QUESTIONS SUR LA
« Notice des écrits les plus célèbres, tant imprimés que manuscrits, qui favorisent l'incredulité, et dont la lecture est dangereuse aux esprits les plus foibles »

Communication présentée au Séminaire sur les manuscrits philosophiques clandestins le 10 Avril 1993, résumée et enrichie des commentaires et remarques de: O. Bloch, A.-M. Chouillet, A. McKenna, A. Thomson et J.-P. Vittu

Au cours de la séance finale du séminaire de l’an dernier, le 16 mai 1992 (La Lettre clandestine, n° 1, p.7-8), O. Bloch parlait des Lettres sur la religion, sur l’âme humaine et sur l’existence de Dieu, dites, d’après le titre de l’édition, Lettres à Sophie. Les lettres 9 à 15 sont consacrées à la dénonciation de l’imposture religieuse. La neuvième, intitulée « anecdotes qui ne font point honneur au christianisme », énumère « toutes ces petites fourberies dont les ministres du Christianisme sont en possession de se servir depuis leur institution ». Elles servent de « preuves de la fausseté de la religion » parce que « l’Eglise qui se dit infaillible et qui prétend être habitée continuellement par l’esprit de Dieu » donne « son suffrage aux mensonges » que ses ministres « débitent pour le soutien de leur cause » (p.117). Dans l’énumération hétéroclite des nombreux exemples fournis par « la Flandre, l’Artois et la Picardie », qui pourrait bien être inspirée, entre autres, par les Cérémonies et coutumes religieuses de Jean-Frédéric Bernard, gravées par Bernard Picart (Amsterdam, 1723-1743), vient une cérémonie tirée des vieux rituels du diocèse de Beauvais, la fête des ânes en l’honneur de la fuite de Joseph et Marie en Egypte. Après s’être étendu sur l’âne, la procession, les chants ridicules, l’auteur commente : « On trouve ce morceau de bonne latinité dans les oeuvres de Meslier et on l’a fait imprimer dans un petit volume qui a pour titre l’art de désopiler la rate ». Confirmant l’existence d’un recueil portant ce titre curieux, O. Bloch signale qu’il contient une « Notice des écrits les plus célèbres, tant imprimés que manuscrits, qui favorisent l’incrédulité, ou dont la lecture est dangereuse aux esprits foibles » à laquelle il serait bon de s’intéresser. Il attirait ainsi l’attention de notre groupe de travail sur un texte important mais qui semble ne pas avoir été très remarqué jusqu’ici. Et pourtant Ira O. Wade, dans Clandestine Organization… (p. 147), cite une note portée sur un manuscrit de l’Examen de la religion (Aix 818) qui parle de « Mr. Pankouke [sic] dans son art de désopiler la rate à la notice des écrits les plus célèbres dont la lecture peut être dangereuse aux esprits faibles ». C’est sans doute la formulation allusive de la note et le caractère fantaisiste du titre qui expliquent que Wade n’a pas exploité le renseignement et ne le fournit pas dans sa bibliographie. Or j’avais trouvé à la bibliothèque municipale de Vire un manuscrit intitulé Notice des écrits les plus célèbres tant imprimés que manuscrits qui favorisent l’incrédulité dont rien n’indique qu’il est de Panckoucke ni extrait d’un ouvrage imprimé. Ce manuscrit est de la main de Thomas Pichon et le fait qu’il se trouve au milieu d’une importante collection de manuscrits philosophiques clandestins, dont certains sont de la même main, le rend particulièrement intéressant. De cette rencontre entre le propos du séminaire et une recherche personnelle est née l’idée de parler de cette « Notice… » (par convention ici : Notice). Après une présentation sommaire de L’Art de desoppiler la rate et de son attribution, j’étudierai la Notice successivement dans sa version imprimée et dans la version manuscrite de Pichon.

