La Lettre Clandestine

Hermétisme et “libre pensée”. Note sur l’esprit universel

Les analyses qui ont été à ce jour consacrées, incidemment ou spécialement, à la philosophie naturelle qui s’exprime dans divers écrits clandestins, ont-elles suffisamment su apprécier l’impact sur elle de cette tradition de pensée, mettons “hermétiste” ou “paracelsienne”, dont la rationalité propre fut pourtant influente jusque dans les premières décennies du XVIIIème siècle ?(1) Un certain nombre de concepts ou d’idées rencontrées ici ou là dans la littérature clandestine ou connexe (tels ceux de fermentation universelle, de transmutation, d’eau primordiale, d’humide radical, d’esprit universel..., sans oublier les éléments spagyriques) invitent à creuser l’évidence de cette influence — ou imprégnation —, qui n’a certes pas entièrement échappé à la clairvoyance de Miguel Benítez(2), mais demeure néanmoins généralement déchiffrée comme un complexe de résidus « magiques » quasi-insignifiants. Il appert que les clivages interprétatifs traditionnels, philosophiquement autorisés, entre cartésianisme, épicurisme, aristotélisme scolastique ou encore averroïsme italien de la Renaissance, font généralement loi, décourageant a priori toute investigation approfondie sur certaines sources “hermétiques” vives, immédiates, de l’éclectisme clandestin.

Le concept d’esprit universel igné, tel que l’utilise Guillaume Lamy dans ses Discours anatomiques(3), et dont on sait la fortune dans la pensée libertine et bien sûr clandestine (Ame matérielle, Traité des trois imposteurs...), nous paraît à cet égard assez révélateur, à la fois de cette — insidieuse, rétrograde ? — influence “hermético-chimiatrique”, et d’une certaine frilosité de nos recherches à son endroit. Confrontés à ce texte fameux, il ne s’agit certes pas de nier l’existence de sources (averroïstes, néo-stoïciennes) plus illustres et proprement philosophiques (on citera alors avec raison Cardan, Telesio, Campanella, Cyrano...), mais de constater en toute objectivité que dans l’éclectisme de l’après-Renaissance, en France tout au moins, ce sont bien les chymistes qui constituaient la principale courroie de transmission de ce vieux naturalisme cosmo-psychiste, qu’on allait bientôt dire “spinosiste”(4). Ces chymistes sont légion au XVIIème siècle et Lamy, lecteur déjà attentif des iatrochimistes, ne pouvait guère les ignorer(5). J.S. Spink en avait déjà eu la juste intuition, quand il observait la parenté d’idées entre l’exposé de Lamy et tels autres, il est vrai plus tardifs, des paracelsiens Francesco Mario Colonna et Joseph Chambon(6), ou quand il rappelait, à la suite de Busson, que Bernier attribuait précisément aux alchimistes et à Fludd une conception similaire(7). Il est de fait que Lamy pouvait trouver partout autour de lui, par exemple dans les ouvrages “classiques” des médecins Pierre-Jean Fabre (c. 1588-1658)(8) et Henry de Rochas(9), ceux de Jean d’Espagnet (1564-ap. 1637)(10), de Clovis Hestau de Nuysement (c. 1560-c. 1623)(11), de Nicolas ou Nicaise Le Fèvre (1620 ?-1674)(12), ou dans ceux de leurs nombreux épigones, travaux régulièrement analysés dans les revues savantes de l’époque, cette même opinion, réputée par lui « la plus vray-semblable », qu’une semence universelle ayant sa source « pour ainsi dire » dans le Soleil(13), vivifie les êtres et s’exhale en âmes minérale, végétale, animale, au terme de digestions physiologiques spécifiques. C’est exactement l’opinion d’un « philosophe par le feu » que mentionnera Berkeley dans son Alciphron (1732) : alchimiste qui n’hésitera pas à étendre à l’homme, dont l’âme serait un « sel » igné, « étincelle » de l’âme universelle, ce schéma naturaliste(14). Et c’est bien sûr déjà l’opinion que l’on prêtait couramment à cet “impie” de Fludd (notre âme comme « portion de la lumiere celeste »)(15). Ne rechercher sous la formule “lamyenne”, que des sources anciennes et consacrées par l’histoire de la philosophie, ne relève-t-il donc pas, en définitive, d’un préjugé au sujet de ce que nos “rationaux” libertins — non moins que l’“alchimiste” Newton(16) — savaient lire et utiliser ? La lecture, certes souvent rebutante, de cette littérature philosophique d’inspiration “paracelsienne” — ce n’est pas dire nécessairement mystique —, et la prise en compte des claires virtualités hétérodoxes, sinon franchement matérialistes, de son néoplatonisme corporaliste ou “stoïcisé”, seraient sans doute de nature à rectifier quelque peu cette orientation(17).

Alain MOTHU