DU CHATELET (EMILIE GABRIELLE LE TONNELIER DE BRETEUIL, MARQUISE)
"Elle aima les plaisirs, les arts, la vérité"
Voltaire, Epitaphe de Madame la Marquise Du Châtelet dans Œuvres de Voltaire, Éd. Louis Moland, Paris, 1875, t. X, p. 544
(Epitaphe quelquefois attribuée à l’abbé de Voisenon, 1708-1775, académicien auteur de comédies et de contes)

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Emilie de Breteuil, marquise Du Chastelet, morte à Lunéville en 1749, âgée de 43 ans,
peint par Marie-Anne Loir gravé par Langlois,

BNF estampes N 3 67 B 42 131

 

* Les jugements opposés de deux contemporains célèbres
La jalousie de Madame Du Deffand

Madame Du Deffand, Lettres de la marquise Du Deffand à Horace Walpole, Paris, Treuttel et Würtz, 1812
portrait en frontispice gravé par Forshel d’après Carmontelle,

BNF Arsenal, 8-BL-32118

Marie de Vichy Chamrond, marquise Du Deffand (1697-1780) anima pendant un demi-siècle un cercle parisien particulièrement brillant, entretint toute sa vie des relations suivies avec Voltaire et rencontra Mme Du Châtelet dans le monde et surtout à Sceaux chez la duchesse Du Maine. Elle entretint avec Horace Walpole (1717-1797), un homme d’Etat et écrivain anglais qui fit de longs séjours à Paris, une liaison sentimentale et épistolaire : les lettres qu’elle lui adresse sont pleines de confidences et de jugements sans ménagement. C’est dans une lettre adressée à Walpole qu’elle dresse le portrait de Mme Du Châtelet.      

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Portrait de Madame Du Châtelet par Madame Du Deffand
copie manuscrite du XVIIIe siècle, 22 x 17 cm (BNF, Arsenal, Ms 4846, p. 259-261), avec une transcription

Le portrait est un genre littéraire pratiqué dans les salons depuis le XVIIe siècle ; il s’agit de rassembler tous les traits caractéristiques d’une personne, en cherchant à produire un effet frappant, souvent par le choix d’une certaine partialité. Mme Du Deffand y excelle, et celui qu’elle fit de Mme Du Châtelet, qu’elle déteste, reflète la jalousie qu’elle éprouve envers celle qui a su conquérir le plus célèbre des esprits du temps, et envers celle qui s’élève au-dessus de la condition ordinaire des dames de la haute société par son intelligence, son travail et son savoir. La plupart des témoignages contemporains et des peintures conservées contredisent les critiques que Mme Du Deffand adresse au physique de Mme Du Châtelet. Mais la méchanceté rend pénétrant : c’est par son ambition et par son savoir que Mme Du Châtelet est subversive, en échappant aux catégories de la société ("on ne sait plus ce qu’elle est en effet"). Il existe plusieurs copies manuscrites de ce portrait. Celle que nous présentons est conservée à Paris à la Bibliothèque de l’Arsenal.

"Représentez-vous une femme grande et sèche, le teint échauffé, le visage aigu, le nez pointu, voilà la figure de la belle Emilie, figure dont elle est si contente qu’elle n’épargne rien pour la faire valoir, frisure, pompons, pierreries, verreries, tout est à profusion ; mais comme elle veut être belle en dépit de la nature, et qu’elle veut être magnifique en dépit de la fortune, elle est obligée pour se donner le superflu de se passer du nécessaire, comme chemises et autres bagatelles.
Elle est née avec assez d’esprit ; le désir d’en paraître davantage lui a fait préférer l’étude des sciences les plus abstraites aux connaissances agréables : elle croit par cette singularité à une plus grande réputation et à une supériorité décidée sur toutes les femmes.
Elle ne s’est pas bornée à cette ambition, elle a voulu être princesse, elle l’est devenue, non par la grâce de Dieu, ni par celle du roi, mais par la sienne. Ce ridicule lui a passé comme les autres, on s’est accoutumé à la regarder comme une princesse de théâtre, et on a presque oublié qu’elle est femme de condition.
Madame travaille avec tant de soin à paraître ce qu’elle n’est pas qu’on ne sait plus ce qu’elle est en effet. Ses défauts même ne lui sont pas naturels, ils pourraient tenir à ses prétentions, son peu d’égard à l’état de princesse, sa sécheresse à celui de savante et son étourderie à celui de jolie femme.
Quelque célèbre que soit Mme Du Ch***, elle ne serait pas satisfaite si elle n’était pas célébrée, et c’est encore à quoi elle est parvenue en devenant l’amie déclarée de M. de Voltaire. C’est lui qui donne de l’éclat à sa vie, et c’est à lui qu’elle devra l’immortalité."