  1. Le titre complet de la première édition (in 12 de 480 p.) est L’Art de desoppiler la rate, sive de modo C. prudenter. En prenant chaque feuillet pour se T. le D.. Entremêlé de quelques bonnes choses, le lieu : « A Gallipoli de Calabre », la date : « L’an des folies 175884 ». La seconde édition (in-12° de 430 p.), réimpression de la 1ère, présente de rares variantes de détail ; sa page de titre ne diffère que par l’accent aigu rétabli à “désoppiler”, la vignette et la date : “175886” ; le lieu est le même, contrairement à ce que dit le catalogue de la B.N. qui indique : « Venise, A. Pasquinetti », lieu de la 3e édition (signalons une autre erreur du catalogue qui donne pour titre : L’Art de se désoppiler la rate). Cette 3e édition, datée de 178873, est très différente des deux précédentes. En deux volumes in-12° de 358 p. chacun, sans table des matières, elle ne comporte pas la Notice qui nous intéresse et retiendra donc peu notre attention ; tout ce qui est catalogue sérieux, de livres ou d’objets, en a disparu au profit d’une encore plus grande prolifération d’anecdotes scabreuses. La Bibliothèque Nationale possède deux exemplaires de 1754, un de 1756, un de 1773, Sainte-Geneviève un exemplaire de 1754, la Sorbonne un exemplaire de 1756. La France littéraire de Quérard mentionne des éditions postérieures que je n’ai pas rencontrées.

    La préface, strictement identique dans les trois éditions consultées, donne le ton de l’ensemble et annonce qu’il s’agit de « quelques bribes » des « Archives les plus complètes de l’esprit de travers », du « plus fameux et du plus universel sottisier qu’on puisse découvrir dans la vaste étendue de l’univers », « conte, historiette, fatras, rebus ». En fait quatre genres voisinent dans le désordre et en proportions inégales : des histoires grivoises et (ou) scatologiques fréquemment ordurières, des anecdotes anti-religieuses (les deux ne s’excluant pas, au contraire), de brefs commentaires sur des livres, sérieux (par exemple l’Essai sur la noblesse de France de Boulainvilliers) ou obscènes (dits « faits dans les Bord… du Parnasse » comme Les Lauriers ecclésiastiques de La Morlière ou Les Bijoux indiscrets de Diderot), des catalogues de livres ou d’oeuvres d’art, en général sérieux mais où se glissent une « liste des plus rares curiosités », et un « catalogue des livres des dévotes à la mode », tous deux d’un goût douteux.

    Ce curieux pot-pourri anonyme dont on a du mal à croire qu’il est d’un seul auteur est attribué à André-Joseph Panckoucke (1700-1753), le père du Panckoucke de l’Encyclopédie méthodique et du Moniteur universel, Charles-Joseph. A première vue on s’étonne de ce renseignement cité par Wade et donné par les dictionnaires biographiques, le Dictionnaire des anonymes de Barbier, La France littéraire de Quérard et les catalogues et fichiers de bibliothèques. On constate aussi que la liste des oeuvres d’A.-J. Panckoucke donnée en 1756 par La France littéraire de l’abbé de La Porte, à la rubrique « Auteurs morts », ne contient pas L’Art de desoppiler la rate. André-Joseph, libraire à Lille, passe pour janséniste et on raconte qu’à sa mort, en juillet 1753, il a refusé de signer le formulaire, ce qui l’aurait privé de la sépulture chrétienne si l’autorité ecclésiastique n’était intervenue en sa faveur. Ce détail biographique s’accorde mal avec L’Art de desoppiler la rate et comme la première édition est de 1754, donc posthume de quelques mois, on est d’abord tenté de penser à une supercherie. Des vérifications s’imposaient donc ; elles vont toutes dans le sens de cette première attribution. Pour l’historienne des Panckoucke, Suzanne Tucoo-Chala (Charles-Joseph Panckoucke et la librairie française, 1736-1779, Pau, Paris, 1977) cela ne fait aucun doute. A propos de son Essai sur les philosophes ou les égarements de la raison sans la foi (Amsterdam, 1743), elle affirme : « notre auteur y fait profession d’une foi toute chrétienne […] mais loin de se cantonner dans ce genre austère, nous le voyons […] aborder le genre satirique et burlesque avec L’Art de desoppiler la rate » (p. 51). Il est vrai qu’André-Joseph Panckoucke, après avoir publié, pour la plus grande satisfaction de Voltaire, son poème sur la bataille de Fontenoy, l’a parodié en vers burlesques. Son fils, Charles-Joseph, en fait un portrait contrasté : « mon père, mort janséniste, n’eût jamais été enterré sans les ordres de l’évêque de Tournai […]. C’était un homme aimable, instruit, éclairé, véritable épicurien » (Lettre à Messieurs le président et électeurs de 1791, p. 25). On lit dans un article du Moniteur universel (7 octobre 1876) intitulé « Les Panckoucke — Coup d’oeil sur l’histoire de cette grande famille » : « André-Joseph Panckoucke né à Lille en 1700 y ouvre boutique de librairie et y fait souche de libraires comme lui. Homme d’étude et d’esprit un peu gouailleur, plein de hardiesse et de bon sens ». Le journaliste parle un peu plus loin de ses ouvrages « du caractère le plus varié dont on trouve la liste assez nombreuse dans tous les recueils de bibliographie ». Ou bien il est compatible d’être janséniste, épicurien et gouailleur, ou bien l’attitude d’André-Joseph Panckoucke mourant était simple fidélité au jansénisme familial ; il faut en tous cas, pour l’instant et sans preuve du contraire, lui laisser la paternité de la compilation fantaisiste intitulée L’Art de desoppiler la rate au moins pour les deux premières éditions (l’édition défigurée de 1773 est attribuée par La France littéraire de Quérard au « libraire Manoury, de Cæn, élève de Panckoucke »).

