LE VOISINAGE D'EMILIE DU CHATELET
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* Champs-sur-Marne : le duc de La Vallière
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Château, côté cour Détail, côté cour Façade, côté jardin Parterre de broderies

Château de Champs-sur-Marne

Terminé en 1706 par Bullet pour le financier Paul Poisson de Bourvalais qui réunit Champs à son domaine de Villiers-sur-Marne, le château et l'énorme domaine sont saisis par la Couronne, en 1716 lors de la chambre de justice de la Régence, Poisson étant accusé de malversations, comme presque tous les financiers à qui le roi devait de l'argent. Le château est cédé en 1718 à la princesse de Conti, fille de Louis XIV et de Mlle de La Vallière. Dans la même année, la princesse efface une dette en donnant ce domaine à son cousin le duc de La Vallière qui y réside, puis le louera un temps à la marquise de Pompadour.
A son achèvement, le château de Champs frappe par sa modernité et son confort. Nouveauté, les pièces sont desservies par des couloirs et cessent de se commander. Chaque chambre a un cabinet de toilette. Une salle à manger spécialement affectée au repas apparaît. Des entresols permettent de loger les domestiques près de leurs maîtres.
Le jardin, chef d'œuvre de l'art français, est dû à un neveu de Le Nôtre, Claude Desgots. Y ayant fait planter des pommes de terre pendant la Révolution, la marquise de Marbeuf, alors propriétaire, est guillotinée au motif de spéculation alimentaire. Le jardin est reconstitué au début du XXe siècle avec ses perspectives et ses parterres de broderies. Le château est légué à l'Etat en 1935.

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Le duc de La Vallière (1755) par Charles Nicolas Cochin (1715-1790)
gravure, Bibliothèque Nationale de France (Estampes N2)

Louis César de La Baume Le Blanc, duc de La Vallière (1708-1780) est le neveu de la duchesse de La Vallière, maîtresse de Louis XIV. En 1742, il épousa Jeanne Julie Françoise de Crussol d'Uzès, fille du premier duc et pair du royaume.
Il fit une carrière militaire, comme colonel du régiment d'infanterie de La Vallière, gouverneur du Bourbonnais. Il fut aussi capitaine des chasses de la capitainerie royale de Montrouge et Grand fauconnier de France. Très apprécié de Louis XV, amateur de spectacle, il fut proche de Mme de Pompadour qui le nomma directeur de son théâtre de société personnel. Grand bibliophile, il achetait à l'aide de son bibliothécaire, l'abbé Rives, des bibliothèques entières. La sienne fut un centre de réunion de savants bibliographes français et étrangers. Acquise par le marquis de Paulmy, elle forme le fonds de la bibliothèque actuelle de l'Arsenal.
Propriétaire du château de Champs-sur-Marne de 1739 à 1763, son père l'ayant reçu en 1718 de la princesse de Conti, fille légitimée de Louis XIV et Louise de la Vallière, il y reçut de nombreux hommes de lettres comme Diderot, Voltaire ou d'Alembert, ainsi que la marquise Du Châtelet, avant de le louer à la marquise de Pompadour.

Né à Paris, Charles Nicolas Cochin, fut un dessinateur et un graveur reconnu. Reçu à l'académie de peinture en 1751, nommé garde des dessins du cabinet du roi en 1752, secrétaire historiographe de l'académie en 1755,  il fut anobli par Louis XV, admis dans l'ordre de Saint-Michel et nommé dessinateur et graveur des menus plaisirs, en récompense de son talent. L'œuvre de ce maître est considérable, on compte environ 1500 pièces gravées par lui ou d'après ses dessins.

