Lévesque de Burigny au secours de la religion chrétienne

L’Examen critique des apologistes de la religion chrétienne parut en 1766 et fut réfuté aussitôt par l’abbé Bergier dans La certitude des preuves du christianisme (Paris, Humblot, 1767 ; le privilège est du 17 février). Dans son avertissement, Bergier attribue l’ouvrage à Fréret, mort en 1749. Le texte devait paraître dans les OEuvres philosophiques de Fréret mais en 1822, Barbier affirma que l’auteur de l’Examen critique était Léveque de Burigny. Walckenær contesta en 1850 ces deux attributions au profit de Naigeon. Nous renvoyons pour cette polémique à la communication d’Alain Niderst au colloque de 1980 sur la littérature clandestine(1).

Walckenaer avait remarqué que « c’est surtout depuis l’année 1765 [...] qu’en France cette fièvre d’irréligion fut [...] portée à son paroxysme le plus violent ». Or les deux lettres que nous publions ci-après sont de 1764, antérieures par conséquent à la publication de l’Examen critique. Dès 1764, un défenseur du christianisme veut répondre aux attaques des déistes. Il demande conseil pour cela à Léveque de Burigny. Le recours à ce dernier et sa réponse bienveillante prouveraient qu’il avait en 1764 la réputation d’un défenseur du christianisme. Certes, ce ne sont pas des preuves absolues de son "innocence" ; il peut avoir évolué en trente ans. La bienveillance et la précision avec laquelle il renseigne son correspondant rend cependant improbable l’hypothèse d’un double jeu. On doit préciser que ces lettres sont des copies qui se trouvent avec d’autres textes (en particulier une Dissertation sur l’immortalité de l’âme) dans un volume qui porte comme titre Recueil de differens morceaux en prose et en vers. Tome III (et unique...).

FRANÇOISE WEIL


LETTRE ÉCRITE DE LOCHES EN TOURAINE À MR DE BURIGNY

Monsieur,

La nécessité contraint la loi. Je m’étais fait un point d’obligation de ne plus vous écrire pour ne point vous interrompre dans vos sérieuses et utiles occupations, mais je suis si négligé de secours quoique j’ay frappé à quelques portes, que je suis obligé d’aller ou l’instinct et le bon goût m’appellent.

Voici ce dont il s’agit : Le déisme pénétre sous différentes formes, spinosisme, naturalisme, tolérantisme. L’on admet tantot la spiritualité de l’ame avec son extinction, son immortalité avec la reserve et l’imitation des peines et sa materialité. L’on admet les plaisirs sans limites des loix naturelles et du droit des gens ou avec reserve des loix des Princes mais en rejettant celles de la Religion. Je m’etois adressé à Paris.

1° pour savoir s’il étoit des livres qui m’instruisissent des différentes sortes de deistes, leurs moeurs, leurs différentes opinions et sistemes, les différentes sortes de manieres de les combattre, les bonnes méthodes de les réfuter ;

2° les ouvrages modernes qui développent leurs sistemes, les combattent, les réfutent ; la liste et l’intitulé de ces ouvrages, mais l’on ne m’a point répondu.

Je vous prie, Monsieur, de m’instruire sur ces différens articles de demande concernant les Déistes, et de me donner des éclaircissemens sur les ouvrages propres à connoître les différentes sortes de déistes, leurs différens sistemes, leurs opinions, les différentes manieres de les combattre, les livres nouveaux propres à combattre ces déistes dont les opinions sont très métaphiques, très captieuses, asses machinalement raisonnées et même érudites et difficiles à réfuter.

Je vous prie, Monsieur, de m’indiquer les ouvrages que vous avés mis au jour depuis ceux que je vais vous dire et que j’ai achetté, savoir Vie d’Erasme, Vie de Grotius, Vie de Bossuet, afin que les sachant je les achette. Je voudrois bien que vous voulussiés nous donner une vie de M.de Launoy(2) dans le goût de celle d’Erasme, ce seroit une excellente production d’esprit très utile. Une vie de Bussi Rabutin, si loué, si maltraité, une vie de M.de La Rochefoucault qui était pour la finesse d’esprit et sa pénétration pour son siécle un Tacite, seroient des ouvrages qui vous immortaliseroient, comme les portraits et les statues des Alexandres et des Césars ont immortalisés leurs pintres et leurs statuaires.

