LA VIE QUOTIDIENNE DE L'ARISTOCRATIE AU TEMPS D'EMILIE DU CHATELET
La table
* Le témoignage du peintre

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Le déjeuner, 1739,  François Boucher (1703-1770)
huile sur toile, 66 cm x 82 cm, Paris, musée du Louvre

Dans cette œuvre, Boucher a peint une scène intimiste, assez rare chez cet artiste. Selon certains, la famille représentée serait celle de Boucher : il s’agirait de sa femme et de ses enfants.

Ce tableau nous informe sur l’art de vivre à l’époque de Louis XV, par exemple la vogue des meubles de commodité (la "table volante") ou bien encore la place prise par des boissons nouvelles tel le chocolat (la chocolatière est mise en avant au centre du tableau).
L’intérêt pour le chocolat est réel chez les artistes des XVIIe et XVIIIe siècles. Pourtant ce dernier reste un produit d’importation cher, en raison de sa composition (voir document 29, infra) : il se boit avec du sucre de canne qui provient des îles (par exemple de Saint-Domingue), est fabriqué à partir du cacao récolté aux Antilles ou au Mexique. Sucre et cacao sont produits dans les grandes plantations esclavagistes, recourant à la main d’œuvre forcée noire. Le chocolat se consomme uniquement liquide et n’existe pas encore sous forme de tablette (les premières seront fabriqués au XIXe siècle par Meunier dans son usine du moulin de Noisiel, en Seine-et-Marne). Il ne s’achète que chez les apothicaires (voir document 28, infra). Il passe de statut de remède au XVIIe siècle à celui de consommation de plaisir au XVIIIe siècle.
Cet essor de la consommation de boissons nouvelles a provoqué la mise en place et l’usage d’un matériel spécifique jusque là inconnu, les chocolatières en argent et les tasses avec soucoupes, en porcelaine, matériau privilégié de ce produit de luxe. La seule porcelaine connue en Europe jusqu’au XVIIIe siècle était celle de la Chine, seul lieu de production. Louis XIV, par exemple, ne mangea jamais dans des assiettes de porcelaine (sauf de Chine), mais dans de la faïence (ou du métal). Soucieux d’éviter ces importations très onéreuses, les souverains européens stimulèrent la mise au point de procédés de fabrication et la création de manufactures dans leurs pays telles les manufacture de Meissen en Saxe, de Vincennes (voir plus loin dans l’exposition), puis de Sèvres, de Limoges en France par exemple. Les cafés, établissements de luxe, créés à la fin du XVIIe siècle pour la consommation de la boisson du même nom, se mirent aussi au XVIIIe à proposer du chocolat à une clientèle distinguée. On peut voir à Paris deux "cafés"  de cette époque ayant gardé leur décor d’origine : le café de Chartres (actuel restaurant Le Grand Véfour, galerie du Palais Royal) et le Procope (13 rue de l’ancienne comédie), qui fut un lieu de réunion des Encyclopédistes. Le Café de la Régence, évoqué par Diderot à la première ligne du Neveu de Rameau et par Lesage dans Gil Blas, se trouvait place du Palais Royal. Certains de ces établissements n’accueillaient pas les femmes, tel le café Gradot, tout près du Pont Neuf, lieu de réunion des scientifiques. Emilie Du Châtelet fut obligée d’y aller déguisée en homme.

* Le témoignage de l'écrivain
Au chapitre 25 de Candide (1758), le héros et son ami Martin rendent visite près de Venise à un riche seigneur. Le chocolat, liquide et longuement fouetté, est une gourmandise exotique qu’on offre à ses invités, à Paris comme à Venise.
Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et arrivèrent au palais du noble Pococuranté. Les jardins étaient bien entendus*, et ornés de belles statues de marbre ; le palais, d’une belle architecture. Le maître du logis, homme de soixante ans, fort riche, reçut très poliment les deux curieux […]
D’abord deux filles jolies et proprement** mises servirent du chocolat, qu’elles firent très bien mousser. Candide ne put s’empêcher de les louer sur leur beauté, sur leur bonne grâce et sur leur adresse.

Voltaire, Contes en vers et en prose,
Éd. Sylvain Menant, Classiques  Garnier, Paris, 1992, t. 1, p. 295

* dessinés ** élégamment

Beauté et luxe du couvert, bonheur d’une conversation brillante : plus que l’abondance et la gastronomie, c’est ce que représentent les plaisirs de la table pour Mme Du Châtelet et son milieu. Séjournant en 1738 dans le château de la marquise Du Châtelet à Cirey en Champagne, une future romancière à succès (à partir de 1747) mais encore dans la gène, Mme de Graffigny, décrit, dans une lettre à un ami intime, le dîner avec Mme Du Châtelet et Voltaire (ainsi que le marquis Du Châtelet et quelques autres convives).