* Nogent-sur-Marne : l'abbé de Pomponne, la marquise de Lambert
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Maison de l'abbé de Pomponne, 16 rue Charles VII, Nogent sur Marne

Construite en 1642 pour un conseiller au parlement de Metz, la maison passe à divers propriétaires avant d'être acquise en 1713 par les frères Camus Destouches, dont l'un, Louis, est le père de d'Alembert qu'il eut avec Madame de Tencin. De l'époque des frères Destouches, engagés dans des fonctions militaires pour Louis XIV, datent les bas-reliefs des Renommées, sur la façade, et, dans le vestibule, les trophées militaires et reliefs retraçant des épisodes des guerres de Louis XIV que l'on retrouve aussi sur la porte Saint-Denis à Paris. La propriété possède alors un jardin à la française qui descend en terrasse à la Marne. Elle est acquise en 1731 par l'abbé de Pomponne qui développe une vie sociale brillante et reçoit de grands personnages de la cour, au premier rang desquels la duchesse du Maine. Après de nombreux changements de mains, le domaine est légué en 1943 à l'Etat par Jeanne Smith (nièce du bibliophile Smith-Lesouef, donataire de la collection du même nom à la Bibliothèque nationale) pour y installer une maison de retraite pour artistes et écrivains. La maison de l'abbé de Pomponne, lieu d'exposition d'arts graphiques, est ouverte au public.
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L'abbé de Pomponne (1745), anonyme
gravure, Bibliothèque Nationale de France (Estampes 74 B 67564)

Henri Charles Arnauld de Pomponne (1669-1756) appartient à la famille Arnauld dont l'engagement janséniste défraya la chronique de Port-Royal. Il est le troisième fils du célèbre secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères de Louis XIV. Né à la Haye où son père était ambassadeur, il fut abbé commendataire de l'Abbaye royale de Saint-Médard de Soissons, une des plus riches du royaume, et de celle de Saint-Maixent, ainsi qu'aumônier du roi. Conseiller d'Etat, il fut chancelier de l'ordre du Saint-Esprit de 1716 à 1756, membre de l'Académie des inscriptions et belles Lettres en 1743. Beau-frère du secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, Colbert de Torcy, il fut ambassadeur de France à Venise pendant la guerre de succession d'Espagne. Possédant une résidence de campagne à Nogent-sur-Marne, il y fonda en 1732 une compagnie d'archers qui existe toujours.

 La Marquise de Lambert (1647-1733) par Largillière (1656-1746)
gravure, Musée Carnavalet, crédit photographique : PMUP, cliché Degraces

Anne-Thérèse de Marguenat de Courcelles était la fille unique d'un maître des comptes à la chambre des comptes de Paris. Elle perdit son père à l'âge de trois ans et fut élevée par sa mère, Monique Passart, et son second mari, le poète Bachaumont. En 1666, elle épousa Henri de Lambert, marquis de Saint-Bris, lieutenant général et gouverneur du Luxembourg, dont elle est veuve en 1686. En 1698, elle loua une partie de l'hôtel de Nevers et dès 1710, lança un salon littéraire qui devint célèbre. S'y côtoyaient Fontenelle, Fénelon, Marivaux, Montesquieu, l'abbé de Choisy, le duc de la Rochefoucauld, l'abbé de Bernis, la duchesse du Maine, le duc de Richelieu, le président Hénault, la marquise Du Châtelet… Ce salon était considéré comme un tremplin pour l'accession à un poste d'académicien. Femme de lettres, la marquise de Lambert soutint les Lettres persanes et parvint à faire élire Montesquieu à l'Académie Française. Elle avait une maison de campagne à Nogent-sur-Marne, située sur l'emplacement de l'actuelle mairie. Elle y accueillait encore ses amis en voisins : Emilie Du Châtelet, Voltaire, Pomponne, entre autres.
Parmi ses œuvres, Avis d'une mère à son fils, Réflexions sur les femmes.