Ayant eu occasion de lire une Vie de M.de Choisi(3) avec empressement sur ce que M. de Goujet avoit dans des Mémoires de Marolles(4) déclaré cette même vie intéressante, j’ai été étonné de lire une vie presque romanciere[sic] et revoltante. Peut-être cette vie a été falsifiée car l’auteur dit qu’il a retouché la premiere partie ou le premier livre, et il a pris le stile et le récit d’une muse trop enjouée avouant que son original avoit été trop impudent. Je vous prie, Monsieur, de me dire si cette Vie de M.de Choisy a été falsifiée et quel en est l’auteur. La seconde et la troisieme partie sont très censées [sic] et font voir que M. de Choisi étoit un comédien en religion et en littérature, un ambitieux hipocrite, un savant plagiaire et effronté. J’ai l’honneur d’être, Monsieur, avec beaucoup de considération votre très humble, etc.

A Loches en Touraine ce 28 juillet 1763. L.B.

P.S. Je vous réitère mes excuses à la fin de cette lettre, mais le besoin d’être éclairé par rapport aux nouvelles objections des impies, m’a mis la plume à la main et cela d’autant plus que les conséquences sont terribles lorsqu’on ne peut répondre en pareil cas.

Autre P.S. Monsieur pour obvier aux inconvénients si préjudiciables à votre étude et à votre attachement pour les lettres, je pense, dis-je, que pour ne point vous interrompre et tomber dans les inconvéniens qui arriveroient si je venois à vous distraire, qu’une fois pour toutes il étoit à propos de vous demander la grace et le plaisir de m’indiquer un ouvrage qui marquat la critique, le choix et les bonnes éditions des bons auteurs en tout genre de science et de littérature jusqu’au tems approchant de l’année 1760. Et pour les années suivantes le journal le plus impartial et le plus équitable afin qu’ayant le premier ouvrage et me munissant pour l’avenir d’un bon journal je fusse en état de puiser en bonne source, et n’avoir plus que des sentimens de reconnoissance pour vos services, et ne plus vous être importun.

(B.N. f.fr.15230, p.343-347).


RÉPONSE PAR M.*** L. M*

Monsieur,

Je suis tres flatté de l’honneur que vous me faites de me consulter et de me croire capable de vous être utile dans vos travaux contre les déistes. Je vais tacher de répondre à la confiance que vous me temoignés en vous fournissant les éclaircissemens que vous me demandés. Vous avés bien raison de dire que le déisme pénétre partout sous différentes formes(5). Il emprunte pour se déguiser à nos yeux le charme de l’éloquence, les graces du stile, les finesses de la plaisanterie, l’élévation du genie, la profondeur de l’érudition, la solidité des raisonnemens. Il se metamorphose en V. en M. en R. en d’A. en F. en B.(6) toujours le même et toujours aussi dangereux.

Mais plus les formes que prend ce Protée sont capables de séduire, plus vous devés faire d’efforts pour le serrer dans les lieux que vous lui préparés(7). Je conviens avec vous que les opinions des deistes sont très métaphisiques, très captieuses et assés machinalement raisonnées(8), c’est à dire, que leurs raisonnemens sont des raisonnemens asses ordinaires et que tout le monde fait machinalement. Mais cette considération ne peut pas vous décourager. Elle doit vous engager seulement à recueillir à la tête de votre ouvrage ce qu’on a dit de mieux sur la foiblesse de notre orgueilleuse raison, sur la nécessité de renoncer aux fausses lumieres qu’elle nous donne pour captiver notre entendement sous le joug de la foi. Il me semble qu’un petit traité contre la raison sera une introduction fort naturelle et fort piquante à l’ouvrage que vous médités.

Mais, Monsieur, vous ne parlés que des déistes. Permettés moi de vous faire remarquer qu’outre ces Messieurs il y a aussi une autre sorte d’impies que vous ne pouvés pas vous dispenser de combattre dans l’ouvrage que vous préparés, et ce sont les athées. Les opinions de ceux-ci ne sont pas trop compliquées et s’entendent assés facilement, mais avec toute cette simplicité elles ne laissent pas d’être difficiles à réfuter, et c’est là une entreprise de vous.