On vint m’avertir et l’on me conduisit dans un appartement que je reconnus bientôt pour celui de Voltaire. Il vint me recevoir. Personne [n’]était arrivé mais je n’eus que le temps de jeter un coup d’œil. On se mit à table.  Je n’aurais pas encore eu assez de plaisir si je n’avais comparé ce souper-là à celui de la veille. J’assaisonnais de tout ce que je trouvais en moi et hors de moi. De quoi ne parla-t-on pas ! Poésie, science, le tout sur le ton de badinage et de gentillesse. Je voudrais te les rendre mais cela n’est pas en moi. Le souper n’est pas abondant mais recherché, propre*, beaucoup de vaisselle d’argent. J’avais en vis-à-vis cinq sphères et toutes les machines de physique, car c’est dans la petite galerie** où l’on fait le repas unique. Voltaire à côté de moi aussi poli, aussi attentif qu’aimable et savant, le seigneur chatelain*** de l’autre côté, voilà ma place de tous les soirs, moyennant quoi l’oreille gauche est charmée, l’autre très légèrement ennuyée, car il parle peu, et se retire dès que l’on est hors de table. On dessert, arrivent les parfums****, on fait la conversation. On parla livre, comme tu crois. 

Correspondance de Mme de Graffigny,
Éd. English Showalter et coll., Oxford, 1985, t. I, p. 195

* élégant ** installée en laboratoire de recherches *** le marquis Du Châtelet **** rince-doigts
* Le témoignage des archives (fonds Malon de Bercy, AD 94)

Consommations de luxe et ordinaires

 

Document 22 : Lieutaud, d’Aix en Provence (au verso d’une carte de dix de carreau), SD
AD 94 46 j 170

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Document 23 : Tarif. Provisions de Carême venant d’Aix en Provence, SD
AD 94 46 j 170

 

 

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Document 24 : Relevé des légumes achetés à commencer du 14 juin (dans dossier Gautier contre Malon), SD (1771)
AD 94 46 j 171

 

 

 

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Document 25 : État des légumes plantés au potager de Bercy au mois de juillet 1771
AD 94 46 j 171

 




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  Document 26 : Liste des comestibles par jour, Mme la marquise de Bercy, 12 juillet 1773
AD 94 46 j 172
   

Document 27 : État des confitures pour l’année 1773
AD 94 46 j 174

 

 

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Document 28 : Vendu et livré par les sieurs Pia et compagnie, apothicaires, 9 mars 1774 (vanille, canelle, cacao)
AD 94 46 j 174

 

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Document 29 : Pour faire le chocolat, liste des fournitures, 1771
AD 94 46 j 174

 

 

 

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Document 30 : État des arbres pour le potager de Monsieur du Bercy, 1776
AD 94 46 j 177

 

 

 

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Au XVIIIe siècle apparaît une "nouvelle cuisine". Variant selon les saisons, les ragoûts (“lapereaux engiblotes”, “pigeons en compote”, “ moutons glacés aux épinards” (doc. 26) à la mode mélangent les viandes et multiplient les épices. Cette cuisine est néanmoins soumise à controverses. Voltaire la décrie dans une lettre adressée au comte d’Artois (1765), lui préférant l’ancienne cuisine faite de mets simples. L’alimentation reste fidèle aux règles religieuses. Durant le Carême la viande est exclue mais il est très possible, malgré cet interdit, de se régaler comme le montre le catalogue publicitaire (doc. 23) présenté par le marchand de comestibles Lieutaud, d’Aix en Provence, qui a une boutique à Paris (doc. 22). Les tables de la noblesse sont garnies de nombreux produits de luxe, au premier rang desquels les confitures (doc. 27) et le chocolat qui supposent la consommation de sucre, alors exclusivement de canne, donc d’importation des Antilles où ils sont produits dans les plantations esclavagistes. Outre le cacao, la recette du chocolat comprend aussi vanille et cannelle (doc. 29), encore deux produits exotiques. Au XVIIIe siècle, le chocolat n’est plus considéré comme un remède, comme du temps de Madame de Sévigné qui, tour à tour, en recommandait ou décommandait l’usage à sa fille enceinte. Mais il s’achète toujours chez les apothicaires (doc. 28). Légumes et fruits sont au contraire, étant donné la lenteur de la circulation, consommés selon la production locale. Il y a donc toujours dans les domaines aristocratiques un verger et un potager (doc. 25 et 30) qui fournissent la table des propriétaires. L’achat de légumes sur le marché est minoritaire dans la consommation (doc. 24).