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* Ablon : la marquise de Tencin
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La Marquise de Tencin (1682-1749), anonyme d'après Jacques André Joseph Aved (Douai 1702 -Paris 1766)
huile sur toile, 91 cm x 74,5 cm, Musée des Beaux-arts de Valenciennes, crédit photographique : Claude Thériez

Née à Grenoble, Claudine Alexandrine Guérin de Tencin meurt à Paris la même année qu'Emilie Du Châtelet. Contrainte d'embrasser la vie religieuse par sa famille, elle s'évade de son couvent et s'installe à Paris où elle devient célèbre grâce à sa vie amoureuse mouvementée et à son salon. Parmi ses amants, on trouve le marquis d'Argenson, l'abbé Dubois, ministre principal du Régent, et le chevalier Destouches dont elle a un fils, le futur d'Alembert, mathématicien et co-rédacteur de l'Encyclopédie, qu'elle abandonne peu après sa naissance.
Femme de lettres, elle accueillait chez elle les plus grands écrivains de son temps comme l'abbé Prévost, Marivaux, l'abbé de Saint-Pierre, Montesquieu, Helvétius, Marmontel, Réaumur, Emilie Du Châtelet. Emprisonnée un temps à la Bastille à la suite du suicide du conseiller De La Fresnaye, elle y tint un salon, recevant ainsi Voltaire, lui-même détenu. Ensuite exilée de Paris par Louis XV, elle séjourne à Ablon de 1730 à 1736. Elle est la tante du comte d'Argental, ami proche de Voltaire et de Madame Du Châtelet. Elle publia anonymement des romans qui eurent quelque succès : Mémoires du Comte de Comminges, Le Siège de Calais ou Les Malheurs de l'amour retiennent l'attention par leur équilibre entre le conformisme ambiant et certaines revendications féminines.


* Le témoignage de l'écrivain : Madame de Lambert et Madame de Tencin vues par Marivaux : deux modèles de sociabilité

1. La Marquise Anne-Thérèse de Lambert

Dans son roman La Vie de Marianne (1731-1742) Marivaux fait, sous le nom d'un des personnages, Mme de Miran, le portrait de la célèbre Mme de Lambert, son amie, modèle de sociabilité, animatrice d'un salon parisien très influent.

Quoiqu'elle eût été belle femme, elle avait quelque chose de si bon et de si raisonnable dans la physionomie, que cela avait pu nuire à ses charmes, et les empêcher d'être aussi piquants qu'ils auraient dû l'être. […]
Quant à l'esprit, je crois qu'on n'avait jamais songé à dire qu'elle en eût, mais qu'on n'avait jamais dit aussi qu'elle en manquât. C'était de ces esprits qui satisfont à tout sans se faire remarquer en rien ; qui ne sont ni forts ni faibles, mais doux et sensés; qu'on ne critique ni qu'on ne loue, mais qu'on écoute.
Fût-il question des choses les plus indifférentes Mme de Miran ne pensait rien, ne disait rien qui ne se sentît de cette abondance de bonté qui faisait le fond de son caractère.
Et n'allez pas croire que ce fût une bonté sotte, aveugle, de ces bontés d'une âme faible et pusillanime, et qui paraissent risibles même aux gens qui en profitent.
Non, la sienne était une vertu ; c'était le sentiment d'un cœur excellent ; c'était cette bonté proprement dite qui tiendrait lieu de lumière, même aux personnes qui n'auraient pas d'esprit, et qui, parce qu'elle est vraie bonté, veut avec scrupule être juste et raisonnable, et n'a plus envie de faire un bien dès qu'il en arriverait un mal.
Je ne vous dirai pas même que Mme de Miran eût ce qu'on appelle de la noblesse d'âme, ce serait aussi confondre les idées : la bonne qualité que je lui donne était quelque chose de plus simple, de plus aimable, et de moins brillant. Souvent ces gens qui ont l'âme si noble, ne sont pas les meilleurs cœurs du monde, ils s'entêtent trop de la gloire et du plaisir d'être généreux et négligent par là bien des petits devoirs. Ils aiment à être loués, et Mme de Miran ne songeait pas seulement à être louable ; jamais elle ne fut généreuse à cause qu'il était beau de l'être, mais à cause que vous aviez besoin qu'elle le fût; son but était de vous mettre en repos, afin d'y être aussi sur votre compte.
[…]
Mme de Miran avait plus de vertus morales que de chrétiennes, respectait plus les exercices de sa religion qu'elle n'y satisfaisait, honorait fort les vrais dévots sans songer à devenir dévote, aimait plus Dieu qu'elle ne le craignait, et concevait sa justice et sa bonté un peu à sa manière, et le tout avec plus de simplicité que de philosophie. C'était son cœur, et non pas son esprit qui philosophait là-dessus.

