In memoriam

Larissa Lazarevna ALBINA

C’est en 1982 que j’ai rencontré pour la première fois Larissa Albina ; je m’étais rendu à Leningrad, après Paul Vernière, René Pomeau, Henri Duranton, Renato Galliani, Georges Dulac et d’autres encore, pour travailler sur le fonds Voltaire. Larissa Albina, qui avait en charge la bibliothèque achetée par Catherine II, me réserva le meilleur accueil, car elle aimait passionnément la France que pendant un mois j’allais représenter. Jour après jour je me suis donc rendu à la Saltykova. Larissa m’avait aménagé une place à ses côtés ; derrière elle, il y avait les livres sur les rayonnages tels que Wagnière les avait fidèlement replacés. Comment procéder ? Je m’intéressais à la période de Cirey et j’avais le Wade en mains ; à travers Voltaire, c’était la marquise qui était mon objet, ou plutôt les rapports complexes qui les avaient unis. Larissa qui l’avait parfaitement compris et qui connaissait dans ses moindres détails sa bibliothèque, m’orientait alors dans le dédale des rayons où, dans les marges d’un Platon ou d’un Descartes, je retrouvais l’écriture si caractéristique de l’amie de Voltaire. Ce fut un mois d’enchantement que je passais en compagnie de Voltaire, de Mme Du Châtelet et de Larissa Albina ; la porte franchie de la Bibliothèque, après le contrôle méticuleux des Cerbères qui la protégeaient, je me retrouvais à Cirey, aux Délices, à Ferney. On en était alors au quatrième volume des Marginalia ; le travail de Larissa était méticuleux et souvent elle m’a surpris en déchiffrant les annotations de Voltaire ; il est vrai que je n’étais qu’un néophyte, mais aujourd’hui encore, en repassant les volumes, je reste surpris par la qualité de ses transcriptions. Larissa était devenue voltairienne par innutrition.

Son goût pour les Lumières, sa liberté de pensée, la rendaient très critique à l’égard du régime que connaissait alors l’URSS ; partageant son temps entre sa mère qui vivait encore et la Bibliothèque, elle n’était pas de son siècle : c’est Voltaire et les chercheurs étrangers qui l’aidaient à vivre et à supporter une existence qui n’était pas de son goût. Son premier séjour en France fut une révélation. Depuis, j’eus de nombreuses occasions de la revoir à Paris, à Leningrad, ou dans d’autres villes. Un grand souvenir aura été le colloque franco-soviétique que j’avais organisé en 1984 à l’occasion du bicentenaire de la mort de Diderot ; tous les participants se souviendront de la sollicitude de Larissa improvisant un pique-nique à Tsarkoïé Sèlo ! Car Larissa, comme une mère, pensait à tout. Revenant de Ferney, début septembre 1994, elle m’avait téléphoné depuis Paris pour que nous nous rencontrions. Cela me fut malheureusement impossible. En novembre, une télécopie de Saint-Pétersbourg m’apprenait sa mort.

Charles PORSET

Larissa Lazarevna Albina, conservateur de la bibliothèque de Voltaire à Saint-Pétersbourg, est née le 15 juin 1929 à Nicolaev, en Ukraine. En 1969, elle soutient à Leningrad sa thèse d’histoire sur « Le Testament politique de Richelieu dans les sciences auxiliaires de l’histoire et l’historiographie de la France, XVIIe-XXe siècles ». Elle se voit alors confier la conservation de la bibliothèque de Voltaire, et bientôt l’ensemble de la Section des livres rares de la bibliothèque Saltykov-Chtchedrine. Elle deviendra l’un des principaux artisans du Corpus des notes marginales de Voltaire, et publiera plusieurs articles ayant trait, notamment, aux lectures et sources de Voltaire. Elle est décédée le 19 novembre 1993.