Vous demandés s’il y a des livres qui puissent vous faire connoître les différentes sortes d’impies. Il y a comme vous savés des impies qui ecrivent et des impies qui n’écrivent point. Pour connoître les opinions des premiers je crois que vous ferés assés bien de lire leurs ouvrages. Je ne vous parle point des anciens qui sont connus et que vous aves lû sans doute . Mais vous avés parmi les modernes M. de Voltaire M***, M*** Jean Jacques Rousseau, un M. Boulanger qui est mort heureusement et qui a fait un livre intitulé le Despotisme oriental(9), plusieurs de ceux qui ont travaillé à l’Encyclopedie, un certain M.Hume et tant d’autres dont les noms comme dit saint Jean dans l’Apocalipse ne sont pas écrits dans le livre de vie de l’agneau quorum non sunt scipta nomina in libro vitae aqui.

Si vous ne voulés pas vous donner la peine de lire leurs livres qui vraisemblablement vous ennuyeroient vous pouvés consulter différens ouvrages dans lesquels on a recueilli et exposé leurs opinions avec la plus grande fidelité. Vous avés sans doute les Préjugés légitimes contre l’Encyclopedie par M.de Chaumeix(10), et les différens morceaux de M. l’abbé Dinouart(11), de M. Gauchat(12), de M. Joannés(13), du R.P. Hayer(14). Le Journal chretien de ces Messieurs est une excellente source(15). Je ne dois pas oublier de vous indiquer les différens ouvrages de M. Bouillé(16) et de M. Formey son ami(17), les écrits de M. l’Eveque du Puy(18), et ceux de M. de Pompignan son frére(19), enfin ceux de Mrs Moreau(20), Freron(21) et Palissot(22) .

Quant aux impies qui n’ecrivent pas ou qui n’impriment pas leurs impiétés, il seroit plus difficile de s’instruire de leur maniere de penser. Mais si vous faisiés un petit voyage à Paris, on pourroit vous faire connoître les principaux d’entre-eux. On pourroit vous mener chez M*** qui lui-même n’imprime pas, mais qui rassemble chés lui et de ceux qui impriment et de ceux qui n’impriment point.

Les moeurs des uns et des autres, puisque vous me demandés un éclaircissement sur cet article, ressemblent assés à celles de tout le monde. Ces messieurs sont, au moins à l’extérieur, d’assés honnetes gens. On a dit qu’ils voloient dans les poches, mais cela ne s’est pas trouvé vrai. Pour le libertinage, excepté ceux qui ont des femmes aimables et qui se tiennent chés eux, je puis vous assurer que les autres n’ont aucun scrupule, et que, comme vous le dites fort bien ils admettent les plaisir sans limittes du droit naturel et du droit des gens(23).

Je ne puis, Monsieur, qu’approuver votre projet. L’Eglise a grand besoin de votre secours, car quoiqu’il soit écrit que les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre elle, votre zéle et celui de tous les défenseurs de la Religion prouve bien qu’il ne faut pas s’endormir la dessus. Je vous exorte fort à exécuter l’ouvrage que vous médités, ce sera là une excellente production d’esprit plus utile que la vie de M. de Launoy que vous de proposés de faire et que mes vies d’Erasme et de Grotius que vous me faites l’honneur de juger si avantageusement(24). Je pense bien comme vous qu’il seroit bon que vous eussiés les principales objections de ces gens là recueillies et rapprochées. Je tacherai d’engager M. l’abbé *** à vous donner la dessus un petit travail théologique. On vous l’enverra et vous répondrés article par article ; car, comme vous le remarqués fort bien, les conséquences sont terribles, quand on ne peut pas répondre en pareil cas.

En attendant voila deux ouvrages nouvellement imprimés qui contiennent quelques unes de ces objections toutes faites. L’un est Saul tragedie(25). L’autre est un Entretien d’un prêtre grec et d’un homme de bien(26). Deux papiers de M. de Voltaire à faire dresser les cheveux à la tête. La tragedie a pour but de montrer que David, cet homme selon le coeur de Dieu, étoit un infame débauché, et le plus barbare des hommes ; et l’Entretien de faire voir qu’il n’y a d’autre religion à suivre que la morale naturelle commune à toutes les religions, à quoi l’auteur ajoute même que la morale prêchée par les auteurs de la religion chretienne est quelquefois fort mauvaise. Je vous prie de résoudre ces deux objections. On ne vous les enverra pas avec les autres, parce que vous les trouverés assés bien tournées dans les deux ouvrages que je vous indique.

