ENCORE CES MESSIEURS DE RIEU

Dans le numéro 2 de La Lettre clandestine (p. 51-54), Alain Mothu revient sur une curieuse lettre de Benoît de Maillet publiée par Miguel Benítez et l’auteur de cette note. Les quelques lignes en question, assez sibyllines au demeurant, de l’auteur de Telliamed, attribuent à un certain « de Rieu » la paternité de l’Opinion des Anciens sur le monde. Ce Rieu, « gentilhomme de Normandie, bien riche » vint visiter Maillet, vers 1734, accompagné de son frère, « chevalier de Malte », et ancien « officier des galères », « gouverneur de M. le Grand Prieur, général de nos galères »(1). Notre enquête dans les fonds d’archives, signalée par A. Mothu, nous a amené à diverses familles : des de Rieux, en Normandie, qui ne nous semblent pas les personnages recherchés ; et des de Rieux, en Bretagne, qui bien que plus vraisemblables, n’emportent pas l’adhésion. En revanche, nous avions exclu le président de Rieux, qui épousa la fille de Boulainvilliers en 1719. A. Mothu réexamine cette attribution et penche pour le président : collectionneur de manuscrits hétérodoxes, dépositaire des papiers de Boulainvilliers, frère d’un grand-croix de l’Ordre de Saint-Louis, il serait un auteur très convenable de ce traité clandestin, d’autant qu’il posséda une copie manuscrite de Telliamed, numéro 1106 de sa vente, aujourd’hui à la Bibliothèque Mazarine.

Il est de la plus grande invraisemblance néanmoins que Maillet ait présenté le président de Rieux comme un « gentilhomme de Normandie, bien riche, et dont le frère que je connais fort est chevalier de Malte ». Ce presque anonyme n’a en effet rien à voir avec l’un des hommes les mieux dotés de France. Fils du financier Samuel Bernard — plus puissant que le monarque à la fin du règne de Louis XIV —, Gabriel Bernard (1687-1745), président de la Deuxième Chambre des Enquêtes au Parlement de Paris, prit le nom de la terre de Rieux dont il était propriétaire. Grand seigneur vaniteux, ce dont témoigne son immense portrait en «amateur» par Maurice-Quentin de La Tour (Salon de 1741 ; anciennement Wildenstein), Bernard de Rieux, d’une famille de huguenots parisiens convertis... en 1685, n’avait rien d’un simple gentilhomme de Normandie. Son frère ne porta évidemment jamais le nom de “Rieux”, fief qui appartenait en propre à son cadet. L’aîné des fils de Samuel Bernard fut en effet dit le comte de Coubert à la mort de son père (1739), c’est celui-là dont A. Mothu égrène les titres dans l’Ordre de Saint Louis. Demi-frère de l’illustre Mme Dupin, Coubert gérait les biens de Voltaire. Il possédait aussi un importante bibliothèque et des manuscrits reliés à ses armes(2) (Olivier-Hermal, n° 10433)(3). Samuel-Jacques Bernard, comte de Coubert (1686-1753) occupa sa vie à se ruiner : fastueux, amateur d’art, il fit banqueroute en 1751 emportant 8 000 livres de rentes dues à Voltaire(4). Il était, outre ses titres “chevaleresques”, Surintendant des Maison, Domaines et Finances de la Reine. Ce personnage flamboyant sinon honnête n’a évidemment rien à voir avec le modeste gentilhomme normand, chevalier de Malte et officier des galères dont parle Maillet... Un troisième frère, Vincent Bernard de la Livinière a laissé moins de traces (Jal, p. 205). Il faut bien conclure que ces « MM. de Rieu » ne peuvent être ni Gabriel Bernard, dit le président de Rieux, ni Samuel-Jacques Bernard, comte de Coubert.

La question reste donc ouverte. À moins qu’une hypothèse nouvelle ne se révèle exacte. L’orthographe des noms étant ce que l’on sait au XVIIIe siècle, il ne faudrait pas éliminer de ce concours le chevalier de(s) Grieux. Non pas celui de l’abbé Prévost, bien qu’il lui ait fourni le nom du héros de Manon Lescaut, mais le chevalier de Malte dont Claire-Eliane Engel a retrouvé la trace(5). Né à Lisieux — et donc normand —, « le chevalier de Grieux » est ainsi décrit dans un document du Cabinet des Titres reproduit par Mme Engel : « belle voix - musicien - venait au café des Beaux-Esprits - 1714 - alors commandeur apparemment - ami du Grand Prieur - passa six ans à Hausvilliers - 1730 - obtint une commanderie - 1741 - amateur de peinture ». En 1755, « le commandeur de Grieux » souscrivit avec le « marquis de Grieux » un abonnement au Journal étranger de l’abbé Prévost(6). Il peut y avoir là plus qu’un indice.

