il s’agit de véhicules d’apparat. Des chevaux bais (crin noir, poil marron) anglais ou normands pour les attelages plus légers ou les chevaux de selle.
Le document 10 est une reconnaissance de vente d’un cheval datant du 12 mars 1779. La taille est donnée entre le sol et la pointe de l’épaule du cheval, c'est sa hauteur "au garrot". On identifie le sujet en donnant son sexe, sa robe, ici il s’agit d’un cheval noir, sa taille, il fait un peu plus de cinq pieds (5 pieds = environ 1,62 m), et son âge, connu par sa dentition. Le cheval de carrosse est plus cher que le cheval de selle sauf si celui-ci est "entier", c'est-à-dire un mâle reproducteur. Le cheval vendu dans le document 10 vaut 240 livres, soit une somme assez conséquente pour l’époque, un salaire annuel d’ouvrier agricole. Il est hors d’âge, c’est-à-dire qu’il a au dessus de 16 ans, âge auquel le nivellement de la dentition ne permet plus de repérer les signes permettant d’établir l’âge. Madame de Bercy achète donc un cheval de selle âgé (16 ans, soit environ l’équivalent de 50 à 60 ans pour un homme), sans doute tranquille, pas très grand, pour son usage personnel.
Chevaux et carrosses, reflet de la hiérarchie sociale, coûtent cher, non seulement à l’achat mais aussi à l’entretien. En ce qui concerne les chevaux, nous avons ici des documents nous montrant le coût de la paille (doc. 2), indispensable à la litière de l’animal, mais aussi des ferrures, c'est-à-dire les fers à cheval. Les ferrures sont faites ici par l’école royale vétérinaire de Paris (doc. 1), il s’agit plus précisément de l’école vétérinaire de l’actuelle Maisons-Alfort, fondée en 1765. Elle est d’abord installée dans le quartier de la Chapelle. Mais les locaux ne conviennent pas et les fourrages taxés aux entrées de Paris renchérissent l’installation. C’est pour cela que la propriété du Château d’Alfort est achetée au Baron de Bormes, la surface et l’emplacement conviennent mieux à l’enseignement qui commence en octobre 1766. L’école a pour souci de préserver et d’améliorer l’espèce chevaline dont l’importance économique, sociale et militaire est à son apogée. C’est aussi à l’école d’Alfort que Madame de Bercy faisait soigner ses chiens, de chasse ou d’agrément (doc. 7 : on remarque que le chien est dessiné sur le billet). Le coût approximatif de la nourriture d’un cheval par jour est de 20 à 30 sols, soit une fois et demi le salaire quotidien d’un ouvrier parisien, et ceci ne recouvre pas les frais d’entretien ni ceux du personnel.
De nombreux métiers gravitent autour de ce monde, dont la trace se retrouve dans les comptabilités des écuries. On a ici l’exemple du sellier (doc. 6) qui fournit les selles des chevaux mais également les éléments du carrosse. On a aussi un artisan spécialisé dans la réalisation et la vente de soupentes (doc. 5). La soupente est l’assemblage de plusieurs courroies cousues ensembles qui soutient le corps d’un carrosse. Il ne faut pas oublier enfin le service de la Poste qui repose sur l’usage des chevaux (doc. 8). Il existe deux sortes de "poste", la "Poste aux lettres", chargée du courrier et la "Poste aux chevaux", chargée des voyageurs et des marchandises. Le Livre de Poste mentionné dans ce document est un guide des itinéraires postaux à destination du public, le premier paraît en 1708. Il y a la liste des routes et des relais, les distances entre les relais et le prix à payer au maître de postes. On mettait environ cinq jours pour se rendre de Paris à Lyon, neuf jours pour aller à Marseille, une journée pour aller à Amiens.

Mors de bride d'époque napoléonienne
collection particulière

Le mors de bride à canon droit est une embouchure à action sévère pour la bouche d'un cheval. Les Arabes qui l'ont introduit en Europe, l'ont rencontré aux confins de l'Iran et des plaines d'Asie centrale vers le VIe siècle après J.-C. Mais ce mors est présent dans l'Altai dès le Ve siècle avant J.-C. C'est le mors le plus utilisé sous l'Ancien Régime car le cheval est alors un outil dont on attend la soumission complète, en particulier pour les chevaux de guerre et les chevaux d'attelage. Plus les branches du mors sont longues, plus son action est efficace. C'est au XIXe siècle que l'usage du mors de bride reculera devant des embouchures plus douces (mors de filet). On peut penser que tous les attelages des Malon de Bercy ou les chevaux d'Emilie Du Châtelet qui était une bonne cavalière, avaient des mors de ce type. La présence des canons entrecroisés, emblème de la Grande armée, permet d'attribuer ce mors à un cheval d'attelage de l'artillerie.

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