Ed Etra... et De la diversité des religions
(Fontenelle)

L’examen d’un recueil factice : Ed Etra Lihin Idnederc, ou le Tintamarre de quelques Cervelles philosophiques modernes, en fait de liberté de penser(1), que le Catalogue de la Bibliothèque Nationale puis Pierre Rétat attribuaient à Pierre-Charles Jamet (1701-1781), mais qui est plus vraisemblablement l’oeuvre de son frère cadet, le bibliomane François-Louis Jamet, dit “le jeune” (1710-1778), réserve quelques bonnes surprises à qui s’intéresse à la littérature clandestine(2).

Rétat signalait déjà la présence, dans ce « manuel complet d’incrédulité », des Discours sur la liberté de penser de Collins (imprimé de 1714), et d’une version intégrale manuscrite des Nouvelles libertés de penser, non répertoriée dans la liste de Benítez de 1988. Quelques autres pièces intéressantes sont présentes, qu’accompagnent quantité de citations de Lucrèce, Montaigne, La Mothe Le Vayer, Calderon, Bayle, Voltaire, La Mettrie, Rousseau, etc. La reproduction de la table des matières donnera la meilleure idée du contenu du recueil — qui ne doit rien, précisons-le, au “pseudo-Vallée” clandestin (Ars nihil credendi, Benítez n° 6) mais dont le titre est un clin d’oeil transparent à Geoffroy Vallée, amateur d’anagrammes lui aussi, et à son mythique Ars nihil credendi(3) :

Nous ne nous nous attarderons pas ici sur tous les éléments de ce recueil, mais seulement sur un petit manuscrit de onze pages qui a pour titre De la Diversité des religions : par M. de Fontenelle. 1695.

Ce titre ne figure dans aucune bibliographie de Fontenelle ; toutefois, à partir des monographies d’Alain Niderst, il n’a pas été trop difficile de l’identifier. Il correspond à une partie de la pièce qui remporta en 1695 le prix d’éloquence de l’Académie française : « Du danger qu’il y a dans de certaines voies qui paroissent sûres, conformément à ces paroles des Proverbes : Est via quæ videtur homini justa, novissima autem ejus deducunt ad mortem »(4). Cette pièce n’est pas signée Fontenelle, mais Brunel, « Procureur du Roi au siège présidial et au baillage de Rouen », ami très cher du philosophe, disparu en 1711.

C’est cependant Fontenelle qui rédigea le discours, ainsi qu’il en fera plus tard la confidence à Houdar de La Motte et à Trublet. Ce dernier répercutera l’information dans le Mercure d’avril 1757, dans son article du Dictionnaire de Moreri (édition de 1759) et enfin dans ses Mémoires pour servir à l’histoire de la vie et des ouvrages de M. de Fontenelle (Amsterdam, 1759) :

« Il fit plus qu’aider son intime ami Mr. Brunel, dans le beau discours qui remporta le Prix de l’Académie Françoise en 1695. Il avoit avoué à feu Mr. de la Motte, & depuis il m’a avoué à moi-même, qu’il avoit fait ce Discours. C’est une faute contre l’exacte probité ; Mr. de Fontenelle étoit de l’Académie dès 1691… »(5).
Le style même de l’extrait que nous publions ci-dessous confirmerait, s’il était besoin, qu’il est bien « digne de l’auteur de l’Histoire des oracles ou de L’Origine des fables »(6). Sa coloration philosophique ne le rend pas moins digne de l’auteur présumé du Traité de la liberté et des Réflexions sur l’argument de M. Pascal et de M. Locke(7).