François MOUREAU


Réponse à François Moureau.

L’hypothèse “Gabriel Bernard de Rieux” fut avancée sur la base d’une série de coïncidences jugée troublante : rapport privilégié de ce personnage à Boulainviller et à ses manuscrits ; rapport possible à Maillet (possession d’un Telliamed manuscrit) ; qualité de « gentilhomme bien riche » (de Rieux disposait de 300 000 livres de rentes à sa mort) et de propriétaire normand(1) ; existence d’un frère unique « chevalier »(2). Ce faisant, nous n’avons pas manqué d’observer que l’hypothèse avait à supporter plusieurs objections, relatives notamment à l’appartenance prétendue du frère à l’Ordre de Malte et à sa carrière d’officier de galères. L’identification de Gabriel Bernard de Rieux au « Derieu » de Maillet impliquerait donc, soit une mystification de la part du premier (et de son frère), soit une confusion ou une extrapolation fautive de la part du second(3). L’une et l’autre de ces conditions gagnent en crédibilité si l’on juge que l’auteur véritable des traités cités, et au moins des deux Opinions, a peu de chances d’avoir été un érudit entièrement méconnu, autrement dit de s’être appelé de Rieux ou de Grieux, et qu’il a au contraire quelques chances d’avoir été un proche de Boulainviller (la tradition parle,comme on sait, de Mirabaud)(4).

François Moureau nous objecte, en substance, que les frères Bernard étaient trop connus pour que Maillet les décrive comme de « modestes gentilhommes normands » et se fourvoie si gravement à leur sujet. On se demande s’il n’y a pas lieu de relativiser un peu cette notoriété. Après tout, les fils de Samuel n’étaient pas plus en vue dans la capitale que des centaines d’autres “gentilhommes”, et il est clair qu’ils brillaient davantage par leurs fastes que par leur noblesse ou par le caractère exceptionnel de leurs charges. De plus, les Bernard étaient-ils aussi connus vers 1720 ou 1726, quand, peut-être, ils firent la connaissance de Maillet à Paris, que dans les années 1730(5) ? Certes, la rencontre évoquée dans la lettre à Caumont a pu s’effectuer en 1733 — la correspondance publiée par H.D. Rothschild indique que Maillet séjourna quelque temps à Paris en 1733 —, mais ce n’était pas la première rencontre, et la mystification peut être plus ancienne(6). On se demande ensuite si l’ancien consul Maillet, provençal apparemment peu mondain, et qui ne semble pas être monté bien souvent à Paris, était à même d’apprécier à sa juste dimension la “flamboyance” parisienne de ses visiteurs, et de résister à une imposture. Mais nous ne voyons pas non plus que Maillet, dans sa lettre, désigne à l’évidence de « simple[s] », « modeste(s) », « presque[s] anonyme[s] » petits hobereaux de Normandie (il évoque au contraire l’opulence de Derieu).

M. Moureau nous présente un nouveau candidat en la personne de Charles Alexandre “de(s) Grieux” (ou plutôt de son frère). L’hypothèse est séduisante, puisqu’on nous apporte ici un Normand, bel esprit, dont le nom se rapproche de Derieu et qui fut lié avec le grand Prieur de Malte. Passons sur plusieurs difficultés que l’on peut considérer comme mineures(7). Il reste au moins à identifier son frère, qui est le personnage que nous cherchons(8), ensuite à faire le lien entre ce dernier et Boulainviller, Mirabaud ou leur cercle de relations, et les manuscrits censés en provenir (Opinions sur l’âme et Opinions sur le monde). Sans oublier Maillet. L’essentiel reste donc à prouver. L’hypothèse Gabriel Bernard de Rieux était séduisante avant tout pour sa fertilité.

Il peut être utile de rappeler que dans sa lettre non datée à Fontenelle (vers 1726), l’ancien consul Maillet prétendait déjà connaître notre personnage : « Vous aurez sans doutte aussy un autre traitté de la mème plume [que les Opinions des anciens sur le monde], qui est une suite du premier et a pour titre Traité de la nature de l’ame ; je ne l’ay pas encore veu, mais je desire fort de le voir, je l’attens par Mme de Vintimille ; car je crois avoir donné lieu à l’auteur de le faire par une conversation que j’eus avec luy après avoir leu le premier traité [qui] etoit de luy, sans qu’il sçut que j’en eus la pensée »(9). Cettedame de Vintimille (sans doute Marie Charlotte de Reffuge) nous mettra peut-être sur la piste de notre personnage(10).

Alain MOTHU