Benoît de Maillet et le gendre de Boulainvilliers

Dans une note parue dans le premier numéro de ce Bulletin (« Benoît de Maillet et les manuscrits clandestins », p. 10-11), Miguel Benítez nous donnait à lire une lettre de Benoît de Maillet au marquis de Caumont, datée de mars 1734, où l’auteur de Telliamed identifiait celui des Opinions des Anciens sur le monde et des Opinions des Anciens sur la nature de l’âme, auteur probable également, selon Maillet, de la Lettre sur l’Origine des juifs et des Doutes sur la religion(1). Il s’agirait d’un « gentilhomme de Normandie bien riche », dont le frère, chevalier de Malte, fut officier de galères et « servait de gouverneur à M. le grand prieur général de nos galères quand il fut à Malte ». « Le nom de la famille de ces Messieurs est Derieu ».

François Moureau, dans sa très riche étude « Clandestinité et ventes publiques : le statut du manuscrit »(2), citait le même texte et repoussait une identification que Benítez et moi-même jugions bien séduisante, et que pour notre part au moins, nous estimons toujours telle : Gabriel Bernard de Rieux (1687-1745), le propre gendre de Boulainviller(3).

On sait en effet :

  1. que le personnage était fils du richissime financier Samuel Bernard (1651-1739), « le plus fameux et le plus riche banquier de l’Europe » (Saint-Simon) ;
  2. que s’il n’était pas d’origine normande, ni son titre “de Rieux” (provenant d’une terre languedocienne), son père possédait en revanche « une grosse terre en Normandie » (Glissoles) dont il pouvait se prévaloir avant d’en hériter(4), et qu’avant cela, il hérita des possessions normandes à Saint-Saire de son beau-père Boulainvilliers, mort sans descendance mâle en 1722(5) ;
  3. qu’il fréquenta le château de Saint-Saire et certainement sa bibliothèque avant le décès du dit beau-père, et en tout cas juste après sa mort(6). Or, s’il n’est pas du tout sûr que Boulainvillier soit l’auteur des premiers manuscrits cités, il paraît avéré au moins qu’il en posséda des copies(7) ;
  4. que son père Samuel Bernard — on ne peut plus guère en douter — fit l’acquisition au moins partielle de cette bibliothèque, dont lui-même héritera partiellement à son tour(8) ;
  5. qu’il était apparemment très lié à son seul frère survivant, Samuel-Jacques (1686-1753)(9), lequel porta le titre de “chevalier” jusqu’à la mort du père en 1739 (il sera ensuite appelé comte de Coubert) ;
  6. que le Catalogue de livres de la bibiothèque de feu Monsieur le président Bernard de Rieux (Paris, Barrois, 1747) comporte, sous le n° 1106, un Nouveau Systême du Monde, ou Entretiens de Taliaméde Philosophe Indien avec un Missionnaire François divisé en trois conversations. Manuscrit, dont on recense aujourd’hui une douzaine d’exemplaires seulement, que Bernard de Rieux aurait acquis au plus tard en 1745, date de son décès(10). Maillet n’aurait-il pu lui remettre son Telliamed en échange des Opinions(11) ?
  7. enfin, les quelques recherches que nous avons effectuées au Cabinet des Titres de la Bibliothèque Nationale, dans divers dictionnaires de la noblesse et parmi les listes de chevaliers de Malte dressées par l’abbé de Vertot, n’ont aboutit à la détection d’aucun « de Rieu (x) », des familles normandes ou bretonnes, qui corresponde au signalement de Maillet (chevalier de Malte, officier de galères…)(12).
Certes, la dernière observation — hélas fondée sur des sources très lacunaires —, fait aussi objection à notre hypothèse Gabriel Bernard de Rieux, puisque son frère Samuel-Jacques (qui, précisons-le, ne portait pas pour sa part le titre de « Rieux », détenu seulement par son cadet et depuis 1717), ne fut pas davantage, à notre connaissance, chevalier de Malte et officier de galères. Notre conseiller au Parlement (1707), puis maître des requêtes (1710) et surintendant des finances, domaines et affaires de la reine (1725), aurait d’ailleurs eu grand’peine à entrer dans l’ordre de Malte, d’abord en qualité d’aîné de famille, ensuite et surtout parce que sa famille, anoblie en 1699, était loin de disposer des quartiers de noblesse suffisants.