Il ne s’agit certes pas d’un texte très radical, ni très original dans l’idée — Montaigne, Charron, La Mothe le Vayer, entre autres, et le dernier avec une grande virtuosité, ont traité “de la diversité des religions”, vieux topos de la “libre pensée” sceptique comme de la littérature anti-chrétienne et clandestine. Il était suffisamment impertinent, toutefois, pour avoir été enclavé et comme masqué par son auteur au milieu d’un exposé dont l’académisme et l’orthodoxie effrénés devaient faire balancier. Il ne fallait pas moins qu’une Prière au Christ finale pour donner le change, et faire oublier au chrétien sourcilleux ce mauvais moment de lecture consacré, comme il était annoncé dans l’introduction, aux égarements humains en matière religieuse imputables à une naissance ingrate (on expliquera ensuite qu’aucune erreur n’est réellement innocente, la raison naturelle étant commune à tous). Le passage en question était suffisamment impertinent aussi pour avoir été exploité dans un clandestin comme De l’Examen de la religion (Benítez n° 20), ainsi que Gianluca Mori nous l’a amicalement signalé(8).

Nous disposons dans le Ed Etra… d’une copie manuscrite, à notre connaissance unique, du passage audacieux dont nous parlons, positivement attribué à Fontenelle et placé sous un titre indépendant imité, peut-être, de La Mothe le Vayer (cf. Cinq dialogues…, éd. Mons, 1671, V : « De la diversité des religions ») : se peut-il qu’il ait circulé d’autres copies de ce texte ? Cela n’aurait rien de surprenant. Le ton de conviction relativiste qui anime le propos, les audaces de sa psychologie religieuse et plusieurs autres malices qu’on y devine, tranchent si nettement avec le reste du discours de “Brunel”, et font à ce point unité au sein de ce discours, qu’on pourrait supposer qu’il a été confectionné à cette fin, c’est-à-dire pour circuler en toute indépendance de sa gangue apologétique ; si du moins il ne l’a pas été immédiatement, au départ des mains de Fontenelle, on reconnaîtra qu’il constituait a priori une belle “provocation à la clandestinité” — à laquelle a répondu au moins l’auteur de la copie du Ed Etra… Cette copie, justement, comporte plusieurs variantes significatives, tant dans le contenu que dans la présentation (retraits d’alinéa), et quelques fautes de lecture, qui portent à croire que nous n’avons pas affaire à un original extrait directement de l’imprimé. Nous ne pouvons cependant absolument le garantir.

Il est probable en tout cas que l’attribution à Fontenelle est tardive, postérieure à la divulgation de l’information susmentionnée au sujet de Brunel (Trublet a attendu la mort du philosophe pour l’ébruiter et La Motte, mort en 1731, n’a pas dû se montrer plus indiscret), et il est en revanche certain que notre copie, incluse dans un recueil tardif (composé après 1771)(9) est elle-même tardive (cf. les formes voltairiennes en “ai”). Signalons par ailleurs que c’est au discours imprimé signé Brunel que renvoie le scripteur de De l’Examen de la religion dans le ms. 2557 de l’Arsenal (f° 75 : « Voyez un discours de Mr Brunet [sic] dans les discours de l’accademie, 1695, p. 10 »), et non pas à une version manuscrite.

La copie du Ed Etra… ne semble pas être de la main de Jamet le jeune, que nous croyons en revanche reconnaître dans le recueil jamétien (il provient selon toute vraisemblance d’un parent) de Diversités curieuses (1753) conservé à la bibliothèque de Carpentras(10). Serait-elle plutôt de la main de son frère Pierre-Charles, de réputation encore plus franchement libertine ? Il faudrait comparer avec des documents authentifiés de sa main — conservés par exemple dans les Archives de la Bastille. Observons toutefois que l’on trouve dans Ed Etra des extraits de ses Essais métaphysiques qui sont de la même écriture que De la Diversité. La Lettre sur l’âme de Voltaire, dont nous avons ici un specimen rare, est encore de cette même écriture, ainsi qu’une partie des Nouvelles libertés de penser(11). L’intérêt évident des frères Jamet pour la littérature clandestine ne nous semble pas avoir été étudié et nous ne pouvons que l’appeler de nos voeux.

ALAIN MOTHU