À PROPOS DES PRÉADAMITES :
DEUX MANUSCRITS DES ARCHIVES NATIONALES

En 1655 paraissait à Amsterdam un ouvrage sans nom d’auteur ni d’éditeur qui aussitôt fit scandale et fut bientôt interdit. Il s’agissait de Præ Adamitæ, sive Exercitatio super versibus duodecimo, decimotertio et decimoquarto capitis quinti Epistolæ D. Paulis ad Romanos, quibus inducuntur primi homines ante Adamum conditi. — Systema theologicum ex Præ-Adamitarum hypothesi. L’auteur, Isaac de Lapeyrère, était loin d’être un inconnu, puisque, les correspondances du temps en témoignent abondamment, des copies de son manuscrit avaient circulé pendant plusieurs années à travers toute l’Europe avant qu’il ne soit enfin publié.

De ce manuscrit, et de ces copies, ne subsistait apparemment aucune trace, jusqu’à ce que Miguel Benítez découvre aux Archives Nationales le Traité Confirmatif des preadamites (A.N., L 10 n° 1 ; Benítez n° 118).

À la rubrique Préadamites, l’index du Catalogue général des Manuscrits des Archives Nationales signale un autre manuscrit, celui-ci en latin. Il s’agit de : Exercitatio super vers. 12, 13 et 14 cap. V. Epistolæ S. Pauli ad Romanos, quibus inducitur primos homines fuisse creatos longe ante Adamum (M 799, n° 2).

Le premier de ces manuscrits, Traité Confirmatif des preadamites, surtitré Dissertation philosophique sur les préadamites(1) est très probablement de la main de Lapeyrère. Il commence ainsi :

« Je me suis tousjours deffendu, monsieur, de dire mon sentiment sur la question des preadamites acause des Inductions dangereuses qu’on ne manqueroit pas d’en tirer contre moi que l’on pouvoit croire vouloir attaquer par le fondement la religion chretienne ; mais puisque vous me commandez absolument d’en raisonner en philosophe qui ne soumet ses opinions qu’a la vraisemblance, et a ce que la raison luy persuade de croire naturellement, et que vous voulez que je vous mande ceque J’en pense en cette qualité ; il faut vous obeir, ce que Je ferai d’autant plus volontiers qu’ayant l’honneur d’estre de vos plus Intimes amis, et de vous connoitre pour un esprit fort, Je serai seur que vous ne prendrez point par cette lecture d’impressions contraires a la doctrine du christianisme, et que vous soumetterez tousjours fort scrupuleusement vostre raison ala foy, ainsi que Je pretens faire toute ma vie ».

Ce personnage, “esprit fort” et “intime ami” de Lapeyrère, n’est pas nommé. Le manuscrit, qui comprend 21 feuillets recto-verso, est incomplet et sans date.

Une analyse, encore sommaire, du contenu montre qu’il s’agit d’une discussion sur les versets 12, 13, et 14 du chapitre V de l’Épître aux Romains, très proche de l’Exercitatio, c’est-à-dire la première partie de l’ouvrage de Lapeyrère.

Dans le même carton L 10 se trouve également : Dissertatio de Præadamitis. D. N. Sam. SCHELGUIGIO (L 10, n° 3)(2).

Le deuxième manuscrit, (M 799, n° 2), est un cahier qui ne contient que ce texte, paginé de 42 à 64. Il porte à la fin la mention suivante : «  Ego Jacobus Le Breton transcripsi hoc opus an. 1644, ex manuscripto quodam mihi communicato ». Là encore, le contenu est très proche de l’Exercitatio, mais il comprend aussi des passages que l’on retrouve dans plusieurs livres du Systema théologicum, la deuxième partie de l’ouvrage de Lapeyrère.

La provenance de ces manuscrits n’est pas connue de façon précise. D’après L’État général des fonds(3), une bonne partie des documents conservés dans les cartons L 10 et M 799 provient d’un versement effectué par la Bibliothèque Mazarine en 1834. Mais, d’après la recherche plus approfondie qu’a bien voulu effectuer M. Ghislain Brunel, conservateur à la section ancienne, les pièces L 10 n°1 et M 799 n° 2 n’apparaissent pas dans Le texte de l’état de versement de 1834(4).

