| LA
VIE QUOTIDIENNE DE L'ARISTOCRATIE AU TEMPS D'EMILIE DU CHATELET |
| Activité intellectuelles |
| * Le témoignage
du peintre |
| * Le témoignage
de l'écrivain |
| La lecture |
| Ce
matin, la dame de céans a lu un calcul géométrique d’un rêveur anglais,
qui prétend démontrer que les habitants de Jupiter sont de la même
taille qu’était le roi Og dont l’Écriture parle […] Je ne sais si
cela t’amusera, mais nous nous en sommes fort divertis en admirant
la folie d’un homme qui emploie tant de temps et de travail pour
apprendre une chose si inutile. Mais j’ai admiré bien autre chose,
quand j’ai vu que le livre était écrit en latin, et qu’elle lisait
en français. Elle hésitait un moment à chaque période. Je croyais
que c’était pour comprendre les calculs qui sont tout au long ;
c’est qu’elle traduisait : termes de métaphysique, nombres,
extravagance, rien ne l’arrêtait. Cela est réellement étonnant.
Correspondance
de Mme de Graffigny,
Éd. English Showalter et coll., Oxford, The Voltaire Foundation,
1985, t. I, p. 211 |
| Le livre qu’elle
avait quitté était encore auprès d’elle. Nous avons, lui dis-je,
interrompu votre lecture, et nous devons d’autant plus nous le reprocher
qu’il me semble qu’il vous intéressait. C’était, répondit-elle,
l’histoire d’un amant malheureux. Il n’est pas aimé, sans doute,
repris-je. Il l’est, répondit-elle. Comment peut-il donc être à
plaindre, lui dis-je ? Pensez-vous donc, me demanda-t-elle,
qu’il suffise d’être aimé pour être heureux, et qu’une passion mutuelle
ne soit pas le comble du malheur, lorsque tout s’oppose à sa félicité ?
Je crois, répondis-je, qu’on souffre de tourments affreux, mais
que la certitude d’être aimé aide à les soutenir.
Claude Prosper Jolyot de Crébillon, Les Égarements du
cœur et de l’esprit, ou Mémoires de M. de Meilcour,
Éd. Jean Dagen, Paris, Garnier-Flammarion, 1985, p. 107 |
La
passion du théâtre |
| Le
théâtre est fort joli, mais la salle est petite. Un théâtre et une
salle de marionnettes, oh, c’est drôle ! Mais qu’y a-t-il d’étonnant ?
Voltaire est aussi aimable enfant que sage philosophe. Le fond de
la salle n’est qu’une loge peinte garnie comme un sopha, et le bord
sur lequel on s’appuie est garni aussi. Les décorations sont en
colonnades, avec des pots d’orangers entre les colonnes. Tu veux
tout savoir, tu sais tout. Non j’oubliais encore quelque chose.
Il faut que tu saches que je meurs d’envie d’y retourner.
Correspondance de Mme
de Graffigny,
Éd. English Showalter et coll., Oxford 1985, t. I, p. 228 |
| L’éducation |
| Quelques
soins que l’on prenne de l’éducation des enfants, elle est toujours
très imparfaite ; il faudrait, pour la rendre utile, avoir
d’excellents gouverneurs ; et où les prendre ? à peine
les Princes peuvent-ils en avoir et se les conserver. Où trouve-t-on
des hommes assez au-dessus des autres pour être dignes de les conduire ?
cependant les premières années sont précieuses, puisqu’elles assurent
le mérite des autres. Il n’y a que deux temps dans la vie, où la
vérité se montre utilement à nous, dans la jeunesse pour nous instruire,
dans la vieillesse pour nous consoler. Dans le temps des passions,
la vérité nous abandonne, si auparavant on n’a contracté une forte
habitude avec elle. Quoique deux hommes célèbres aient eu attention
à votre éducation par amitié pour moi, cependant obligés de suivre
l’ordre des études établi dans les collèges, ils ont plus songé
dans vos premières années à la science de l’esprit qu’à vous apprendre
le monde et les bienséances. Pour y suppléer voici mon fils
quelques préceptes qui regardent les mœurs ; lisez-les sans
peine ; ce ne sont point des leçons sèches qui sentent l’autorité
d’une mère ; ce sont des avis que vous donne une amie, et qui
partent du cœur.