L'hommage de Voltaire
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Voltaire, Alzire ou les Américains, préface à Madame la marquise Du Chastelet
Paris, Bauche, 1736, première page,

BNF Arsenal, GD 4941

Dans la préface de cette pièce écrite et représentée à la Comédie française en 1736, Voltaire défend le droit des femmes à la vie scientifique et intellectuelle. Il ouvre son texte par un hommage à Emilie Du Châtelet, inspiratrice directe du personnage d’Alzire.

 

"A Madame la marquise Du Chastelet
Madame,
Quel faible hommage pour vous, qu’un de ces ouvrages de poésie, qui n’ont qu’un tems, qui doivent leur mérite à la faveur passagère du Public et à l’illusion du théâtre, pour tomber ensuite dans la foule et dans l’obscurité.
Qu’est-ce en effet qu’un roman mis en action et en vers, devant celle qui lit les ouvrages de géométrie avec la même facilité que les autres lisent les romans, devant celle qui n’a trouvé dans Locke, ce sage précepteur du Genre humain que ses propres sentiments et l’histoire de ses pensées, enfin aux yeux d’une personne, qui, née pour les agréments, leur préfère la vérité."
* Emilie Du Châtelet à la Bibliothèque universitaire de Paris 12 en 2006 : livres en libre consultation pendant l'exposition
  • Badinter, Elisabeth (1944-....), Mme du Châtelet, Mme d’Epinay ou l'ambition féminine au XVIIIe siècle, Paris : Flammarion, impr. 2006. 1 vol. (491 p.-[1] p. de pl.) : couv. ill. en coul., ill. ; 22 cm.
  • Badinter, Elisabeth (1944-....), Editeur scientifique, Madame Du Châtelet  : la femme des Lumières : [exposition présentée par la Bibliothèque nationale de France, site Richelieu, du 7 mars au 3 juin 2006] / Bibliothèque nationale de France ; sous la direction d'Elisabeth Badinter et Danielle Muzerelle. Paris : Bibliothèque nationale de France, impr. 2006. 1 vol. (121 p.) : ill. en coul., couv. ill. en coul. ; 24 cm.
  • Du Châtelet, Gabrielle-Emilie Le Tonnelier de Breteuil (1706-1749, marquise), Discours sur le bonheur, préface d'Elisabeth Badinter. Paris : éd. Payot & Rivages, 1997. 1 vol. (74 p.) : couv. ill. en coul. ; 17 cm.
  • Du Châtelet, Gabrielle-Emilie Le Tonnelier de Breteuil (1706-1749, marquise), Lettres d'amour au marquis de Saint-Lambert; textes présentés par Anne Soprani, Paris : Paris-Méditerranée, 1997, 275 p. ; 21 cm.
  • Du Châtelet, Gabrielle-Emilie Le Tonnelier de Breteuil (1706-1749, marquise), Discours sur le bonheur, éd. critique et commentée par Robert Mauzi,  Paris : Les Belles lettres, 1961, 1 vol. (CSXXVII, 67 p.) ; 18 cm.
  • Gandt, François de (1947-....), Préfacier, etc..., Cirey dans la vie intellectuelle : la réception de Newton en France, Oxford : Voltaire Foundation, 2001. V-253 p. ; 24 cm.
  • Hayes, Julie Candler (1955-....), Editeur scientifique,  Emilie Du Châtelet : rewriting Enlightenment philosophy and science / edited by Judith P. Zinsser and Julie Candler Hayes. Oxford : Voltaire Foundation, 2006. 1 vol. (xi-325 p.) ; 24 cm.
  • Mauro, FlorenceEmilie Du Châtelet, Paris : Plon, impr. 2006. 1 vol. (185 p.) : couv. ill. en coul. ; 23 cm.
  • Newton, Isaac (1642-1727), Principia : principes mathématiques de la philosophie naturelle, traduction, analyse et commentaires par la marquise Du Châtelet ; préface de Voltaire. Paris : Dunod, DL 2005. 1 vol. (XXV-626 p.) : couv. ill. en coul. ; 25 cm.
  • Vaillot, René, Voltaire en son temps / sous la dir. de René Pomeau. 2. Avec Madame Du Châtelet  : 1734-1749, Oxford  :  Voltaire  foundation ; [Paris] : [diff. Aux Amateurs de livres], 1988. VI-432 p. : couv. ill. en coul. ; 24 cm.
  • Vaillot, René, Madame du Châtelet, préf. de René Pomeau. Paris : A. Michel, 1978. 350 p : ill., couv. ill. en coul. ; 23 cm.
  • Wade, Ira Owen, Voltaire and Madame Du Châtelet : An Essay on the intellectual activity at Cirey. New York : Octagon bock, 1967. XIV-241 p. ; 23,5 cm.
  • Woolston, Thomas (1670-1733), Six discours sur les miracles de Notre Sauveur ; deux trad. manuscrites du XVIIIe siècle dont une de Mme Du Châtelet ; éd. par William Trapnell. Paris : H. Champion, 2001. 394 p. ; 25 cm.
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