Consommer taxé
 

 

Document 31 : État de la consommation des vins tant à Bercy qu’à Paris, en l’année 1763
AD 94 46 j 170

 

 

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  Document 32 : Quittance d’entrée et passe debout sur le vin. Apanage d’Orléans, 9 octobre 1767
AD 94 46 j 170
   
  Document 33 : Quittance de gros à l’arrivée, 6 octobre 1767
AD 94 46 j 170
   
  Document 34 : Quittance des droits de rivière sur le vin, 14 novembre 1768
AD 94 46 j 170
   
 

Document 35 : Certificat minot. Grenier à sel, 12 avril 1760
AD 94 46 j 170

 

 

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Document 36 : Quittance du droit des mouleurs, 18 octobre 1762
AD 94 46 j 170

 

 

 

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Les produits de première nécessité et de consommation courante sont taxés dans toute l’Europe par les pouvoirs politiques qui y trouvent une occasion de recettes sur l’ensemble des catégories sociales. On voit ici les taxes portées par deux produits essentiels : le bois de chauffage (doc. 36) taxé à son débarquement au port de Charenton car il arrive par voie d’eau, et le sel taxé à la fameuse gabelle dont le tarif en région parisienne est le plus lourd du royaume (doc. 35). Mais le produit le plus taxé de tous est le vin qui paie de nombreux droits de douane lorsqu’il circule (passe-debout, gros à l’arrivée, droit de rivières, doc. 32 à 34). La masse de la population boit donc du vin ordinaire, produit localement. Les Parisiens sortent ainsi de leur ville le dimanche pour aller boire le vin des ginguettes hors de Paris, comme celui de Nogent, peu cher car, à l’extérieur, il ne supporte pas les exorbitants droits d’entrée dans la capitale. Seules les familles très aisées boivent les vins de régions éloignées dont la qualité rend admissible le prix élevé, facilement décuplé tel Chablis, Cahors, Champagne... (doc. 31).

* Le témoignage des objets

 

Porcelaines de Vincennes (vers 1740) : deux tasses à chocolat et leur soucoupe, une assiette
(provenance : mairie de Vincennes, 94)

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La Manufacture de Vincennes

Certains d’entre nous connaissent ou ont déjà entendu parler de la Manufacture de Sèvres. Ce que l’on sait moins c’est qu’avant de s’épanouir à Sèvres, cette manufacture vit le jour à Vincennes, au sein même du château en 1740. Il s’agissait de faire de la porcelaine dite "tendre" du fait de l’absence de kaolin dans sa composition. Cette porcelaine était très convoitée en Europe à cette période, car hormis la Saxe, aucun Etat ne possédait de gisement sur son territoire. C’est pour cela que le Contrôleur des Finances Orry et l’intendant des finances Machault d’Arnouville décident de tout faire pour soutenir l’effort des porcelainiers arrivés à Vincennes. Il s’agit tout d’abord des frères Dubois venus de la Manufacture de Chantilly accompagnés de Claude Humbert Gérin, qui en 1748 inventera le premier four à tunnel, toujours d’actualité. Petit à petit la manufacture fait venir des artistes dont le premier sera François Boucher en 1749 mais aussi l’orfèvre du roi Jacques Duplessis ou le peintre Taunay. Falconet sera chargé de la sculpture de 1757 à 1766. Encouragé par La Pompadour, admiratrice de l’art sous toutes ses formes, Louis XV devient actionnaire de la manufacture et l’autorise à marquer sa porcelaine de deux L entrelacés ; à partir de 1753 une lettre, appelée lettre date, est apposée entre les deux L permettant de situer la fabrication dans le temps (ex : lettre A= 1753).

En ce qui concerne la technique et la décoration des pièces, on peut dire que la manufacture suit tout d’abord la mode de la porcelaine de Saxe, c'est-à-dire que l’on voit sur les objets des scènes en miniature. Il y a également les décors floraux constitués par des jetés de fleurs à contours soulignés : des fleurs ou des bouquets peints. Mais Vincennes va créer son propre style de décor, en utilisant le travail de Boucher dont le peintre Vielliard recopie les enfants potelés. Vincennes se singularise également par son utilisation de fonds colorés. En 1753, il y a la "naissance" du bleu céleste, bleu turquoise posé à une température supérieure à celle des décors peints d’ordinaire, obtenue grâce au cuivre (voir illustration, service offert au roi de Suède). Vincennes est la première manufacture à poser la couleur sans qu’elle se craquelle et cela grâce au chimiste Jean Hellot. La manufacture créera un service de 120 pièces pour le roi d’un montant de 80.000 livres (une livre équivalent à environ 8 euros actuel soit 640.000 euros). Il ne faut pas non plus oublier l’importance des décors en or qui firent la gloire de Vincennes.
Cependant Vincennes est bien loin de Versailles et le Château mal adapté à l’usage qu’on en fait, Mme de Pompadour cède à la société un terrain qu’elle possède à Sèvres non loin de sa propriété de Bellevue où se construira la nouvelle manufacture et Vincennes fermera ses portes en 1756.
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