Marquise de Lambert, Avis
d’une mère à son fils,
Copie manuscrite de la Bibliothèque nationale de France, p. 61-62 |
| On a dans tous
les temps négligé l’éducation des filles ; l’on n’a d’attention
que pour les hommes ; et comme si les femmes étoient une espèce
à part, on les abandonne à elles-mêmes sans secours, sans penser
qu’elles composent la moitié du monde, qu’on est uni à elles nécessairement
par les alliances, qu’elles font le bonheur ou le malheur
des hommes, qui tous les jours sentent le besoin de les avoir raisonnables ;
que c’est par elles que les maisons s’élèvent ou se détruisent ;
que l’éducation des enfants leur est confiée dans la première jeunesse,
temps où les impressions se font plus vives et plus profondes. Que
veut-on qu’elle leur inspire puisque dès l’enfance on les abandonne
elles-mêmes à des gouvernantes, qui étant prises ordinairement dans
le peuple leur inspirent des sentimens bas, qui réveillent toutes
les passions timides, et qui mettent la superstition a la place
de la religion ? Il fallait bien plutôt penser à rendre
héréditaires certaines vertus, en les faisant passer de la mère
aux enfants […]. Rien n’est donc si mal entendu que l’éducation
qu’on donne aux jeunes personnes ; on les destine à plaire ;
on ne leur donne de leçons que pour les agréments ; on fortifie
leur amour propre ; on les livre à la mollesse du monde et
aux fausses opinions, on ne leur donne jamais de leçons de vertu
ni de force ; il y a une injustice ou plutôt une folie à croire
qu’une pareille éducation ne tournera pas contre elles.
Il ne suffit pas, ma fille, pour être une personne estimable, de
s’assujettir extérieurement aux bienséances : ce sont les sentiments
qui forment le caractère, qui conduisent l’esprit, qui gouvernent
la volonté, qui répondent de la réalité et de la durée de toutes
nos vertus. Quel sera le principe de ce sentiment ? La religion.
Quand elle sera gravée dans notre cœur, alors toutes les vertus
couleront de cette source ; tous les devoirs se rangeront chacun
dans leur ordre. Ce n’est pas assez pour la conduite des jeunes
personnes, que les obliger à faire leur devoir ; il faut le
leur faire aimer : l’autorité est le tyran de l’extérieur,
qui n’assujettit point le dedans. Quant on prescrit une conduite,
il faut en montrer les raisons et les motifs, et donner du goût
pour ce que l’on conseille.
[...] Les femmes qui n’ont nourri leur esprit que des maximes du
siècle, tombent dans un grand vide en avançant dans l’âge :
le monde les quitte, et leur raison leur ordonne aussi de quitter.
A quoi se prendre ? Le passé nous fournit des regrets, le présent
des chagrins et l’avenir des craintes. La religion seule calme tout,
et console de tout ; en vous unissant à Dieu, elle vous réconcilie
avec le monde et avec vous-même.
Une jeune personne qui entre dans le monde a une haute idée du bonheur
qu’il lui prépare : elle cherche à la remplir, c’est la source
de ses inquiétudes : elle court après son idée, elle espère
un bonheur parfait ; c’est ce qui fait la légèreté et l’inconstance.
Les plaisirs du monde sont trompeurs : ils promettent plus
qu’ils ne donnent ; ils nous inquiètent dans leur recherche,
ne nous satisfont point dans leur possession, et nous désespèrent
dans leur perte. [ …]
Marquise de Lambert, Avis
d’une mère à sa fille,
Copie manuscrite de la Bibliothèque nationale de France, p. 1 à
10 |
| * Le témoignage
des lieux |
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