    Les annotations manuscrites portées sur certains volumes consultés dans les bibliothèques parisiennes parlent dans ce sens. L’exemplaire de la bibliothèque de la Sorbonne, qui date, on l’a vu, de 1756 (R 1387 in-12°), porte, sur une page blanche avant la page de titre, l’indication suivante : « Une très grande partie des anecdotes recueillies dans ce volume n’a pas quarante ans de date. La 1ère édition est de 1754. C’est un nommé Pankouch [sic] libraire de province qui est mort depuis peu qui l’a fait imprimer et Duquesne l’a fait réimprimer en 1756 ». A la Bibliothèque Nationale, l’exemplaire de 1756 (cote 8° Z 26734) ne possède qu’une addition, sur la page de titre : « par Panckoucke ». Des deux exemplaires de 1754 que possède la Bibliothèque Nationale, l’un (Y2 12584) n’apporte pas de renseignement sur l’auteur, mais sa provenance ne manque pas d’intérêt ; il vient de la bibliothèque de Camille Falconet (1671-1762), médecin consultant du roi, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, célèbre collectionneur qui a fait don à la Bibliothèque royale de 11000 des 50000 volumes de sa bibliothèque ; l’autre (Zz 3501) porte sur sa page de titre la date du 4 juin 1754, qui figure aussi sur la dernière page, et une signature dont l’initiale est difficile à déchiffrer (aussi proche de G que de J). Il est couvert d’additions manuscrites d’une qualité qui attire l’attention : corrections, précisions, commentaires bibliographiques variés. Seul un lecteur éclairé du XVIIIe siècle peut en être l’auteur mais le catalogue de la Bibliothèque Nationale ne signalant pas de provenance particulière, il paraissait difficile d’identifier le propriétaire. Sans entrer dans le détail d’une enquête qui n’est pas ici notre objet, on peut affirmer que cet exemplaire est celui de François-Louis Jamet le jeune (1710-1778), célèbre bibliophile, auteur de deux volumes de Miscellanea manuscrits conservés à la B.N. (f.fr. 15362-15363), d’un grand intérêt, en particulier pour leurs extraits de lecture et notes bibliographiques (sur ce personnage v. C. Lebédel, « A propos de Jamet », Bulletin du bibliophile, 1988). Cette certitude donne une valeur particulière aux indications portées sur l’exemplaire Zz 3501. On lit d’abord, à l’envers de la page de titre : « attribué à M. de Saint-Foix (Germain François Poullain) né à Rennes en 1703 ». Jamet a écrit au-dessous : « le 17 9bre 1756 M. Prault fils le jeune m’a dit que cette galimafré était d’André Pankouke libraire à Lille en Flandre, mort le 17 juillet 1753 suivant la France littéraire, page 260, 1756, qui rapporte le catalogue de ses ouvrages, sans citer celui-ci ». Un astérisque renvoie à une note de la même main qui corrige : « lisez André Joseph Panckoucke ».

