LA MORT DE GUILLAUME LAMY

Depuis qu’Henri Busson a tiré de l’oubli la personnalité et l’oeuvre de Guillaume Lamy(1), la biographie du personnage s’est peu étoffée. Les rares témoignages sur son compte que l’on a pu retrouver par la suite ont trait davantage au médecin ou au philosophe, voire au rhéteur(2), qu’à l’homme, dont la trajectoire et les relations demeurent en grande partie énigmatiques. S’il paraît bien avéré, au moins, qu’il naquit à Coutances ou dans un bourg qui en dépendait (Guillelmus Lamy Constaniensis, lit-on dans les Commentaires de la Faculté de médecine de Paris)(3) et qu’il mourut à Paris — où il avait pris le bonnet de docteur en 1672 —, ses dates de naissance et de mort sont incertaines. Les recherches que nous avons sollicitées auprès de la Bibliothèque municipale de Coutances et aux Archives départementales de la Manche à Saint-Lô (partiellement détruites en 1944) n’ont rien donné. Il est d’ailleurs à croire que l’informateur local d’Henri Busson(4) ne disposait pas davantage d’archives (autrement, il se serait montré plus précis), mais qu’il a tiré les dates de 1644-1682 du témoignage du sieur de Masseville, qui affirmait dans son Histoire sommaire de Normandie que le « fléau de la Faculté » mourut en 1682 à l’âge de 38 ans(5).

Nos recherches concernant la mort de Guillaume Lamy ont été plus fructeuses. On sait qu’Henri Busson mentionnait seulement, d’après les Commentaires de la Faculté de médecine de Paris, la convocation de la Faculté, le 13 janvier 1683, de coeteris distribuendis proximo festo Purificationis, atque de novo professore chirurgiæ eligendo in locum M. Guillelmi Lamy nuper fato functi, et aliis quibusdam rebus deliberatura (XVI, f° 247v = p. 461)(6). L’historien précisait que l’« on n’annonce pas sa mort, ni le service funèbre fait par les soins de la Faculté, comme il est de coutume » et en concluait que Lamy dut mourir « dans les derniers jours de 1682 ». Or la consultation de ces registres manuscrits, rédigés à l’époque par le doyen Bertin Dieuxivoye, nous a permis de constater que la convocation de la Faculté porte en réalité la date du 23 janvier, mais surtout que le décès et le service funèbre de Lamy étaient bien annoncés un feuillet plus haut (XVI, f° 246v = p. 459), sous la rubrique habituelle Obitus, que Jean Letrouit a bien voulu nous aider à lire :

« Obitus/M [agister] Guillelmus Lamy Normanus vitam posuit die 15 januar [ii] 1683(7). Elatus est postridie, atque in ædibus D [ivi] Nicolai à Campis humo mandatus est. Is porro Galenum non amabat, chymiæque, sed stibii præsertim, insignis sequester erat. Unde nemo miretur, si M [agister] Franc [iscus] Blondelus qui stibium execratus est, atque M [agister] Guill [elmus] Lamy, qui eiusdem amore deperiit, admodum dissentientes, se seque inexpiabili odio ad mortem consectati, ac antimonii occasione altercantes inter se, tandem aliquot mensium interiecto tempore, ambo pugna veluti cadmea ceciderint. »

« Avis de décès. Maître Guillaume Lamy, Normand, a quitté ce monde le 15 janvier 1683. La levée du corps a eu lieu le lendemain et il a été mis en terre dans la maison de Saint-Nicolas-des-Champs. Celui-ci n’aimait pas Galien, mais était grand adepte de la chimie et surtout de l’antimoine. Personne ne s’étonnera donc si Maître François Blondel, qui exécrait l’antimoine, et Maître Guillaume Lamy, qui se consumait d’amour pour lui, en totale dissension [à ce sujet], se sont poursuivis l’un l’autre d’une haine implacable et mortelle, et si, se prenant à partie au sujet de l’antimoine, ils sont morts finalement l’un et l’autre à quelques mois d’intervalle de ce combat pour ainsi dire cadméen. »

