LA VIE QUOTIDIENNE DE L'ARISTOCRATIE AU TEMPS D'EMILIE DU CHATELET
Maîtres et domestiques
* Le témoignage du peintre

La Pourvoyeuse, 1739, Jean-Baptiste Chardin (1699-1789)
huile sur toile, 38 cm x 47 cm, Paris, musée du Louvre

Reprenant les structures des peintres hollandais, cette composition de Chardin serait en fait une représentation de son propre appartement, situé rue du Four à Paris. Dans le fond de cette scène, on aperçoit une fontaine de cuivre qui servira plus tard de sujet à une nature morte du même nom. L'auteur manifeste un intérêt particulier pour les personnages de modeste condition, ce qui constitue une nouveauté : en effet les domestiques n'apparaissaient que très rarement dans les représentations de l'époque. On remarque comme le bleu éteint du tablier de cette servante n'a rien à voir avec le bleu éclatant de la robe d'Emilie Du Châtelet, dans le portrait de Marianne Loir. Il existe deux autres versions de ce tableau, datées de 1738, et se trouvant l'une à Berlin et l'autre à Ottawa.

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* Le témoignage de l'écrivain
Au XVIIIe siècle, les ascensions sociales fulgurantes sont considérées comme un désordre, ou comme un sujet d'amusement. Dans Le Paysan parvenu, Marivaux romancier donne la parole à un paysan, Jacob, venu de Champagne à Paris, qui finira, grâce à un riche mariage, par devenir le seigneur de son village. A son arrivée à Paris, il découvre la vie de domestique dans une maison "du grand monde" au nombreux personnel, qui présente beaucoup d'agréments. Grâce aux femmes de chambre de la maîtresse de maison ("ses femmes") il fait sa connaissance.
Je fus fort bien venu dans la maison de notre seigneur. Les domestiques m'affectionnèrent tout d'un coup ; je disais hardiment mon sentiment sur tout ce qui s'offrait à mes yeux ; et ce sentiment avait assez souvent un bon sens villageois qui faisait qu'on aimait à m'interroger.
Il n'était question que de Jacob pendant les cinq ou six premiers jours que je fus dans la maison. Ma maîtresse même voulut me voir, sur le récit que ses femmes lui firent de moi.
C'était une femme qui passait sa vie dans toutes les dissipations du grand monde, qui allait aux spectacles, soupait en ville, se couchait à quatre heures du matin, se levait après-midi […] Du reste, je n'ai jamais vu une meilleure femme ; ses manières ressemblaient à sa physionomie qui était toute ronde.
Elle était bonne, généreuse, ne se formalisait de rien, familière avec ses domestiques, abrégeant les respects des uns, les révérences des autres ; la franchise avec elle tenait lieu de politesse. Enfin c'était un caractère sans façon. Avec elle, on ne faisait point de fautes capitales, il n'y avait point de réprimandes à essuyer ; elle aimait mieux qu'une chose allât mal que de se donner la peine de dire qu'on la fît bien.

Marivaux, Le Paysan parvenu,
Éd. Frédéric Deloffre et Françoise Rubellin, Classiques Garnier, Paris, 1992, p. 10-11

Etre bien nourri : c'est la première attente des domestiques des maisons riches. Dans le même roman, le même personnage de Marivaux, Jacob, arrive dans un nouvel emploi. La cuisinière Catherine, très pieuse ("dévote") comme les maîtresses de maison, lui fait le meilleur accueil.

Pour moi, je la suivis dans sa cuisine, où elle me mit aux mains avec un reste de ragoût de la veille et des volailles froides, une bouteille de vin presque pleine, et du pain à discrétion.
Ah ! le bon pain ! Je n'en avais jamais mangé de meilleur, de plus blanc, de plus ragoûtant ; il faut bien des attentions pour faire un pain comme celui-là ; il n'y avait qu'une main dévote qui pût l'avoir pétri ; aussi était-il de la façon de Catherine. Oh ! l'excellent repas que je fis ! la vue seule de la cuisine donnait appétit de manger ; tout y faisait entrer en goût.

