UNE PHILOSOPHE DU BONHEUR
Le bonheur dans le travail intellectuel
* Pierre Louis Moreau de Maupertuis (1698-1759)

Portrait de Pierre Louis Moreau de Maupertuis par Daullé, 1741,
gravure d’après Tournières

BNF estampes, N3

 

 

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D’abord officier, ce breton, brillant mathématicien, séducteur, mondain et de caractère difficile se fit remarquer par ses publications et entra à l’Académie des Sciences dès 1723. Partisan des idées de Newton, il se lia avec Voltaire, qui le présenta à Mme Du Châtelet en 1734 : Emilie devint son élève et quelques temps sa maîtresse, et elle chercha à l’attirer à Cirey, mais sans grand succès. En 1736, Maupertuis dirigea une expédition officielle au pôle pour vérifier les calculs de Newton sur la forme de la terre. Appelé ensuite en Prusse par le roi Frédéric II comme plusieurs intellectuels français, il dirigea l’Académie de Berlin. Une brouille retentissante l’opposa à Voltaire, devenu lui-même chambellan de Frédéric II.
* Lettres de Madame Du Châtelet à Monsieur de Maupertuis
Madame Du Châtelet à Monsieur de Maupertuis, 1734, "Je ne vais point à Madrid aujourd’hui"
BNF ms. fr 12269
Au début de 1734, Mme Du Châtelet fréquente journellement Maupertuis, qui lui donne des leçons de mathématiques et esquisse avec elle une liaison amoureuse. Ils se rencontrent soit dans des salons amis (ainsi, ici, au château de Madrid, propriété située dans le Bois de Boulogne aux portes de Paris), soit chez Mme Du Châtelet, soit dans le château du Buisson à Créteil où vit sa mère. Les premiers cours de mathématiques de niveau universitaire ont donc été donnés à Créteil dès 1734 !
Dans un des nombreux billets autographes adressés à Maupertuis qui sont conservés, Mme Du Châtelet fait allusion au point où en sont le maître et l’élève (l’étude des nomes, éléments algébriques), et à son amie Mme de Saint-Pierre avec laquelle elle sort beaucoup alors.

Je ne vais point à Madrid aujourd’hui. Je reste chez moi. Voyez si vous  voulez venir m’apprendre à élever un nome infini à une puissance donnée. Nous ne pourrons aller que vendredi à Créteil. C’est Madame de Saint-Pierre qui cause tout ce dérangement. Venez à six heures  aujourd’hui.

A Monsieur de Maupertuis à l’Académie.

 

 

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Madame Du Châtelet à Monsieur de Maupertuis, septembre 1735, "Que direz-vous quand…"
BNF ms. fr 12269

En septembre 1735, Mme Du Châtelet vit dans son château de Cirey "près Bar-sur-Aube" en compagnie de Voltaire. Apprenant que sa mère veuve, qui habite le château du Buisson à Créteil, est gravement malade, elle arrive au plus vite ("en poste", c’est-à-dire dans des voitures rapides qui relayaient jour et nuit), mais repart dès qu’est passé le moment critique de la maladie, selon la médecine du temps ("le 14e" jour). Entre temps, elle va passer une journée à Paris pour aller à l’Opéra, voir son notaire et aussi le mathématicien Maupertuis à qui ce billet est adressé, et qui la croit toujours à Cirey. Les relations familières dans lesquelles elle est avec Maupertuis expliquent l’insistance de la demande, l’allusion à la mort d’une amie commune dont Maupertuis passait pour amoureux et la citation plaisante d’une chanson populaire ("Un pied chaussé et l’autre nu/ Pauvre soldat d’où reviens-tu ? ").

Que direz-vous quand vous recevrez une lettre de moi datée de Créteil et que direz-vous encore quand je vous dirai que le devoir m’a fait faire cinquante lieues en poste sans me coucher, un pied chaussé  et l’autre nu ? On m’a  mandé que ma mère était très mal, je n’ai su autre chose que de laisser tout là et de venir tout courant. Elle est heureusement hors d’affaire. Je m’en retournerai de même, dès que le 14e de la maladie sera passé. Le 14e, c’est samedi, ainsi je repars dimanche. Si vous m’aimiez encore un peu, vous me viendriez voir ; Vous connaissez assez ma mère pour cela. De plus si vous voulez elle ne saura pas que vous êtes chez elle. De quelque manière que ce puisse être,  il faut que je vous voie. Je vais passer demain vendredi quelques heures à Paris, j’en repartirai à six heures du soir pour revenir ici. Si vous voulez m’attendre au café de Gradot, j’irai vous y prendre entre cinq et six et vous reviendrez ici avec moi, ou du moins nous ferons le chemin ensemble. Adieu monsieur, vous voyez que c’est moi qui viens vous voir. Il n’y a pas d’autre parti à prendre puisque vous ne voulez pas venir à Cirey. Mais que ferez-vous à Paris ? Voilà cette pauvre petite Lauraguais morte !

 

L’adresse est ainsi libellée :
"A Monsieur Monsieur de Maupertuis rue Ste Anne. Il faut lui porter cette lettre aujourd’hui, quelque part où il soit."