Si âpres que fussent les moeurs de l’ancienne Faculté de médecine (cf. l’échauffourée célèbre, en 1658, entre Blondel lui-même et Mauvillain, le médecin de Molière)(8), et si fougueux que fussent en l’occurrence nos deux adversaires, morts à quatre mois d’intervalle alors qu’ils étaient en procès(9), il est évidemment peu croyable que ce témoignage nous renvoie à un combat physique. L’écho en aurait percé les murs de la Faculté et les Commentaires, au moins dans ce que nous avons pu en déchiffer, n’en disent rien. En revanche, ces registres attestent avec netteté que la fin de la carrière de Lamy fut moins troublée « par la lutte que suscita son action philosophique », au sens où l’entendait Busson (Relig. Clas., p. 147), que par une lutte plus étroitement médicale ou technique. Il est vrai que ces deux aspects étaient difficilement dissociables à l’époque, comme l’atteste bien l’« Instruction au lecteur » que Lamy place en préface de sa Dissertation sur l’antimoine, parue vraisemblablement dans l’été 1682(10). Ici son engagement médical en faveur de l’antimoine est clairement mis en relation avec ses positions anti-cartésiennes, anti-galéniques, et en définitive “hippocrato-chimiatriques”. Mais ces positions philosophiques n’en étaient pas moins alors à l’arrière-plan. Ce qui se trouvait au premier plan, c’était la guerre presque anachronique (l’affaire paraissait réglée depuis l’arrêt du Parlement d’avril 1666) de l’antimoine, qui déchirait de nouveau la Faculté au début des années 1680(11).

La Dissertation sur l’antimoine, d’une certaine manière, avait bien tué ce « vieux lièvre » de Blondel (comme Lamy l’appelle dans l’« Instruction » citée), mort quelques semaines après sa parution. Mais cette victoire sur « le dernier combattant » anti-antimoine, comme le qualifiait Lévy-Valensi(12), l’agitateur Lamy, non moins ardent à défendre sa cause, avait bien dû l’expier de manière « cadméenne »(13).

Si les biographes font traditionnellement mourir Lamy en 1682, cela provient apparemment d’une confusion avec son collègue, homonyme et peut-être parent Alain Lamy, mort précisément le 7 juillet 1682 à un âge beaucoup plus avancé que Guillaume. La mort d’Alain et celle de Blondel sont d’ailleurs annoncées à la même page dans les Commentaires (XVI, f° 216v° = p. 403). Les signatures d’Alain et de Guillaume disparaissent la même année décanale de ces Commentaires, c’est-à-dire à la fin de l’année 1682 (le premier était mort, le second probablement mourant). Enfin, tous deux officièrent à l’Hôtel-Dieu(14). La notice qu’Antoine Portal consacrera en 1770 à Lamy cristallisera cette confusion en rangeant sous le prénom d’Alain, natif de Cæn et docteur « sous le décanat de Paul Courtois » (donc 1652-1654 ; d’autres témoignages disent 1655), les éléments biographiques et littéraires concernant Guillaume(15). N.F.J. Eloy aura beau relever cette confusion dans la seconde édition de son Dictionnaire historique de la médecine ancienne et moderne (Mons, 1778, III, p. 9)(16), il corrigera tout au plus le lieu de naissance de Guillaume, mais non sa date de décès. Confusion que les biographes ultérieurs devaient avaliser.

Si l’on accepte le témoignage de Masseville selon lequel Lamy mourut âgé de 38 ans [non écoulés], la preuve de son décès le 15 janvier 1683 tend à confirmer sa date de naissance dans l’année 1644 (pour être précis : il serait né entre le 15 janvier 1644 et le 14 janvier suivant).

Rappelons enfin, pour l’anecdote, que la dépouille de Lamy rejoignit, dans l’église paroissiale de Saint-Nicolas-des-Champs, celles de Pierre Gassendi et de Théophile de Viau. Mais aussi celle de Blondel, si nous lisons correctement les Commentaires.

ALAIN MOTHU


Note additionnelle : quelques années avant H. Busson, exactement le 15 février 1922, M. Alphandéry présentait à l’Institut Français d’Anthropologie, une communication sur les Discours anatomiques. En voici le compte rendu paru dans L’Anthropologie, XXXII (1922) : « M. Alphandéry a fait une communication Sur les Discours anatomiques de Guillaume Lamy, médecin parisien, publiés en 1675 (Rouen-Paris, in-12), où il prit le contre-pied des doctrines finalistes unanimement professées par les médecins de son temps qui en trouvaient les formules dans Galien. Contre les tenants acharnés de la perfection originelle de l’homme, il affirmait la lenteur extrême de l’évolution intellectuelle de l’humanité. Il ne fonde sa conviction ni sur des faits anatomiques, ni même sur des comparaisons avec les primitifs que quelques-uns de ses contemporains (en particulier La Mothe-Le Vayer) avaient déjà tentées : ses arguments sont d’origine surtout sentimentale, le plus souvent intuitive ; pourtant il entrevoit l’idée des périodes anthropologiques de l’histoire du travail et formule, au cours de la polémique soulevée par ses Discours, sa conception confuse de l’homme espèce animale ».
(A.M.)