Marivaux, Le Paysan parvenu,
Éd. Frédéric Deloffre et Françoise Rubellin, Classiques Garnier, Paris, 1992, p. 49

Mais les choses ne vont pas toujours pour le mieux entre maîtres et domestiques. En octobre 1737 Mme Du Châtelet a dû renvoyer sa femme de chambre qui a manqué de respect (et de discrétion). Le frère de cette domestique, Linant, travaille aussi au château comme maître particulier ("précepteur") du fils des Du Châtelet (futur ambassadeur qui sera guillotiné pendant la Révolution) : il a été renvoyé avec sa sœur. Mme Du Châtelet écrit à un ami de Voltaire, Thiriot, pour qu'il recrute à Paris un nouveau maître. Détail amusant : Mme Du Châtelet, qui est totalement détachée de la religion, préférerait que le maître soit un prêtre, sans doute pour accroître le prestige de son château en le dotant d'un aumônier particulier. Plus tard Voltaire, grand ennemi du catholicisme, entretiendra aussi dans son château de Ferney un aumônier, le P. Adam.

Vous prétendez avoir oublié mon adresse, monsieur, mais moi je me souviens très bien de la vôtre. Je suis charmée que le commerce de M. de V[oltaire] et de vous soit renoué. Vous verrez peut-être à Paris un homme que j'ai été bien affligée de mettre en dehors de chez moi, c'est M. Linant, qui ne manque ni d'esprit ni de talent pour les vers mais bien de reconnaissance pour ses bienfaiteurs. Il m'est tombé entre les mains des lettres de sa sœur que j'avais, par bonté pour lui, prise pour ma femme de chambre, dans lesquelles elle parlait de moi de la façon la plus insultante. Je ne sais si son frère est son complice, mais quoi qu'il en soit, je ne puis garder ni l'un ni l'autre. Je souhaite qu'ils soient plus heureux ailleurs. La sœur est une malheureuse, cela est bien décidé, mais le frère, avec de grands défauts, peut encore se corriger peut-être. Je le souhaite, c'est tout ce que je puis faire. Je vous supplie si vous savez quel discours il tiendra sur Cirey de m'en informer, mais ce dont je vous prie c'est de me chercher un précepteur pour mon fils. Il paraît que jusqu'à présent c'est un très bon sujet, et je suis persuadée que vous êtes très capable de me choisir un homme tel qu'il me faut. Je vous laisse le maître de ses appointements, ne voulant rien épargner pour l'éducation de mon fils. Vous savez bien à peu près ce qu'il me faut. Si vous en trouviez un qui dît la messe cela n'y gâterait rien mais c'est une circonstance étrangère.

Lettres de la marquise Du Châtelet,
Ed. Theodor Besterman, Genève, 1958, t. I, p. 200-201

* Le témoignage des archives (fonds Malon de Bercy, AD 94)
 

Document 43 : Je économe de l'Hôpital Général de Paris, au château de Bicestre, 25 octobre 1758
AD 94, 46 J 171

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  Document 44 : Recto roi de trèfle, verso Marie Julienne Mahué aveugle née âgée de 18 mois (SD)
AD 94, 46 J 171
   
 

Document 45 : Chambre civile pour le sieur Gautier jardinier (…) contre Messire de Malon de Bercy, exploit du 5 octobre 1770
AD 94, 46 J 171

 

 

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  Document 46 : 1770, le 11 mars payé 180 livres ayant retenu 20 livres pour cause de deffaut de fournitures de légumes
AD 94, 46 J 171
   
 

Document 47 : Quittance de capitation des domestiques, 19 mai 1780
AD 94, 46 J 172

 

 

 

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Document 48 : Je sous économe de l'Hôpital Général de Paris, 16 juillet 1780
AD 94, 46 J 172

   
 

Document 49 : Mémoire des journées qui ont été faites dans le parc de M. de Bercy, 1722
AD 94, 46 J 177

 

 

 

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Document 50 : Mémoire des soins et attentions que j'ai eu pour la maison de Monsieur de Bercy, 1764
AD 94, 46 J 180
 
 