En revanche, comme nous l’avons noté, il portait effectivement le titre de « chevalier », avec celui de « grand officier » de l’ordre militaire de Saint-Louis, assurément moins prestigieux que celui de Malte, puisqu’aussi bien son père avait pu lui acheter ce rang avant son mariage en 1715(13). Se peut-il que Samuel-Jacques ait cherché à donner le change au sujet de son ordre de chevalerie auprès de quelqu’un (Maillet) qui prétend « fort » le connaître ? Cela n’est pas impossible. Clermont-Tonnerre, biographe de la famille Bernard, nous rapporte qu’« au lieu de porter gaillardement le nom de leur père, [les deux frères] s’affublèrent du nom de terre diverses »(14). Ils ont bien pu pareillement chercher à anoblir la distinction de l’aîné, la connaissance dont fait état Maillet devant être plus personnelle que généalogique.

Naturellement, on peut aussi imaginer, comme nous le suggère Gianluca Mori, une confusion ou une déduction erronée, un “effort de détection” de la part de Maillet.

Un autre élément viendrait cependant suggérer qu’il y a eu fraude, argument relatif à la paternité des manuscrits revendiqués par le fameux « Derieu » : c’est qu’il est bien difficile de prendre le témoignage de Maillet pour argent comptant(15). On doute fort qu’aucun De(-)rieu(x), qui qu’il soit, ait jamais écrit les Opinions sur l’âme et le monde — encore moins les deux autres manuscrits mentionnés. S’il n’est pas définitivement établi que ceux-ci (entendons les deux premiers, le cas nous paraît réglé pour ce qui est des Doutes sur la religion = L’Examen) sont de la main de Mirabaud, ils semblent bien procéder au moins de son cercle d’érudits(16). On nous reprochera peut-être ici notre dogmatisme, mais à supposer, comme il est probable, qu’il y a eu mystification, il faut reconnaître que les frères Bernard étaient particulièrement bien placés pour l’effectuer, de par leur parenté avec Boulainvilliers ; et l’imposture à cet endroit rendrait moins étonnante celle au sujet de la dignité militaire de Samuel-Jacques.

Le président Gabriel Bernard de Rieux, en particulier, a peu de chances d’être l’auteur des Opinions sur l’âme et le monde ; leur érudition ne cadre guère avec le tempérament mondain et frivole du personnage, tel qu’il nous est connu, et tout bibliophile qu’il fut. Il aurait d’ailleurs dû écrire ces textes à un âge relativement précoce, s’il est vrai que Boulainvilliers en détenait déjà des copies… Mais on peut fort bien imaginer qu’il trouva les manuscrits qui nous intéressent chez son beau-père, avant ou après son décès, qu’il les céda (remaniés ou non)(17) à son frère et que ce dernier en fit passer des copies à Maillet. Ce dernier les transmettra à son tour au marquis de Caumont, comme on l’apprend dans une autre lettre de Maillet du 5 mars 1734 citée par M. Benítez et Fr. Moureau(18).

Le plus embarrassant, dans le cadre de cette hypothèse, reste qu’aucun des catalogues des bibliothèques des frères Bernard ne signale les manuscrits dont parle Maillet, alors que d’autres “clandestins” y figurent, à côté de divers manuscrits et imprimés ayant apparemment appartenu à Boulainvilliers(19). L’un ou l’autre a bien pu s’en défaire avant sa mort, par exemple auprès de Maillet, mais cette dernière constatation invite tout de même à la prudence. Il est clair depuis le départ que seule la découverte d’une correspondance ou relation quelconque entre Benoît de Maillet et les Bernard pourrait solidement étayer l’identification proposée ici.

ALAIN MOTHU