Marivaux, La Vie de Marianne, éd. Frédéric Deloffre,
Classiques Garnier, Paris, 1990, quatrième partie, p. 167-171.

2. La  marquise  Claudine-Alexandrine de Tencin

Plus loin dans le même roman, Marivaux fait, sous le nom de Mme Dorsin, le portrait de Mme de Tencin, figure idéale de la grande dame, autre amie de l'écrivain. La plupart des écrivains de son temps fréquentaient son salon.

Il n'était point question de rangs ni d'états* chez elle; personne ne s'y souvenait du plus ou du moins d'importance qu'il avait ; c'était des hommes qui parlaient à des hommes, entre qui seulement les meilleures raisons l'emportaient sur les plus faibles ; rien que cela.
Ou si vous voulez que je vous dise un grand mot, c'était comme des intelligences d'une égale dignité, sinon d'une force égale, qui avaient tout uniment commerce ensemble; des intelligences entre lesquelles il ne s'agissait plus des titres que le hasard leur avait donnés ici-bas, et qui ne croyaient pas que leurs fonctions fortuites dussent plus humilier les unes qu'enorgueillir les autres. Voilà comme on l'entendait chez Mme Dorsin ; voilà ce qu'on devenait avec elle, par l'impression qu'on recevait de cette façon de penser raisonnable et philosophe que je vous ai dit qu'elle avait, et qui faisait que tout le monde était philosophe aussi.
Ce n'est pas, d'un autre côté, que, pour entretenir la considération qu'il lui convenait d'avoir, étant née ce qu'elle était, elle ne se conformât aux préjugés vulgaires, et qu'elle ne se prêtât volontiers aux choses que la vanité des hommes estime, comme par exemple d'avoir des liaisons d'amitié avec des gens puissants qui ont du crédit** ou des dignités, et qui composent ce qu'on appelle le grand monde; ce sont là des attentions qu'il ne serait pas sage de négliger, elles contribuent à vous soutenir dans l'imagination des hommes.
Et c'était dans ce sens-là que Mme Dorsin les avait. Les autres les ont par vanité, et elle ne les avait qu'à cause de la vanité des autres.
[..] Mme Dorsin, à cet excellent cœur que je lui ai donné, à cet esprit si distingué qu'elle avait, joignait une âme forte, courageuse et résolue; de ces âmes supérieures à tout événement, dont la hauteur et la dignité ne plient sous aucun accident humain ; qui retrouvent toutes leurs ressources où les autres les perdent ; qui peuvent être affligées, jamais abattues ni troublées ; qu'on admire plus dans leurs afflictions qu'on ne songe à les plaindre ; qui ont une tristesse froide et muette dans les plus grands chagrins, une gaieté toujours décente dans les plus grands sujets de joie.
[…] N'eût-on vu Mme Dorsin qu'une ou deux fois, elle ne pouvait être une simple connaissance pour personne ; et quiconque disait : Je la connais, disait une chose qu'il était bien aise qu'on sût, et une chose qui était remarquée par les autres. Enfin ses qualités et son caractère la rendaient si considérable et si importante, qu'il y avait de la distinction à être de ses amis, de la vanité à la connaître, et du bon air*** à parler d'elle équitablement ou non. C'était être d'un parti que de l'aimer et de lui rendre justice, et d'un autre parti que de la critiquer.

Marivaux, La Vie de Marianne, éd. Frédéric Deloffre,
Classiques Garnier, Paris, 1990, quatrième et cinquième parties, p. 215-229.

* Situations sociales ** Influence ***De l'élégance