Document 51 : Mémoire de chirurgie pour la maison de Monsieur de Bercy pendant l'année 1772
AD 94, 46 J 180

 

 

 

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Document 52 : Etat de la batterie de cuisine de Bercy, 1743
AD 94, 46 J 180

 

 

 

 

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Document 53 : Mémoire de douze enfants les plus pauvres de la paroisse de Conflans, 2 janvier 1790
AD 94, 46 J 180

 

 

 

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Par définition un domestique, ou un serviteur, est une personne qui travaille dans la demeure de son employeur, en échange de gages et d'autres avantages en nature (logement). Les rôles de la domesticité sont variés : serviteur, cuisinier, palefrenier, cocher, jardinier…Chacun de ces gens de maison contribue au niveau de vie et au raffinement des familles qui les emploient. Les documents ici présentés permettent de mieux cerner ce qu'était leur vie mais aussi les relations entre maîtres et domestiques.

Pour ce qui du patronage, il y a une véritable politique d'assistance et de prise en charge de l'enfance à la mort, par le paiement de la scolarité des enfants pauvres (doc. 53) ou des pensions des domestiques malades ou retirés dans des hospices, la Salpêtrière pour les femmes, Bicêtre pour les hommes. Les pensions de retraite accordées par les Bercy équivalent au salaire annuel normal de l'intéressé, en activité. On note la pension moins élevée pour les femmes que pour les hommes. La servante Renée Aimée Petit n'a que 100 livres (doc. 48) alors qu'Etienne Percy, ancien portier a 150 livres (doc. 43). Ces pratiques d'assistance revêtent différentes formes. Elles peuvent être issues de demandes particulières comme c'est le cas avec cette demande de prise en charge pour une petite fille aveugle, au dos d'une carte à jouer (doc. 44), support fréquent de petits mots. L'assistance patronale se retrouve également dans les soins médicaux engagés pour les domestiques. Les visites médicales (docs. 50-51) sont nombreuses et coûteuses. Chez les Bercy, en 1772, l'on compte 43 passages du médecin (doc. 51), sur les deux mois de janvier et février, dont il est vrai 25 visites pour le fils de la maison durant les 16 jours que lui dure sa "roujeolle" (ligne 1). On remarque que les domestiques sont exposés à des blessures "professionnelles" aux mains et aux pieds, aux articulations… ou encore à des blessures plus singulières comme ce cocher mordu par un cheval (doc. 50). L'Etat monarchique profite de cette omniprésence du lien patronal pour charger les maîtres du paiement de l'impôt de leurs domestiques, taille ou capitation (doc. 47), impôts ensuite retenus sur les gages.

Dans une maison nombreuse comme l'était celle des Malon de Bercy, la gestion de "l'office" demandait une tenue de compte rigoureuse, comme ce pointage des journées de travail des employés occasionnels (doc. 49), dénombré avec le système simple mais précis des bâtons pour un total de 129 journées "et 1/3" ou cet "état de la batterie de cuisine" de 1743 (doc. 52). On y trouve 57 pièces différentes dont 17 casseroles, et surtout une fontaine qui à elle seule vaut un quart du tout (200 livres, le salaire annuel d'un ouvrier qualifié). On peut l'imaginer comme celle que l'on aperçoit sur le tableau de Chardin, La Pourvoyeuse, par la porte. Elle nous rappelle, en l'absence d'eau courante, la tâche incessante du portage de l'eau.

Les relations entre maîtres et domestiques ou salariés peuvent parfaitement devenir conflictuelles. Un procès n'est jamais exclu, comme celui engagé par Nicolas Charles de Malon, contre "le sieur Gautier, jardinier" (doc. 45), condamné pour mauvais entretien de son potager et "déffaut de fournitures de légumes" ; ce qui a obligé le régisseur à en acheter sur le marché. (doc. 46).

 
* Le témoignage des objets
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Gilet peut-être de domestique, en velours bleu (début XIXe siècle ?)
(collection particulière)

Portefeuille de Pâris de Bollardière, cuir et soie bleu, nom en lettres d'or
(collection particulière)