  2. La « Notice des écrits les plus célèbres… » occupe 26 des 480 pages de l’édition de 1754 (p. 329-355, reproduites ci-dessous). Elle figure à la table des matières (p. 478) sous son titre complet avec la petite variante “et” au lieu de “ou”. L’exemplaire Jamet de la B.N. dit, en marge de la p. 329 : « Bibliothèque des esprits forts ». Je n’ai pas jusqu’ici trouvé d’ouvrage anonyme de ce nom, imprimé ni manuscrit, mais c’est une piste à suivre. Malgré le titre qui parle d’ “écrits”, les rubriques sont souvent par auteur, avec des commentaires sur leurs oeuvres, éditions, traductions, parfois sur leurs biographies. Il y a un peu plus de quatre-vingts rubriques, avec une marge d’erreur due à la nature incertaine des rubriques, tantôt par oeuvre tantôt par auteur. Aucune subdivision n’est concrètement marquée mais les dix-huit premières pages se distinguent par la présentation implicite en trois grandes périodes : l’Antiquité à laquelle se rattache Averroës « philosophe péripatéticien », p. 329-330, le XVIe siècle, p. 330-337, les XVIIe et XVIIIe siècles, p. 338-346, mais sans ordre chronologique à l’intérieur des périodes.

    Après ces trois groupes on remarque des additions de longueur très inégale sans aucun souci de chronologie ni d’unité, introduites par de très vagues formules de transition comme « D’habiles gens mettent encore dans la bibliothèque des esprits forts… » ou « On pourrait y en ajouter plusieurs autres… ». Les deux plus étonnantes additions concernent Palingène (p. 347) et Meslier (p. 352). On comprend mal pourquoi Palingène, qui n’est ni apologiste ni théologien, succède à Houtteville et à Le Clerc qui figurent ici parce que chez eux « les objections sont beaucoup plus fortes que les solutions ». Cet italien du XVIe siècle, Pier Angelo Manzolli, dont on sait peu de choses, est l’auteur, sous l’anagramme de Marcello Palingenio, du Zodiacus vitæ, grand poème latin très anticlérical traduit par La Monnerie en 1731-32 et annoté par le même en 1733, dont l’édition latine de Rotterdam, 1722, signalée ici, est en effet la plus célèbre. Ce curieux appendice, de toute évidence mal rattaché à son contexte, s’explique bien mieux par la longue citation (p. 348-349), ainsi introduite : « sans entrer dans l’esprit de l’auteur, les curieux ne seront pas fâchés de lire ce morceau sur les prêtres et les moines ». Quant à Meslier (p. 352), il n’est certes pas inattendu dans une notice du titre de la nôtre, mais il n’est pas à sa place dans « les satires et les allégories en prose ou en vers qui ont été faites contre la religion » (p. 351-352), pas plus que tous ceux qui lui succèdent pêle-mêle (p.353-355). On notera qu’une dernière addition se trouve à la table des matières où il est dit « Ajoutez à cette liste : L’Histoire de l’Ame de La Métrie, et ses autres ouvrages Philosophiques etc. ».

