Un autre Théophrastus Redividus

Dans une lettre du 3 août 1726 adressée à Eugène Boyet, bibliothécaire du prince Eugène à Vienne, le bibliophile allemand Zacharias Conrad Uffenbach cherchait à s’informer de l’existence du Theophrastus redivivus, dont un certain Ochs l’avait entretenu : « je serois bien aise de sçavoir si c’est un livre d’Alchimia, ou de quelles matieres il traite »(1). Uffenbach songeait certainement à quelque ouvrage, connu ou non de lui, prétendant ressusciter la doctrine du fameux médecin suisse Théophraste de Hohenheim, dit Paracelse (1493-1541). Or ce Theophrastus redivivus existait bien, sous forme imprimée ; et le moins curieux pour nous n’est certainement pas sa date de parution : 1659, soit la même date que celle figurant à plusieurs endroits dans le traité libertin et qui nous permet de le dater(2).

Nous ne sommes pas le premier à signaler cette étrange coïncidence : Gianni Paganini, que nous remercions ici, nous a récemment informé que Richard H. Popkin en faisait brièvement état en rendant compte de sa coédition du Theophrastus dans Renaissance Quarterly en 1984(3). Le fait ne laissant pas de nous paraître singulier, nous avons jugé bon de ne pas supprimer cette note.

Nous n’avons pas eu le loisir de consulter ce petit traité hermétique d’une quarantaine de pages in-4°. Nous en reproduirons donc le titre en suivant les descriptions bibliographiques de Karl Sudhoff et John Ferguson(4) :

THEOPHRASTUS REDIVIVUS Hoc est USUS PRACTICUS Azothi, sive Lapidis Philosophici Medicinalis, qui vera Tinctura corporis humani, Gratiâ divinâ in his ultimis temporibus nobis redonati(5). Deß theweren, edlen, hocherfahrnen, unnd weitberühmten Philosophi deutsches Landes, Philippi Theophrasti Paracelsi von Hohenheim : Beyder Artzney Doctoris(6), Medicorum Monarchæ, & Principis. Welches Gebrauch nechst Göttlicher Hülffe in glücklicher geführter Praxi in denen Krankheiten, die mir die nechst verflossene Jahre der gnädigen wider Erlangung deß Azothi unter Handen kommen, war sein befunden habe Ich M. Elias Johannes Heßling, Arnstadiensis Thuringus, jetziger Zeit Pfarrherr zu Aurach Vahinger Ampts an der Ems im Fürstenthumb Würtenberg, und der edlen Medicin alter Practicus. Auff sonderbaar gnädiges Begehren vornehmer frembder Herren von mir zum Truck übergeben.
Christlicher Leser höre mich hier
Richt nicht zu geschwindt bitt ich von dir
Ließ mich zuvor bedachtsamlich
Dann judicier vernünfftiglich
Frankfurt, In Verlegung Johann Wilhelm Ammons und Serlius. Im Jahr Christi 1659
(7).
Il nous est précisé dans la notice de Sudhoff que le livre comporte une dédicace datée d’« Aurach, le 20 octobre 1658 » et qu’il se distribue en neuf chapitres qui vantent les vertus du médicament de Hessling. Son motif est explicité dans le chapitre premier, contenant « la vraie prédiction de Théophraste concernant le moment où sa médecine de la pierre philosophale sera à nouveau publique ». Autrement dit, il s’agit d’une interprétation de la prophétie attribuée à Paracelse (Tinctura physicorum, apocryphe paru en 1570 avec les Archidoxes), selon laquelle sa théorie verdira dans les années 1658, et Hessling applique modestement cette prédiction à son propre traité.

Si le contenu de la brochure paraît n’être pour nous d’aucun intérêt, il est peut-être moins anodin de noter qu’elle ne passa pas tout à fait inaperçue, puisqu’au dire de Sudhoff, une longue controverse suivit sa parution(8). Dès 1660, un auteur anonyme — peut-être son imprimeur et éditeur Johann Weyrich Rösslin — ripostait avec une Impostura Theophrasti Redivivi detecta. Oder Anatomia des schönen Quecksilberischen Quacksalberey, dess so genannten Theophrastischen Azoth, sive Lapidis Philosophici Medicinæ M. Eliæ Hesslingi… (Stuttgart, 1660, 40 p.). Hessling contre-attaquera la même année dans son Friedens-und Kriegs-Bothe, puis, en 1663, dans une réédition considérablement augmentée de son traité intitulée : Theophrastus Redivivus, Illustratus, Coronatus & Defensus. Hoc est : Usus Practicus Azothi, Lapidis Philosophici Medicinalis, qui vera Tinctura Corporis humani […] Durch welchen die, wider den Erstmahls publicirten Theophrastum Redivivum, aussgestrewete ungöttliche Calumnien, und sehr unchristliche Diffamationes des Anonymischen Concipisten Imposturæ & Appendicis, vernünfftig abgelehnet ; und die in schrifften eingebrachte objectiones bescheidentlich und Christlichen beantwortet hat […](9). Il ne semble pas que la querelle se soit interrompue à cette date(10).

En conclura-t-on à une influence possible du titre de Hessling sur celui du clandestin contemporain — l’influence inverse étant invraisemblable ? On notera que le Théophraste qui sert d’emblème et de prétexte au traité manuscrit, avec son fameux De Diis disparu dont on veut ressusciter la doctrine, se signale par une présence plus que discrète dans la suite du discours et fait figure d’alibi bien fragile, sinon entièrement arbitraire ; qu’il ne passe d’ailleurs pas pour un des “pères” traditionnels du libertinisme ou de l’athéisme ; enfin qu’il était bien moins fameux que son homonyme Paracelse au XVIIe siècle. En conséquence, n’aurait-on pu chercher, à des fins publicitaires, parodiques, ou pour se dissimuler, à détourner un titre connu — et connu peut-être antérieurement à la parution du livre de Hessling, puisqu’il y avait “prophétie” de Paracelse concernant la “renaissance” de sa doctrine(11) — en troquant simplement un Théophraste pour un autre un peu mieux approprié à ses desseins ?

Nous aurions affaire à un type d’imposture assez rare dans le domaine de la littérature clandestine, où la mystification s’élabore généralement sur la base de traités légendaires jugés eux-mêmes hétérodoxes (Béatitude des chrétiens, Cymbalum mundi, De tribus impostoribus…). Rien d’impossible, il est vrai. Reste que rien n’indique que ces polémiques germaniques aient eu un grand retentissement hors des frontières qui les ont vu naître, et en particulier en France, où l’on place généralement et à bon droit le berceau de “notre” Theophrastus(12).

Nous en sommes donc réduits, jusqu’à plus ample informé, à la constatation d’une double et curieuse coïncidence des titres et des dates. Après tout, celle-ci n’est peut-être pas sans promesses : nous avons vu qu’une confusion avait existé entre les deux textes dans l’esprit d’Uffenbach, et pareille méprise n’est pas isolée(13). Qui aura le courage de se lancer dans l’examen de l’absconse polémique hesslingienne découvrira peut-être — sait-on jamais ? — quelques indications relatives à l’ “imposteur” libertin…

ALAIN MOTHU