La Lettre Clandestine

Le Jordanus Brunus redivivus et l’infinitisme matérialiste au XVIIIème siècle(*)

Jusqu’à présent les analyses du JBR ont surtout porté sur le thème de la théodicée. On s’attachera ici à mettre l’accent sur

  1. la représentation de la pensée de la Renaissance ;
  2. la cosmologie infinitiste ;
  3. la théorie de la religion.

  1. L’auteur du traité n’a manifestement pas de connaissance directe de la pensée de la Renaissance. Il s’inspire de l’article « Brunus » du Dictionnaire de Bayle, et surtout de La Perfection de l’homme (1655) de Sorel, qu’il transcrit parfois littéralement (en particulier le chapitre sur les « Novateurs »). Mais la stratégie de l’auteur est différente de celle de Sorel : la thèse de la pluralité des mondes n’apparaît plus hétérodoxe depuis Newton. En prétendant démontrer l’orthodoxie de G. Bruno, victime de l’obscurantisme clérical (selon une interprétation qui fait du Spaccio un pamphlet antipapiste), l’auteur développe en fait les implications antireligieuses de l’infinitisme contre la preuve physico-téléologique de l’existence de Dieu.

  2. L’auteur commence son argumentation paradoxale en disant que la thèse de l’infinité ne conduit pas nécessairement à l’athéisme : on peut concevoir la coéternité de Dieu et de la matière. Il se démarque alors de Newton en affirmant l’autonomie complète du monde matériel et le polygénisme. L’auteur s’écarte de Bayle, qui rapproche Bruno de Spinoza, pour poser l’existence d’une substance unique purement matérielle, contre le dualisme hérité de Descartes. Il rejoint ainsi d’autres textes clandestins, en particulier la Dissertation sur la formation du monde. L’infini est un principe de plénitude ; le monde matériel infini est donc parfait et, se suffisant à lui-même, n’a pas besoin du secours d’une cause extérieure.

  3. D’où, contre la preuve téléologique, l’idée d’un athéisme originel de l’humanité qui vivait dans une nature encore inachevée, irrégulière et tirant d’elle-même de nouveaux êtres (cf. Lucrèce). L’origine de la religion n’est cependant pas à trouver dans le souci d’autoconservation et la peur de l’avenir (cf. d’Holbach), mais dans les lacunes de la science naissante : la curiosité pousse l’homme déjà civilisé à chercher les causes des phénomènes, la paresse lui fait abandonner cet effort, l’amour propre l’empêche de reconnaître cet échec et le conduit à poser une première cause incompréhensible.

Antonella DEL PRETE


Discussion :

— McKenna :
Bianchi cite l’Histoire de France de Sorel comme source possible du JBR. Pourquoi écarter cette hypothèse ?
— Del Prete :
L’auteur du JBR paraît largement s’inspirer du chapitre sur les « Novateurs » de La Perfection de l’homme, et notamment recopie les passages concernant l’interdiction de Villon et Verdun sur les thèses anti-aristotéliciennes. Or, à ma connaissance, Sorel ne les mentionne pas dans l’Histoire de France.
— Mori :
Pouvez-vous développer le rapport que vous entrevoyez entre le JBR et la Dissertation sur la formation du monde ?
— Del Prete :
L’argumentation apportée par Wade en ce sens paraît un peu compliquée. Reste que l’on trouve dans les deux traités l’idée que notre monde est comme enveloppé dans une “coque” de matière compacte et infinie. Pour le reste, les problématiques sont différentes, car la Dissertation se présente comme une cosmologie génétique.
— Bloch :
Entre les deux textes, la parenté est évidente, mais il apparaît difficile de dire lequel précède l’autre.
— Mori :
Le JBR commence par un « Avertissement » exposant une théorie empiriste de la connaissance. N’y a-t-il pas une contradiction avec l’infinitisme développé dans le reste du traité ? Ne peut-il alors s’agir d’une compilation, l’Avertissement constituant un ajout extérieur ?
— Del Prete :
L’empirisme affiché dans l’Avertissement a évidemment un sens antireligieux, dirigé contre l’idée d’une substance immatérielle : tout ce que nous voyons, c’est la matière, et la matière est infinie.
— Bloch :
L’infini peut être conçu dans un cadre empiriste, comme chez Hobbes et Gassendi, comme la négation des limites actuelles de l’expérience. On peut aussi faire référence à Lucrèce et à l’image de la flèche sortant des limites du monde fini.
— Dagron :
Chez Bruno, dont se réclame ce traité, il y a une preuve “expérimentale” de l’infinité de l’univers : les bornes sont des illusions engendrées par la faiblesse de nos sens, mais ces horizons s’évanouissent à mesure que l’expérience réelle ou “fictive” s’en approche. L’infini est le résultat de cette phénomenologie de l’autodépassement des limites du donné sensible. L’anti-empiriste est alors celui qui arrête ce processus et construit un monde fini.
— Mori :
Vous dites qu’il y aurait une ruse à défendre Bruno de l’accusation d’athéisme en évoquant la thèse de la coéternité du monde et de Dieu. Mais la tradition socinienne, par exemple, va dans ce sens. Peut-être alors l’auteur du JBR est-il sincère lorsqu’il soutient que Bruno n’était pas athée.
— Del Prete :
En fait, le JBR veut montrer que l’Eglise interrompt le progrès intellectuel de l’humanité ; il est donc logique de prouver que Cardan, Campanella, Galilée et Bruno n’étaient pas athées et qu’ils ont été injustement condamnés.