La littérature philosophique clandestine dans les collections de la bibliothèque de l'université d'Helsinki

Quand je préparais ma thèse à Paris durant l’année universitaire 1991-1992, le séminaire d’O. Bloch sur la littérature philosophique clandestine me fit prendre la mesure de l’ample diffusion des manuscrits clandestins. Cependant, en parcourant les listes de I.O. Wade et de M. Benítez, je pus constater qu’aucun d’entre eux n’était répertorié dans les bibliothèques finlandaises, alors qu’on en avait détecté, par exemple, à Saint-Pétersbourg, qui n’est guère éloignée d’Helsinki et entretenait avec elle des rapports nombreux au cours des derniers siècles. A mon retour en Finlande, je m’avisai donc de contrôler la chose ; les catalogues de la bibliothèque de l’Université d’Helsinki me révélèrent une importante collection de recueils et quelques manuscrits isolés.

Le contenu des manuscrits. Les recueils trouvés contiennent des exemplaires de manuscrits philosophiques bien connus, tel les Trois imposteurs, et de nouveaux titres parmi lesquels figure La Dissertation philosophique sur la mort d’Albert Radicati(1) et le De admirandis naturæ reginæ deæque mortalium arcanis de Vanini, qui, pour autant que je le sache, est la seule copie manuscrite que l’on connaisse d’un texte de Vanini, pourtant couramment utilisé et cité dans la littérature clandestine. Les manuscrits comprennent aussi bon nombre de textes de déistes anglais (Toland, Tindal, Woolston, Blount, Chubb, Collins…), traduits en français ou en allemand. Un recueil intitulé Atheologica et antitheologica contient une collection variée de textes hétérodoxes, presque tous en latin, comprenant aussi bien des textes antitrinitaires ou sociniens de Michel Servet et d’Ernst Soner(2), que les écrits de spinozistes allemands comme Friedrich Wilhelm Stosch et Matthias Knutzen(3). Bien que plusieurs textes contenus dans ce dernier recueil (formé au total de 15 manuscrits) soient modérément critiques, c’est visiblement dans une intention antireligieuse, ou en fonction de leur réputation d’“impiété”, qu’on les a rassemblés(4). D’une manière générale, les recueils trouvés présentent un échantillonage assez large de toutes les variétés et de tous les degrés du rationalisme en matière religieuse, s’étendant sans solution de continuité de l’antitrinitarisme, via le déisme, jusqu’aux limites de l’athéisme (lectures matérialistes du spinozisme).

Quelques-uns échappent peut-être à la définition stricte du “manuscrit philosophique clandestin” ; je n’en donnerai pas moins tous les titres dans l’inventaire qui suit, afin de donner une idée des critères de classification utilisés par celui qui a constitué les recueils. Il est clair aussi que, pour faire le tri, il faudrait étudier certains textes de plus près, notamment ceux “non-identifiés” dont le titre n’est pas suffisamment révélateur. Au moins apparaît-il le plus souvent que les textes “limitrophes” n’ont pas été inclus tout à fait arbitrairement, et que faute d’une libre pensée franchement antireligieuse, un certain libertinage au moins, au sens le plus large, a présidé à leur inclusion(5). La même décision de me conformer aux critères “athéologiques ou antithéologiques” du collectionneur m’a conduit à signaler également, en dehors des recueils, des textes qui se conforment à ces derniers critères et qu’autrement j’aurais probablement ecartés(6). J’ai aussi hésité à mentionner un manuscrit (hors recueil et d’une autre provenance : le Fö I 36), d’objections contre le Talmud et de leurs réponses en espagnol attribuées à Saul Morteira, le maître de Spinoza. Cette oeuvre a évidemment pour objet de répondre à des objections plutôt qu’à les présenter. Mais quelles que fussent les intentions initiales de l’auteur, elles n’excluent pas d’autres intentions dans la copie et la mise en circulation du texte. On pourrait aussi invoquer le fait que Saul Morteira fut la source de certaines attaques des Lumières contre le Christianisme(7).

La provenance des manuscrits. Les informations que j’ai pu recueillir ont révélé qu’à deux exceptions près (Eö III 18 et Fö I 36), les manuscrits ont tous la même origine. Ils proviennent de Saint-Pétersbourg et font partie d’une donation que Paul Alexandroff, le fils naturel du grand-duc Constantin, fit en 1832 à la bibliothèque de l’Université d’Helsinki. Cette origine commune se trahit aussi à travers l’identité du scripteur et/ou par des reliures uniformes(8). Ils peuvent provenir à l’origine d’une même collection ou de la réunion plus tardive de plusieurs.

Plus hypothétique est l’histoire de ces manuscrits avant que Paul Alexandroff n’en prenne possession. L’histoire de la formation de sa bibliothèque est pourtant connue et nous fournit quelques indices : les 24000 volumes de la donation Alexandroff proviennent de deux bibliothèques différentes : la bibliothèque originale du Palais du Marbre et la bibliothèque privée du grand-duc Constantin (La Grande Bibliothèque de Constantin Paulowitsch)(9). Les 2600 volumes de la première furent la propriété du comte Grigori Orloff, pour qui Catherine II avait fait bâtir le palais(10). La plus grande partie de la seconde provenait quant à elle de la bibliothèque privée du baron Johann Albrecht von Korff (1697-1766), personnage assez pittoresque, bibliophile et homme du monde, qui fut président de l’Académie scientifique impériale de Saint-Pétersbourg (avec le titre de Hauptcommandeur) de 1734 a 1740(11) avant d’être nommé envoyé diplomatique à Copenhague. Il résida aussi un temps à Stockholm (1745-1748), mais, pour s’être ingéré dans la politique intérieure du pays, il fut renvoyé à Copenhague, où il mourut. On sait qu’il nourrissait sa bibliothèque d’achats aux enchères en Suède et au Danemark. On dit aussi que sa vie mondaine, sa passion pour les femmes autant que pour les livres, le conduisirent à la ruine, de sorte qu’il fut contraint à vendre sa bibliothèque à Catherine II. Celle-ci la lui laissa pourtant en dépôt jusqu’à sa mort, après quoi la bibliothèque fut transférée à Saint-Petersbourg, et en 1783 à Gatshina. Après la mort du Tsar Paul, le grand-duc Constantin hérita de la bibliothèque.

Selon les catalogues, nos manuscrits proviennent de la bibliothèque de Gatshina : on peut donc conjecturer qu’ils proviennent de la bibliothèque du baron von Korff. Le peu qu’on sait de la personne et de la vie de ce dernier peut d’ailleurs s’accorder avec l’hypothèse qu’il collectionnait des manuscrits, bien qu’il n’y ait pas de témoignage certain à cet égard(12). La présence de discours de von Korff dans un autre volume de manuscrits, provenant également de Gatshina, qui fait apparemment partie de la même collection que plusieurs de ceux qui nous intéressent, appuie cette hypothèse(13). On pourrait invoquer aussi des convergences dans le contenu et des similitudes matérielles entre les livres imprimés ayant appartenu à von Korff et nos manuscrits(14). A défaut de preuves définitives, on trouve donc quelques raisons convaincantes pour supposer que les manuscrits ont appartenu à von Korff.

Inventaire des “clandestins” de la bibliothèque de l’Université d’Helsinki.

TIMO KAITARO