 

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Madame Du Châtelet à Monsieur de Maupertuis, Cirey - 3 octobre 1735, "Si je pouvais oublier"
BNF ms. fr 12269

La lettre que Mme Du Châtelet avait envoyée à Maupertuis pour le rencontrer pendant son séjour à Créteil n’a pas atteint son but et Emilie est rentrée à Cirey retrouver Voltaire, sans avoir vu son éminent professeur. Elle essaie de le faire venir dans ce château (à plus de 200 km de Paris) en pleins travaux d’aménagement ("tant d’affaires"), ainsi que Clairault, autre mathématicien membre de l’Académie des Sciences. Mais les deux hommes refusent l’invitation : ils vont partir (toutefois sans l’Italien Algarotti ou Argalotti, autre savant ami de Mme Du Châtelet, qui devait les accompagner) pour le pôle Nord, à la tête d’une expédition scientifique financée par le roi pour préciser la mesure du méridien terrestre. Une autre expédition, dirigée par un autre savant, La Condamine, alla à l’Equateur procéder aux mêmes mesures. Ces recherches intéressaient d’autant plus Mme Du Châtelet (et Voltaire) qu’elles devaient apporter la vérification expérimentale de la théorie de Newton sur la forme du globe terrestre, déduite de calculs mathématiques. C’est pourquoi elle demande à Maupertuis des comptes rendus de son expédition. Au XVIIIe siècle l’information scientifique se fait dans des cercles qui mêlent activités intellectuelles et activités mondaines. La lettre autographe est conservée au département des Manuscrits de la BNF.


Si je pouvais oublier qu’il ne tient qu’à vous d’être à Cirey et que vous n’y êtes pas, je serais bien touchée de la lettre que vous m’avez écrite à Créteil. Je n’ai été que cinq jours dans mon voyage, aller, venir et séjourner.  Je n’ai été que six heures à Paris. Une des consolations d’un voyage si désagréable était l’espérance de vous voir, elle a été cruellement trompée. S‘il m’en était resté quelque espérance, je vous aurais attendu, mais il y avait plus de huit jours que j’étais ici quand votre lettre m’a été renvoyée. J’y avais laissé tant d’affaires que je n’ai rien eu de plus pressé que d’y revenir. Imaginez-vous que c’est une colonie que je fonde. Je serais bien mécontent de vous si je voulais, mais j’aime mieux vous aimer avec vos torts. Vous ne vous contentez pas de m’abandonner pour le pôle, vous m’enlevez Clairault et Algarotti, sur lesquels je comptais bien plus que sur vous. Il y en aurait qui pourraient penser que puisque je vous pardonne de m’avoir enlevé M. de Maupertuis, je puis bien vous pardonner tout le reste, mais ce n’est pas moi. Vous allez donc vous geler pour la gloire, pendant qu’elle brûle La Condamine. Vous m’avouerez qu’on y va par des chemins différents. Je ne sais si je dois me promettre que vous me rendrez compte de tout ce qui vous arrivera, mais je ne puis m’empêcher de le désirer. Pourquoi êtes-vous dans la même maison que Clairault et ne me dites-vous rien pour lui ?  Je lui avais aussi écrit de Créteil […] A Cirey, le 3e octobre.

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* Un manuscrit philosophique clandestin
Certains travaux de Mme Du Châtelet ont bénéficié d’un procédé très répandu de son temps : la circulation clandestine d’écrits audacieux. Depuis la fin du XVIIe siècle, éclairés par la raison et la philosophie, des "esprits forts", selon l’expression d’époque, fabriquent des arguments de la lutte antichrétienne, rédigent des raisonnements, façonnent des commentaires, sans songer à l’impression. Des copistes, de métier ou amateurs, reproduisent tout à un grand rythme, traités déistes, athées, hétérodoxes, ou simplement critiques, qui ont pour titres : examens, analyses, dialogues, lettres, entretiens, etc.
Des personnages discrets les vendent "sous le manteau", dans les cafés à la mode, ou dans l’arrière-boutique des libraires. Des réseaux de colportage diffusent cette marchandise dans les ballots de livres imprimés. Depuis 1912, année où Gustave Lanson attira l’attention sur l’existence de ces "manuscrits philosophiques clandestins", des chercheurs du monde entier en ont trouvé des milliers conservés dans les bibliothèques publiques et privées.
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Manuscrit clandestin, Commentaire sur le Deutéronome
Bibliothèque royale de Bruxelles, Ms 15188-15189, fol 55 recto

Selon Voltaire Mme Du Châtelet aurait rédigé une analyse de la Bible, sans doute vers 1742 pendant le long séjour à Cirey où tous deux la lisaient méthodiquement en s’aidant des savantes explications du plus érudit spécialiste de l’époque, le bénédictin Dom Calmet, ami de la famille Du Châtelet. Ces Examens de l’Ancien et du Nouveau Testament visent à démontrer par les méthodes de la science des textes que la Bible, considérée par les Juifs et les Chrétiens comme un livre sacré inspiré par Dieu, est remplie d’invraisemblances et d’incohérences. Ils ont circulé sous forme de copies manuscrites dont trois sont actuellement connues: à la Bibliothèque municipale de Troyes (ms 2376-2377, 6 vol.), dans une collection particulière à Paris (2 vol.,1100 pages) et à la Bibliothèque royale de Bruxelles (ms 15188-15189, 2 vol.). C’est ce dernier manuscrit dont une page est ici présentée (f° 55 r°).