La Lettre Clandestine

Du manuscrit à l'imprimé :
les Nouvelles libertés de penser

Parmi les recueils clandestins imprimés au dix-huitième siècle, les Nouvelles libertés de penser (sur le frontispice : Amsterdam, 1743) présentent plusieurs caractères distinctifs. La précocité, d’abord, puisque la grande vague des recueils de ce type se situe autour des années 1760-1770. Ensuite, une structure organique bien marquée, les cinq écrits qui le composent appartenant tous au filon le plus radical de la pensée clandestine de la première moitié du siècle. Enfin, il s’agit de textes très peu répandus avant leur publication, dont il ne nous reste aujourd’hui que très peu de copies indépendantes de l’imprimé. Cependant, l’origine des Nouvelles libertés de penser demeure mystérieuse, ainsi que leur publication. Nous proposons ici une conjecture qui se fonde sur quelques témoignages et sur certains indices, dont certains sont déjà connus.

En 1792, Jacques-André Naigeon publie, dans l’article « Marsais, du (Philosophie moderne) » de la section Philosophie ancienne et moderne de l’Encyclopédie méthodique, une édition intégrale de l’un des écrits des Nouvelles libertés de penser : Le Philosophe. Après avoir attribué ce texte à Du Marsais — attribution courante à l’époque, et tout à fait correcte(1) — il ajoute que Du Marsais donna une copie de sa dissertation « à un libraire nommé Piget, qui la fit imprimer en 1743 dans un recueil intitulé Nouvelles libertés de penser »(2). Ce témoignage, quoique très important, puisqu’il provient d’un connaisseur averti du milieu des libres penseurs, n’a pas trouvé beaucoup de crédit auprès des chercheurs. Un tel scepticisme découle de l’appréciation négative portée par Herbert Dieckmann sur l’attribution de ce texte à Du Marsais ; Dieckmann précisait aussi qu’il n’avait pu trouver dans les répertoires de Lepreux et de Coyeque aucun libraire qui répondît au nom de Piget(3).

Cette conclusion ne saurait être tenue pour définitive : comme on peut en effet le constater en consultant le vaste et détaillé Catalogue chronologique d’A.-M. Lottin, les Piget constituent l’une de ces familles de libraires qui foisonnent à Paris au XVIIIe siècle. Or, il se trouve que deux frères Piget, Jacques-François et Pierre, exercent leur profession précisément dans la période qui voit la publication des Nouvelles libertés de penser : le premier de 1731 à 1748, le second de 1733 à 1747(4). Le répertoire bibliographique de Conlon permet d’établir que le premier livre édité par les Piget remonte à 1737, le dernier à 1746, et que la période la plus féconde de la “maison Piget” est sans aucun doute celle des années 1740-1743, pendant lesquelles les Piget font paraître dix-huit volumes sur les vingt-cinq que leur attribue le susdit répertoire(5). Or, comme on le sait, les Nouvelles libertés de penser ont été imprimées selon toute probabilité à la fin de l’année 1742(6). Pendant cette même année, Pierre Piget — dont le goût pour les ouvrages rares et interdits est d’ailleurs attesté par un témoignage de G.-Fr. de Bure(7) — publie quatre catalogues de vente, en alliance avec un autre libraire, Pierre Gandouin(8).

Tous ces éléments ne manquent pas de redonner une certaine vraisemblance au témoignage de Naigeon : exact pour ce qui regarde l’attribution du Philosophe à Du Marsais, le sera-t-il aussi pour les circonstances de l’impression ?

Il y a là une difficulté, en apparence insurmontable : on sait que les enquêtes policières consécutives à la publication des Nouvelles libertés de penser aboutirent à l’arrestation de quelques colporteurs, de l’imprimeur Nicolas Guillaume, et de René Josse, un libraire déchu de maîtrise qui gardait encore quelques rapports avec ses anciens collègues : aucune référence à Piget, donc, dans les Archives de la Bastille(9). Reste que Josse n’était pas accusé d’avoir imprimé le volume, mais bien d’avoir essayé d’en faire un tirage dans l’imprimerie de la veuve David(10). Quant à Nicolas Guillaume, il n’était que l’un des derniers maillons de la chaîne qui relie le manuscrit au livre imprimé ; son arrestation ne constitue donc pas une preuve contre le témoignage de Naigeon. C’est plutôt le contraire, car si l’on reconstruit la “position” généalogique de Nicolas Guillaume(11), on découvre qu’il était le beau-frère du libraire Pierre Gandouin, peut-être précisément ce Pierre Gandouin qui, à son tour, n’était autre que l’associé de Piget(12). Il semble ainsi que les deux pistes finissent par se rejoindre : celle qui conduit de Du Marsais à Pierre Piget (et donc à Pierre Gandouin), et celle qui des Piget et Gandouin conduit à leur “bras clandestin”, Nicolas Guillaume, lequel s’occupa probablement de l’impression des Nouvelles libertés de penser(13). Nous aurions affaire au parcours complet, et peut-être typique, d’un manuscrit antireligieux : du philosophe au libraire bibliophile, de celui-ci à l’imprimeur clandestin et de là aux colporteurs, en attendant l’intervention de la police…

Il reste à examiner le témoignage d’Antoine Lancelot rapporté dans un manuscrit de Fr.-L. Jamet. Signalé par Barbier sur la base d’une note de Mercier de Saint-Léger, retrouvé ensuite par Silvia Berti, ce témoignage permet d’affirmer qu’un recueil manuscrit portant le titre de Nouvelles libertés de penser existait déjà en 1737. Il mérite d’être reproduit une nouvelle fois tel que nous l’a transmis Jamet dans ses Stromates :

