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De Arte Nihil Credendi

Sa briéveté nous permet de publier ici le manuscrit dont nous parlons. Nous nous efforcerons d’en respecter l’orthographe et la ponctuation et donnerons à la suite les leçons divergentes de l’imprimé, d’après l’édition de 1750 ; on notera que plusieurs variantes conceptuelles radicalisent quelque peu la portée du texte imprimé : Jésus n’est plus l’« adorable fils » de Dieu ; les « abîmes de la Sagesse éternelle » deviennent les plus froids « décrets de la divine providence ». Nous n’avons pas jugé utile, en revanche, de signaler les variantes orthographiques ou de ponctuation (à une exception près, que nous jugeons significative), ni de reproduire les annotations insignifiantes de Jamet le jeune (« verbiage éloquent », « galimatias thomistique », « A bon chat bon rat », « ouf ! », etc.). Pour toutes interventions de sa plume (selon toute vraisemblance), nous signalerons simplement, en italiques, deux passages correspondant à des traits de soulignement verticaux en marge du manuscrit, et cette « Note sur Fontenelle » visiblement recopiée de d’Holbach (Essai sur les préjugés) qui précède le texte :
« Ceux qui pretendent que l’on ne doit point dire la verité sont des hommes plus curieux de leur repos que du bien public… Celui qui disait que s’il tenait toutes les vérités dans sa main il se garderait bien de l’ouvrir n’avait certainement point d’enthousiasme pour le bien de ses concitoiens paulum sepultæ distat inertiæ celata virtus. Horat. [= Horace, Odes IV, IX, 29]. Un anonime grec a dit avec raison que taire la verité c’est enfouir son or »(1).
ALAIN MOTHU


DE LA DIVERSITÉ DES RELIGIONS : PAR M. DE FONTENELLE. 1695

Quel étonnant spectacle que cette difference infinie de cultes qui partagent l’univers ! Instruits par tout ce qui les environne, plus instruits encore par le sentiment intérieur de leur foiblesse, les hommes sont d’accord(a) à se soumettre à quelque Etre supérieur, et disconviennent tous sur l’idée qu’ils s’en forment. Tout ce qui tombe sous nos sens, et tout ce que l’esprit seul peut se répresenter, tout ce qui est le plus brillant, le plus elevé au dessus de nous, et tout ce qui parait le plus vil ; tout ce qu’il y a dans la nature de bienfaisant, et tout ce qu’il y a de redoutable et de funeste, tout a été enfin(b) une divinité pour quelque [2] peuple, tout a eu ses encens, ses autels et ses victimes. La diversité des religions a repondu à celle des divinités. Ici l’on veut avoir des dieux toujours visibles, toujours presens par leur statues ; là, c’est un crime de representer ce qu’on adore. Ici coule le sang, ou des animaux, ou des hommes ; là fume de simples encens. Ici l’on emploie des jeux et des spectacles, pour apaiser le ciel irrité ; là, on tache à le fléchir par des rigoureuses souffrances(c) que l’on s’impose. Ce qui honore les divinités d’un païs, outragerait celles d’un autre. Et les plus saintes cérémonies d’un peuple sont(d) les sacrileges d’un peuple voisin.

Cependant il n’y a qu’un dieu et qu’un dieu jaloux. [3] Malheureuses, et plus malheureuses cent fois qu’on ne le peut comprendre, les nations qui portent à d’autres divinités les hommages qui n’appartiennent qu’à lui ! Leurs dieux ne peuvent rien pour elles, et celui qui peut tout n’est pas leur dieu. Les honneurs qu’elles rendent à qui ne saurait les en recompenser, sont autant d’injures qu’elles font à qui peut les en punir. Et quelle prodigieuse, quelle innombrable multitude est envelopée dans une erreur si fatale ! Entre tous les differens peuples, que forme la difference des cultes, trois peuples seuls adressent leurs voeux et leurs adorations à celui qui est.

Il ne suffit pas même de le reconnaître cet unique [4] souverain de l’univers. Trois grands peuples le reconnaissent, et il en rejette deux. Ils ne vont point à lui par son fils(e), qui a daigné acheter de tout son sang le droit de lui faire recevoir les voeux du genre-humain, et d’effacer la malheureuse tache qui rend, pour ainsi dire, notre naissance même criminelle(f). Et ce fils, qui seul peut conduire à son pere, ce n’est pas encore assès d’invoquer son nom et d’implorer son secours du levant au couchant(g) ; de nombreuses églises se flattent d’une éternelle alliance avec lui, une seule est son épouse ; toutes les autres n’ont point de part à son amour ni à ses faveurs.