    L’impression de mélange hétéroclite, composé par strates successives sans souci d’unification, est renforcée par la disparité de présentation. Non seulement la rubrique sur Guillaume Postel est étonnamment longue (p. 331-335), mais elle fait intervenir un auteur à la première personne (« je me contenterai », « je remarque », « je finis cet article »). Est-ce le même ou un autre qui, à la rubrique Vanini, écrit « je ne crois point » (p. 337), et encore « Je ne sais sur quel fondement » en parlant des trois imposteurs (p. 338) ? On pense alors à des extraits d’articles et cette idée est renforcée par de nombreuses références à Bayle et à Niceron dans la marge de l’exemplaire Jamet de la B.N. Mon objet n’étant pas de rechercher l’origine de chaque rubrique, j’ai limité mon investigation aux dictionnaires de Moreri, de Bayle, de Chaufepié, aux Mémoires pour servir à l’histoire des hommes illustres dans la république des lettres, avec un catalogue raisonné de leurs ouvrages de Niceron, et, pour le XVIe siècle, aux Eloges des hommes savans… de Jacques de Thou. Aucun de ces ouvrages n’est la source directe de nos rubriques.

    La Notice présente un intérêt évident pour notre groupe de travail malgré quelques erreurs de détail faciles à repérer et qui sont presque toutes corrigées par Jamet. Signalons, entre autres, la date du Theophrastus redivivus (p. 340), 1695 corrigé en 1659, et “Guill. Collins” (p. 344) corrigé en “Antoine Collins”, avec la mention « c’est l’auteur de l’ouvrage célèbre de la liberté de penser infra ». Il n’est évidemment pas question ici de détailler l’utilité de cette Notice, chacun en tirera les fruits selon les manuscrits qu’il connaît le mieux. Il faut cependant signaler qu’un rapprochement avec le chapitre que consacre Wade à l’Examen de la religion peut être fructueux. D’abord parce qu’il permet de corriger la transcription fautive de la note 5 du manuscrit 818 d’Aix-Méjanes (p. 147), en remplaçant : « Un autre ouvr. sur la relig. attribué à Mr de Fontenelle et qui peut être du mar. que ce livre » par « Un autre ouvrage sur la Religion, attribué à M. de F… et qui est peut-être du Marquis Colonne. Manuscrit curieux, mais rare ». Ensuite parce qu’on constate que les indications données par la note 6 du même manuscrit et citées par Wade (p. 148-149) sur un Examen des religions attribué à Boulainvilliers, sont soit issues de la Notice, soit corroborées par elle. On retiendra en outre de l’ensemble quelques enseignements. Sans entrer dans la querelle de la définition de ce qu’on peut appeler “manuscrit philosophique clandestin”, on reconnaît dans cette notice au moins dix-huit titres qu’on trouve dans les listes dressées par Ira O. Wade et M. Benítez. Le regroupement effectué en 1754, au plus tard, prouve la notoriété de ces écrits, dits « les plus célèbres », leur but pédagogique, « pour favoriser l’incrédulité », la conscience de leur appartenance à une famille dès le milieu du XVIIIe siècle ; tout cela peut à la fois justifier leur clandestinité et confirmer leur circulation. Leur présence parmi d’autres textes signale à notre attention leurs sources d’inspiration, antiques, françaises et étrangères, et des ouvrages qui sans être clandestins leur sont appparentés comme L’Histoire des Sévarambes ou les Voyages et avantures de Jaques Massé.

  3. L’existence, à la bibliothèque municipale de Vire, d’une version manuscrite de la Notice qui présente des variantes importantes (voir ci-dessous) permet de préciser certaines questions. Ce manuscrit dissimule ses cinq folios entre un Catalogue des livres les meilleurs dont on peut composer une bibliothèque et un dictionnaire alphabétique biographique et bibliographique sans titre. Le tout, constitué de sept cahiers cousus par des rubans, et sans couverture, figure sous la cote locale A 321. La partie qui nous intéresse est écrite de la main de Thomas Pichon-Tyrrell (Vire 1700- Jersey 1781), bibliophile et collectionneur de manuscrits philosophiques clandestins. Ce curieux personnage a réussi, malgré une vie d’aventurier, à conserver, transporter et enrichir une bibliothèque (plus de deux mille deux cents titres), qui fut sa seule passion durable, et qu’il a léguée à sa ville natale après avoir trahi son pays pour l’Angleterre, au Canada, en 1755. Avant d’aller chercher fortune en Amérique, Pichon avait occupé divers emplois d’intendance pendant la guerre de succession d’Autriche. La partie la moins connue de sa vie est celle qu’il a passée à Paris entre 1720 environ et 1741. On discerne l’influence de ses lectures dans son unique oeuvre imprimée, Lettres et mémoires sur le cap breton, publiée en français et en anglais, à Londres, chez Nourse, en 1760 (voir ma communication « Un Français chez les Micmacs… », Actes du huitième congrès international des Lumières, Oxford, 1993, p. 1593-1597).