« Du Marsais […] est aussi auteur d’un ouvrage que M. Lancelot a en manuscrit, intitulé Nouvelles libertés de penser, dans le goût de l’ouvrage de Collins »(14).
Ce passage a été utilisé pour appuyer l’attribution à Du Marsais du Philosophe. Mais Jamet et Lancelot disent davantage : ils attribuent à Du Marsais le recueil en entier (mieux : un recueil au titre de Nouvelles libertés de penser dont nous ne connaissons pas le contenu)(15). Or, Antoine Lancelot était un intime de Du Marsais ; il mourut en 1740, ce qui confirme l’antériorité de son témoignage par rapport à l’impression des Nouvelles libertés de penser et nous oblige à l’examiner avec soin. Il est vrai, pourtant, que nous ne pouvons tout à fait le suivre au pied de la lettre, Du Marsais n’étant pas l’auteur de toutes les pièces contenues dans les Nouvelles libertés de penser. L’attribution à Fontenelle du Traité de la liberté, par exemple, ne paraît pas susceptible d’être remise en question, et quant aux Réflexions sur l’argument de M. Pascal et de M. Locke et aux Sentiments des philosophes sur la nature de l’âme, leur attribution demeure incertaine. On doit en revanche à Du Marsais les deux dernières pièces du recueil, c’est-à-dire Le Philosophe et les Réflexions sur l’existence de l’âme et sur l’existence de Dieu(16). S’il fut l’« auteur » du livre intitulé Nouvelles libertés de penser, il y a donc lieu de comprendre qu’il en fut l’editor, dans l’acception anglo-saxonne du terme, c’est-à-dire celui qui rassembla les cinq écrits et prit l’initiativede leur publication.

Cette conjecture est-elle vraisemblable ? Nous savons par Naigeon (indirectement aussi par d’Alembert)(17) que Du Marsais édita en 1751, avec l’abbé Le Mascrier, un autre recueil clandestin, Le Monde, comprenant trois écrits :

  1. Le Monde (une version remaniée des Opinions des anciens sur le monde) ;
  2. De l’âme et de son immortalité (où l’on trouve, refondus et retouchés, les Opinions des anciens sur la nature de l’âme et les Sentimens des philosophes sur l’âme) ;
  3. Essai sur la chronologie (par Le Mascrier).
En tout état de cause, même si l’on voulait mettre en doute ce témoignage de Naigeon, il ne serait pas surprenant de voir Du Marsais jouer pareil rôle d’editor, lui qui avouait en 1731 sa propension pour l’édition d’ouvrages d’autrui :
« après tout, quand nous sommes appelés à faire imprimer, et que le public ne se prête pas à notre vocation, que pouvons-nous faire de mieux, pour la remplir, que de faire imprimer les livres des autres ? »(18).

L’Avertissement qui précède les Nouvelles libertés de penser nous fournit un appui supplémentaire. Il s’agit d’un texte très bref, qui devait être déjà présent dans le recueil manuscrit de 1737, puisqu’on y trouve cette justification du titre du recueil par la référence à l’ouvrage de Collins que rapporte également Jamet (autre preuve que l’éditeur des Nouvelles libertés de penser n’est pas un trafiquant quelconque, mais quelqu’un de bien renseigné sur la libre pensée européenne de l’époque). Or, dans cet Avertissement nous retrouvons quelques tournures — et quelques remarques à l’allure “pédagogique” — qui sont très fréquentes chez Du Marsais. Par exemple :

«Ils [c’est-à-dire : les Nouvelles libertés et l’ouvrage de Collins dont elles s’inspirent] supposent également un examen et des réflexions telles que l’homme qui commence à penser est capable d’en faire »
(Nouvelles libertés de penser, Amsterdam, 1743, Avertissement, [p. 1]).
Formule qu’on pourra comparer avec les locutions suivantes, tirées des textes de Du Marsais :
« Le peuple, […] incapable d’examen et de réflexions combinées » (OEuvres, Paris 1797, t. V, p. 358) ;
« La crédulité du peuple, incapable de réflexion et d’examen » (Examen de la religion, chap. V, § 3) ;
« Quand les jeunes gens sont devenus capables de réflexion » (Des tropes, Avertissement, Paris, Flammarion, 1988, p. 57) ;
« […] On devient incapables de réflexions sérieuses » (Les véritables principes de la grammaire, Paris, Fayard, 1986, p. 56) ;
« Les enfants ne sont point capables de réflexions qui ne trouvent en eux aucune idée déjà acquise » (OEuvres, t. I, p. 30) ;
« Les abstractions, ou idées abstraites, supposent […] les réflexions que nous faisons naturellement » (Des tropes, p. 224).

Il est donc légitime de soupçonner que Du Marsais, vers 1735-1737, ait rassemblé quelques écrits qui circulaient clandestinement — parmi lesquels le Traité de la liberté de Fontenelle, dont il partage exactement la négation du libre arbitre — et qu’il les ait accompagnés de deux morceaux de son cru (les Réflexions sur l’existence de l’âme et sur l’existence de Dieu et le Philosophe), le tout sous le titre de Nouvelles libertés de penser. Après quoi, il dut confier le recueil à Pierre Piget, quitte à perdre par la suite tout contrôle sur l’impression du volume, qui fut non seulement « furtive » — comme le dit Bonardy au président Bouhier(19) — mais aussi fort grossière. Il est aussi à rappeler que quelques années après, aux environs de 1749, les Nouvelles libertes de penser sont rééditées en Allemagne comme deuxième partie de l’Examen de la religion(20) : le Philosophe et les Réflexions se retrouvent ainsi à côté de leur ancêtre, le premier ouvrage clandestin de Du Marsais. Un simple hasard, semble-t-il.

GIANLUCA MORI