CONNAITRE ET FAIRE CONNAITRE LA LITTÉRATURE PHILOSOPHIQUE CLANDESTINE DE L’ÂGE CLASSIQUE

La recherche sur la littérature philosophique clandestine des XVIIème et XVIIIème siècles est depuis quelques dizaines d'années l’un des secteurs les plus vivants et les plus novateurs en matière d'histoire des idées à l'époque classique. De caractère ou d'origine française pour l'essentiel, principalement représentée par un ensemble de manuscrits épars dans les bibliothèques françaises et étrangères, cette littérature se présente comme un domaine spécifique tant par ses thèmes que par les milieux dont elle est issue, par sa diffusion, sa circulation et son rôle dans la formation de la philosophie des Lumières en France et ailleurs.

Cette recherche, dont Gustave Lanson fut le pionnier, fête cette année ses quatre-vingts ans : c’est en 1912 que, dans un article mémorable de la Revue d'histoire littéraire de la France, il en a fixé le programme : chercher dans toutes les bibliothèques les nombreux “manuscrits impies” qui circulaient avant 1750, faire “une liste des copies conservées, en essayant d'établir l'époque de leur fabrication ou de l'original dont elles dérivent”.

La voie était tracée. En 1932, Rudolf Brummer révèle que beaucoup de ces manuscrits ont constitué l'arsenal de Naigeon, qui les remaniait à son gré. En 1938, Ira 0. Wade dresse une liste de cent deux titres auxquels correspondent plus de quatre cent trente copies manuscrites conservées dans les bibliothèques, non seulement de France, mais du monde entier. Soixante-neuf des cent deux traités répertoriés sont inédits. Le nombre de copies, extraits, ou remaniements d'un même texte, varie de un à trente.

Depuis cette date plusieurs traités ont été publiés, de nouvelles copies ont été découvertes et de nouveaux titres ont même allongé la liste. Une série d'articles, colloques, publications, en développe l'étude critique. En 1988, Miguel Benítez dressait le dernier état de l'ensemble de ces travaux dans la Rivista di storia della filosofia.

En fonction du progrès de la recherche sur ce domaine, et pour développer les études sur les rapports entre les différents textes (manuscrits et imprimés), leur origine, leur destin, il faut poursuivre le recensement systématique des manuscrits en question et procéder à l'analyse précise de chacun d'entre eux. En vue de cette entreprise s'est constitué en 1986, à Milan, sous la direction du regretté Arrigo Pacchi, un Comité d'Initiative pour l'Inventaire des Manuscrits Philosophiques Clandestins des XVIIème et XVIIIème siecles, composé de Miguel Benítez, Olivier Bloch, Guido Canziani, Gianni Paganini et Jeroom Vercruysse.

Pour la réalisation de cet inventaire en France, se créait dès 1987, sous la direction d'Olivier Bloch et de Françoise Weil, une équipe de recherche qui comprend actuellement une cinquantaine de collaborateurs en province et à Paris. A partir d'un quadrillage complet des bibliothèques publiques du territoire, l'équipe se propose d'effectuer le recensement des manuscrits et de rédiger des fiches de catalogage. Le travail est en cours pour la région Centre-Est, la Haute-Normandie, le Languedoc, la Provence, où Antony McKenna a terminé l'investigation de la Bibliothèque Méjanes d'Aix-en Provence. L'équipe parisienne, placée sous la responsabilité de Geneviève Artigas-Menant, mène de front le travail dans plusieurs bibliothèques. Son premier objectif est la publication, en 1993 ou 1994, des fiches de catalogage des manuscrits de la Mazarine, où le travail est presque achevé. L'extension du nombre des collaborateurs et correspondants doit permettre la poursuite de ces travaux, leur mise en route pour les autres régions de France, et leur généralisation sur le plan international.

Un Centre de Documentation sur la Littérature Clandestine de l'Epoque Classique (CDLC) est installé dans le local du Centre d'Histoire des Systèmes de Pensée Moderne de Paris I (CHSPM). Il a pour vocation de rassembler et de mettre à la disposition des chercheurs les éditions des textes qui font l'objet de notre recherche, les études les concernant, les photocopies de manuscrits, et bien entendu les fiches de l'inventaire en cours.

Depuis 1990, Olivier Bloch anime un séminaire spécialisé : moment de rencontre de l'équipe, qui favorise la coordination, l'approfondissement et le développement de la recherche sur la littérature philosophique clandestine de l'époque classique.

Le lancement en 1992, chez Universitas, de la collection Libre pensée & littérature clandestine dirigée par Antony McKenna, qui a vocation à publier l’ensemble des textes constituant le corpus ainsi défini, ainsi que ceux qui lui sont apparentés, les fascicules d’inventaire et les études portant sur ce domaine, va donner à nos travaux à la fois une issue éditoriale de première importance, et un élan considérable.

De cet ensemble de recherches, le Bulletin dont nous présentons aujourd’hui le premier numéro, entend être l’agent de liaison, de diffusion et de promotion.

La Lettre clandestine publiera chaque année toutes les informations que nous aurons pu recueillir sur le dernier état de la recherche, les découvertes récentes, les rencontres qui auront eu lieu, les publications réalisées, les thèses et mémoires soutenus ou en préparation, les travaux en cours, etc.

Elle fournira elle-même des éléments de recherche : spécimens de travaux, notes de chercheurs portant à la connaissance du public leurs dernières trouvailles.

Elle servira par là de lieu d’échange entre chercheurs à tous les niveaux, et fera place dans cette perspective à toute demande d’information, de collaboration, etc.

On trouvera donc d’abord, dans ce premier numéro, le résumé des séances (communications et/ou discussions) du séminaire sur la littérature clandestine pour l’année universitaire 1991-1992, et d’autres matériaux originaux, notes et documents, concernant les recherches en cours.

On trouvera ensuite une mise à jour bibliographique des travaux sur la littérature clandestine, sur les sujets connexes, et sur les éditions de textes, qui entend prendre la suite de celle qu’avait fournie l’article de Miguel Benítez en 1988 et la compléter : son étendue suffirait à elle seule à faire saisir l’ampleur qu’a prise dans les dernières années la recherche qui nous intéresse.

Cette mise à jour sera suivie des autres informations sur notre recherche : colloques, thèses et mémoires, découvertes récentes concernant les manuscrits, travaux en cours.

L’ensemble des matériaux ainsi présentés a pu être rassemblé grâce aux informations, suggestions et remarques qui ont été fournies par ceux — et ils ont été nombreux — qui ont bien voulu répondre à l’appel que nous leur avons adressé dans la préparation de ce numéro de lancement.

En les en remerciant bien vivement, nous renouvelons pour l’avenir le même appel à tous nos lecteurs : afin que La Lettre clandestine puisse remplir le rôle que nous souhaitons lui voir jouer, nous comptons sur eux pour nous apporter à chaque moment tous les éléments d’information et de réflexion qu’ils auront pu recueillir ou élaborer, y compris bien entendu les compléments et rectifications qu’appelle ce qui leur est aujourd’hui proposé.

De façon générale, nous serons heureux de recevoir toutes les offres de collaboration qui pourront nous parvenir, tant pour la Lettre, que pour la collection Libre pensée et littérature clandestine, pour l’équipe de recherche sur la littérature clandestine, et pour son Centre de documentation, auquel nous souhaiterions aussi que tous ceux qui disposent de spécimens d’ouvrage, tirés à part, etc. veuillent bien en faire don.

Le Comité de rédaction