    Aucun indice extérieur ne permet de dater précisément la copie de Pichon. On peut seulement affirmer qu’étant tout entière écrite sur du papier au filigrane « Auvergne 1742 », elle n’a pas pu se faire avant cette date. Le manuscrit commence exactement comme l’imprimé par « Démocrite et Pyrrhon ». Il donne tous les articles suivants, souvent très abrégés, mais dans un ordre strictement semblable. Seules manquent deux rubriques entières, sur « le livre des trois imposteurs » (p. 339) et sur Palingène (p. 347-349). On n’y trouve absolument aucune des phrases de transition approximative qu’on relève dans l’imprimé. L’énumération se poursuit sans marque d’interruption jusqu’à « L’Enrhumé pièce de la Monnoye », et, sous ce dernier titre, un trait est tiré, qui se remarque puisqu’il est le premier depuis le début. Juste au-dessous figure, avec quelques coupures, l’article sur le « Mémoire des pensées de J[ean] M[eslier]… ». Enfin le manuscrit s’achève sur les derniers mots de cette rubrique Meslier, qui apparaît ainsi comme la première et la seule addition. L’imprimé au contraire présente un paragraphe sur « Les poésies du Sr Henault [lire Dehénault] et de madame Deshoulieres » avant l’article Meslier, et ajoute à sa suite quatorze titres. On pourrait en conclure que le manuscrit est une copie inachevée si l’on ne remarquait que dans cette dernière partie de l’imprimé, et dans cette partie seulement, figurent, mêlés à des oeuvres plus anciennes, quatre titres postérieurs à 1745, les Pensées philosophiques de Diderot, Les Moeurs de Toussaint, De l’Esprit des lois de Montesquieu, et Telliamed de Benoît de Maillet, le terminus ad quem de tout ce qui précède étant 1744, date des Mémoires secrets de d’Argens. Ne pourrait-on pas même dater précisément la dernière partie de l’imprimé de Panckoucke de 1751 en interprétant littéralement la phrase sur Montesquieu à propos de L’Esprit des Lois : « On reconnoît dans tout son ouvrage la plume ingénieuse qui écrivoit, il y a trente ans, les immortelles Lettres Persannes » ? On risquera prudemment l’hypothèse que le manuscrit de Pichon représenterait un état de la Notice antérieur à celui qu’a publié Panckoucke dans L’Art de desoppiler la rate. Cette hypothèse est renforcée par l’impression de fabrication par étapes successives, et pour ainsi dire collective, ressentie à la lecture de la Notice imprimée. Elle n’exclut pas, bien au contraire, qu’il y ait des versions plus anciennes et plus brèves encore que celle de Pichon. Cette hypothèse ne peut être vérifiée que par la découverte d’autres éditions ou d’autres copies manuscrites de la Notice.

    En attendant, quelques observations s’imposent. La première différence entre les versions imprimée et manuscrite de la Notice concerne le titre. Pour la commenter, il faudrait savoir si la formule « ou dont la lecture est dangereuse aux esprits faibles », manquant dans le manuscrit, a été l’objet d’une suppression ou d’un ajout, ce qui ramène à la question de la chronologie des deux versions. Il n’y a dans le manuscrit de Pichon que trois additions par rapport à l’imprimé, les noms peu lisibles de trois éditeurs (v. ci-dessous n. 13, 17, 18). Elles peuvent avoir été supprimées entre une version plus ancienne et celle de Panckoucke ou ajoutées par Pichon ou un prédécesseur à partir de renseignements personnels. En tous cas, la version manuscrite se distingue d’un bout à l’autre par sa concision. L’article sur Guillaume Postel, étonnamment long dans l’imprimé, fait onze lignes dans le manuscrit, ce qui est mieux proportionné et donne un caractère de plus grande unité de conception à l’ensemble. Cette supériorité, ainsi que des abréviations étonnantes comme celles des articles Hobbes et Spinoza ou l’absence des rubriques Trois Imposteurs et Palingène, peuvent aussi bien être des modifications apportées par Pichon, ou par un intermédiaire, sur l’imprimé de Panckoucke que le reflet fidèle d’un état à partir duquel Panckoucke, ou un intermédiaire, aurait fait des changements.