Parmi tant de diverses religions, parmi tant de voies [5] differentes, toutes funestes, hormis une seule ; qui nous marquera l’unique voie qu’il est si important de connaître ? Helas ! Celle où l’on est jetté par le hazard de la naissance, est presque toujours celle que l’on prend pour la voie salutaire. Tous les peuples de la terre marchent dans les divers chemins avec une égale confiance.

Que ne peut point sur les hommes une premiere opinion, qui s’empare des esprits encore jeunes, où elle ne trouve ni raison(h) à combattre, ni d’autres opinions à détruire ; qui se voit(i) de jour en jour par la force des habitans [sic](j), une autorité plus inébranlable ; qui est soutenue par les éxemples de crédulité que l’on se [6] donne mutuellement ; qui est appuïée par les noms les plus illustres et les plus révérés ; qui a eu des siecles entiers d’un règne paisible ; qui tire des preuves de sa longue durée, et qui enfin ne peut être attaquée qu’aux depens de l’honneur de toute une nation ? Combien de vastes climats plongés encore aujourd’hui dans les ténèbres de l’idolâtrie, ignorent jusqu’au nom du christianisme, ou n’en ont que la faible connaissance qui leur en peut venir au travers des mers qui les separent de nous ! Ou enfin si notre Zèle fait aller des lumieres plus vives [7] jusqu’à ces peuples, peuvent-elles aisement dissiper cette foule de préjugés si établis et si puissants, qui s’elevent contre elles et les obscurcissent ? La vérité paraît, mais nouvelle, étrangère, dangereuse en apparence, ennemie de tout ; et ce sera un assès grand triomphe pour elle, si sous une forme désavantageuse(k), elle obtient seulement la plus legère attention.

Au milieu du Christianisme même, d’autres peuples sont dans une disposition encore plus redoutable. Ils naissent, pour [8] ainsi dire, ennemis de la vérité connue. Comme elle doit les frapper de toutes parts, on les arme contre elle dès leur enfance. On leur apprend avec soin l’art funeste de [ne] se pas laisser(l) vaincre par elle. Leurs yeux ne seront point dessillés par un nouvel éclat qui les surprenne, ils sont accoutumés à le soutenir. Ils ne seront point touchés des écrits de ceux qui les appellent dans la bonne voie ; ils les appellent à leur tour dans cette voie de perdition où ils sont engagés, et la juste compassion que l’on a de leur égarement, [9] ils la rendent à ceux qui marchent dans le droit chemin.

O celeste vérité ! est-ce toi qui éclaire trop peu les hommes ? Sont-ce ces hommes(m) qui ne savent pas recevoir tes lumieres ? Pourquoi ces tenèbres presque universellement repandues sur la terre ? Pourquoi cette multitude prodigieuse de nations qui courent sans le savoir, à leur perte certaine ? une seule erreur les rend-elles dignes d’une si malheureuse destinée ?…

N’entreprenons point de sonder plus qu’il ne nous [10] est permis les décrets de la d[ivine] prov[idence](n) soumettons nous à ses loix. Dieu est juste, il ne punit que des coupables, et lors même que les rigueurs de sa justice nous paraisssent excessives, soïons persuadés que si elles étaient moindres, la souveraine raison en serait blessée. Tous les hommes sont sortis d’une tige criminelle, ils naissent tous enfans de la colère : maheur à ceux à qui dieu n’accorde pas ce qu’il ne leur doit point ! Encore une fois soumettons nous, et si notre faible raison [11] nous donnait des vûes différentes, préferons à ces vûes dangereuses une salutaire ignorance./.

Variantes

  1. [Instruits par tout ce qui les environne, plus instruits encore par le sentiment intérieur de leur foiblesse, les hommes sont d’accord] : Tous les Peuples éclairez par la Nature, instruits par tout ce qui les environne, plus instruits encore par le sentiment intérieur de leur foiblesse, sont d’accord.
  2. [tout a été enfin] : tout enfin a été.
  3. [des rigoureuses souffrances] : de rigoureuses souffrances.
  4. [sont] : sont souvent.
  5. [par son fils] : par son fils, par cet adorable Fils
  6. Retrait d’alinéa dans l’imprimé.
  7. [d’implorer son secours du levant au couchant] : d’implorer son secours. Du levant au couchant…
  8. [ni raison] : ni la raison.
  9. [se voit] : se fait.
  10. [habitans] : habitudes.
  11. [une forme désavantageuse] : une forme si désavantageuse.
  12. [de se pas laisser] : de ne pas se laisser.
  13. [ces hommes] : les hommes.
  14. [les décrets de la d. prov.] : les abîmes de la Sagesse éternelle.