La Lettre Clandestine

Note sur l'abbé Molinier, lecteur de manuscrits clandestins

Le tome XIV des Sermons choisis sur les mystères de l'abbé Molinier, paru à Paris en 1734 (l'approbation est datée du mois de juillet)(1), contient plusieurs citations tirées de textes clandestins. C'est une annotation figurant dans certaines copies de l'Examen de la religion qui a éveillé l'attention des chercheurs, à commencer par les pionniers, Lanson et Wade : « ce manuscrit est regardé comme très dangereux par l'abbé Molinier, et bien supérieur aux Lettres philosophiques de Voltaire »(2). A vrai dire, cette indication, telle quelle, s'est révélée être une fausse piste, Molinier ne visant pas l'Examen de la religion (Benítez, n° 59), mais un ouvrage presque homonyme : De l'examen de la religion (Benítez, n° 20), indépendant du premier quant au contenu. La réfutation de l'abbé ne fournissait pas moins un précieux point de repère pour la datation de ce dernier texte(3), dont Sergio Landucci prépare aujourd’hui l'édition.

Mais De l'examen de la religion n'est pas le seul manuscrit clandestin qui s'attire les traits de Molinier. Ce texte, en effet, se présente comme un ouvrage d'inspiration déiste, et l'abbé ne pense pas que le déisme — ni celui du De l'examen ni celui des Lettres philosophiques, également visées(4) — puisse représenter une position stable et cohérente : « de là à l'athéisme, le pas est glissant », et si les « impies » ne se sont pas déclarés athées, c'est principalement pour ne pas effrayer le peuple et pour ne pas « être laissés seuls » (p. 58). Rien d'original, sans doute, dans cette accusation, à laquelle tout apologiste aurait souscrit. Mais à la différence de la plupart de ses prédécesseurs, Molinier ne combat pas un ennemi invisible ; les athées existent, et il n'hésite pas à en dénoncer la présence : « J'attaquerai les athées, car ils se sont découverts dans des écrits particuliers » (p. 59).

Qui sont ces « athées » ? Et de quels « écrits » s'agit-il ? L'abbé se borne à nommer le péché sans nommer le pécheur, et sans même indiquer le titre du, ou des ouvrages incriminés. Mais l'identification de l’un d’entre eux, au moins (rien n’indique qu’il se réfère à d’autres textes), n'est pas très difficile, grâce aux citations qu'il en donne. Parmi celles-ci, on trouve un passage fort audacieux, où l'on soutient en toutes lettres que « l'existence de Dieu est le plus ancien et le plus enraciné de tous les préjugés ». Cet athéisme ouvert et déclaré nous renvoie sans équivoque à un écrit qui se distingue, au reste, par son extrême concision: les Réflexions sur l'existence de l'âme et l'existence de Dieu, un manuscrit clandestin dont quatre copies sont attestées dans la liste de Benítez (n° 118).

La réfutation de Molinier (p. 129-133) n'est pas digne d'une analyse approfondie : il retranche la plupart des objections proposées dans les Réflexions, en se bornant à remarquer que même l'athée reconnaît que la croyance en un Dieu est répandue chez tous les peuples. En l'occurrence, il peut s'allier avec son ennemi Voltaire : car il existe un Dieu, et « l'impiété vulgaire, sous le nom de déisme, le prêche elle-même aussi haut que la religion chrétienne » (p. 128). Le « préjugé » commun aux hommes n'est donc pas une erreur dont il faut se défaire, mais bien la preuve de l'existence d'un être suprême : s'il est vrai que « tous les hommes se sont accordés sur le fonds de cette idée » — comme l'admet aussi l'auteur des Réflexions —, cet accord « est puissant pour prouver la chose dont il est objet », etc.

L'ouvrage de Molinier constitue un terminus ante quem indiscutable pour la rédaction des Réflexions sur l'existence de l'âme et l'existence de Dieu, qui circulaient donc déjà en 1734, c'est-à-dire une dizaine d'années avant leur publication dans le recueil des Nouvelles libertés de penser, imprimé en 1743 (on sait cependant qu’un manuscrit au même titre est attesté dès 1737)(5). On retrouvera ensuite ces mêmes Réflexions intégrées dans un autre traité clandestin, la Nouvelle philosophie sceptique (Benítez, n° 104), où elles seront utilisées comme une sorte d'introduction au texte circulant sous le titre Parité de la vie et de la mort, ouvrage du médecin Gaultier. Cette fusion de manuscrits clandestins, typique dans sa forme, donnera ainsi naissance à un texte composite et dissonant, où l'athéisme prudent des Réflexions (qui ont, paradoxalement, une matrice occasionnaliste et empiriste)(6) se rencontrera avec le monisme vitaliste de Gaultier, héritier des libertins du XVIIème siècle(7).

Gianluca MORI