    L’étude de quelques erreurs aboutit à la même constatation. Le manuscrit de Thomas Pichon donne la date exacte du Theophrastus redivivus, 1659, alors que L’Art de desoppiler la rate dit “1695”, coquille corrigée à la main par Jamet sur son exemplaire. Pichon peut aussi bien avoir corrigé que copié sur un texte correct à partir duquel serait intervenue la coquille. Guillaume Postel n’est pas parisien, comme le prétend l’imprimé, mais il est né à la Dolerie, près de Barenton, lieu indiqué par le manuscrit de Vire. On pourrait imaginer que c’est une correction due à la culture personnelle de Pichon, sa ville natale étant située à une cinquantaine de kilomètres de Barenton, mais n’importe qui a pu l’effectuer puisque Moreri et Niceron disent Barenton. Cependant, comme l’édition de l’Absconditorum a constitutione mundi clavis…, Amsterdam, 1646, celle-là même que cite la Notice, fait naître Postel à Paris, il peut s’agir d’une correction malheureuse de Panckoucke, ou d’un autre, à partir d’un texte exact. L’erreur sur le prénom de Collins, Guillaume au lieu d’Antoine, est commune aux deux textes, mais corrigée par Jamet ; on peut tout au plus constater que l’inadvertance était cette fois commune à Pichon et à Panckoucke. Quant à l’erreur sur la mort de Meslier, elle se trouve dans le manuscrit comme dans l’imprimé et n’est pas corrigée par Jamet, qui pourtant complète « d’Etrés » en « d’Etrépigny et de Bu », unanimité dans l’erreur qui confirme l’ignorance dans laquelle a été longtemps le public, même connaisseur, sur les circonstances du Mémoire de Meslier.

Faute de pouvoir conclure, je me contenterai d’un bref bilan provisoire. Sous son titre facétieux, L’Art de desoppiler la rate recèle un document utile tant pour la recherche sur les manuscrits philosophiques clandestins que pour l’histoire des idées. La Notice met la passion bibliographique au service de la pensée critique et la méthode clandestine est héritière de la tradition libertine. L’inventaire ainsi dressé donne une idée de la culture des lecteurs de manuscrits clandestins. On possède trois témoignages du succès de la Notice auprès du public cultivé : l’exemplaire copieusement annoté par François-Louis Jamet, l’annotation d’un manuscrit Sepher de l’Examen de la religion (Aix 818), une copie de la main de Thomas Pichon. En outre l’existence de la copie manuscrite renforce l’idée que la Notice circulait. La version de Pichon est celle de quelqu’un qui s’y connaît, qui va à l’essentiel, qui fait un tri intelligent soit pour son propre plaisir, soit pour un destinataire cultivé. Les différences de cette version et de la version imprimée montrent que ce catalogue, à l’image des manuscrits dont il dresse l’inventaire, était traité comme un matériau que le lecteur transforme à son gré pour d’autres lecteurs, et qui peut devenir un ouvrage collectif. Sans l’affirmer, il semble qu’on puisse suggérer qu’il existe plusieurs états chronologiques de cette Notice. Celui de l’exemplaire de Vire, qui n’est sans doute pas le premier, aurait été établi entre 1744 et 1746. Celui de l’imprimé de Panckoucke aurait été arrêté entre 1749 et 1751. Une conclusion s’impose : c’est que l’auteur, ou les auteurs, de la Notice étaient les ancêtres de G. Lanson, I.O. Wade, M. Benítez.

Le texte ci-dessous restitue intégralement les p. 329-355 de L’Art de desoppiler la rate (1754).