Vous desirés, Monsieur, qu’on donne une vie de M. de La Rochefoucault. Je crois comme vous que ce seroit un ouvrage utile. Je souhaitterois qu’on développât son sisteme sur le coeur humain, et surtout qu’on fit voir que sa morale se rapproche beaucoup de celle de M.**** quoiqu’il ait joui de la plus grande considération sous un regne dévot.

Pour M. l’abbé de Choisi(27), il semble qu’on convient assés de la vérité des fait articulés dans les Mémoires de la comtesse des Barres(28) ; et je m’étonne que le contraste de ses moeurs scandaleuses avec son Histoire écclesiastique vous ait donné quelques doutes sur cela. Vous avés trop d’expérience et de connoissance des hommes pour ignorer que le monde est plein de ces gens qui font comme l’abbé de Choisi des comédiens en religion. Je ne vous dirai pas que cela soit sans inconvénient pour la religion : mais ceux qui s’intéressent véritablement à sa conversation doivent tolérer cette hypocrisie qui a son utilité. Car enfin, Monsieur, si nous ne comptions pas parmi les personnes religieuses les dévots politiques, je vous assure que nous ne serions pas les plus forts, tant la liberté de penser a fait de progrès depuis quelques années. Mais heureusement nous avons encore beaucoup de gens qui se jouant au fond de toute religion et de toute morale parlent, écrivent et prechent de toutes leurs forces contre l’irreligion pour l’édification des peupels, et surtout pour la satisfaction du gouvernement. Par exemple, je vous dirai entre nous, et que cela ne vous passe pas, que M. Freron, M. Palissot, M. l’avocat Moreau et M. de Pompignan ne sont peut-être pas véritablement pieux ; ils font le bien si l’on veut pour plaire à la cour, pour gagner de l’argent, pour obtenir des places, mais ils font le bien. Et on sait que la Providence employe souvent les instrumens les plus vils à l’exécution de ses desseins. Travaillés vous-même, Monsieur, et travaillés sans relache à seconder ses vües en combattant l’impiété. Je serai charmé de vous être utile, et je ne regretterai point d’être détourné de mes occuppations pour vous fournir tous les secours qui dépendront de moi. J’ai l’honneur d’être, etc.

P.S. Vous me demandés de vous indiquer un ouvrage qui vous marque la critique, le choix et les bonnes éditions des bons auteurs en tout genre de science et de littérature jusqu’en 1760. Votre souhait m’a paru d’abord bien difficile à satisfaire, mais j’ai pensé ensuite que le journal de Trevoux remplissoit exactement vos vues jusqu’en 1762. Pour la suite vous avés les feuilles de M. Freron(29) dont le mérite vous est connu.

Autre P.S. Vous dites que vous avés déjà écrit à Paris, et qu’on ne vous a pas répondu. Peut-être vous êtes vous adressé à quelque homme de lettres philosophe caché qui se sera bien gardé de vous fournir des armes contre lui et ses pareils. Mais moi qui n’ai aucun interêt à les ménager, je vous promets de vous devoiler tous leurs misteres et de vous aider de tout mon pouvoir dans la bonne oeuvre que vous entreprenés. Cependant si vous communiqués ma lettre je vous prie de ne pas me nommer parce que je veux pas m’exposer à leur ressentiment; Vous savés ciomment ils ont traité M. Abraham de Chaumeix. Ils ont persuadé au public qu’il s’étoit fait crucifier. Ils ont telement décrié son ouvrage ques 24 volumes que cet habile homme préparoit le libraire n’a jamais voulu imprimer que les trois premiers et qu’enfin M. de Chaumeix a quitté le travail utile auquel il s’étoit livré pour un emploi de 600 livres dans la marque des cuirs qu’il a obtenu à la sollicitation de M. le premier Président et de Mrs de Fleury et de Mgr l’archevêque. Ces hommes vindicatifs ont aussi fait tomber de moitié le débit des feuilles de M. Freron. Ils ont horriblement décrédité M. l’avocat Moreau qui ne travaille plus qu’en finances et qui depuis longtemps ne nous a rien donné de plaisant en faveur de la religion. Vous savés en quel état ils ont mis le pauvre M. de Pompignan. Je vous avouerai naturellement que je crains le ridicule. Pardonnés moi cette petite foiblesse. Je suis comme Nicodeme disciple de J.C. occultus autem propter metum Judoeorum.