M. Brunel précisait d’autre part qu’« aucune référence n’a pu être retrouvée sur le transcripteur de l’Exercitatio, Jacques Le Breton », mais il signalait en même temps l’existence d’une lettre de 1648 signée “Lapeyrère”, « remerciant un M. Dubuysson (rue des Francs-Bourgeois) de divers renseignements, en particulier sur le cours du Nil, figurant dans un dossier de notes de géographie ancienne, conservé en M 868, dossier 31, n° 38-50 ». La lettre en question est adressée à : « Monsieur Dubuysson, chez Monsieur du Plessis, / rue des francs bourgeois ». L’écriture et la signature paraissent bien être d’Isaac de Lapeyrère. Le texte en est le suivant :

Monsieur,
Je vous rends mille graces des doctes, et curieuses recherches que vous m’avez envoyées. J’y ai appris quantité de belles choses que ie ne sçavois pas, et dont ie vous ay une obligation très particulière. Le fluvius Ægypti qui vous m’avez enseigné est appellé aussy Rivus Nili, fait un effort merveilleux pour ma conviction que le passage se doit entendre du Nil mesme, non pas au sens que les Juifs ont possédé autrefois la Terre saincte, mais comme la Prophétie porte qu’ils la possederoient quelque iour.
Ie m’engagerois dans un grand discours si ie vous en disois davantage, ie le reserve pour nostre premiere [veue  ?] et de vous assurer de vive voix comme ie fay par ce billet, que ie suis
Monsieur / Votre très humble & / très affectionné serviteur
Lapeyrère
Ce lundy 29 / juin / 1648

Cette lettre est agrafée à un cahier manuscrit, rédigé en latin et paginé de 3 à 13, qui est un développement sur la dénomination des fleuves (Nil ou fleuve Egypte, Euphrate ou grand fleuve…). À la fin du texte, se trouve cette mention :

Hæc in gratiam domini de la peyrere qui opere suo de Præadamitis aut simili [?] debet, accomodata commenti summa eique scripta(5) transdidimus [?] solstitiu anni M.DC.XLVIII.

Il n’y a donc aucun doute que l’auteur du cahier est bien le Dubuysson à qui la lettre de Lapeyrère est adressée.

François-Nicolas Baudot, sieur du Buisson et d’Ambenay (1590-1652), dit Dubuisson-Aubenay, est un personnage assez méconnu qui nous intéresse à plus d’un titre. D’une part, c’est un ami de Lapeyrère qui le cite à plusieurs reprises dans la correspondance échangée en 1645 avec son ami le savant danois Ole Worm :

Notre Ami - le mien s’il le veut bien, le vôtre et celui de notre Bourdelot - Mr du Buisson, avait promis de rechercher cette abbaye(6) […]. Sachez que c’est un homme d’un savoir peu commun, qui reconnait un figuier là où il y a un figuier, et qui l’appelle un figuier(7).

D’autre part, c’est un ami intime de Jean-Baptiste Hullon, (prieur de Cassan et demi-frère de Jean-Jacques Bouchard), qui possédait une copie des Préadamites(8).

Dubuisson-Aubenay passe pour un des hommes les plus instruits de son temps(9), recueillant toute sa vie des notes sur différentes matières: chronologie, géographie, épigraphie antique et moderne, négociations diplomatiques, etc… Une grande partie de ces écrits est conservée à la Bibliothèque Mazarine (fonds Dubuisson-Aubenay, manuscrits répertoriés du n° 4366 au n° 4418, qui proviennent du séminaire St-Sulpice).

De 1612 à 1642, il ne cesse de voyager dans toute l’Europe, dans le cadre de diverses missions diplomatiques. Quand il séjourne à Paris, il loge chez des amis, et surtout chez le plus ancien d’entre eux, Jacques Le Breton, bourgeois de Paris, demeurant rue St-Jacques, qui s’occupe de ses affaires pendant ses voyages et ses absences. C’est chez ce dernier que, dès avant 1637, Dubuisson-Aubenay laisse en dépôt la plupart de ses manuscrits, de ses médailles et des collections de toutes sortes qu’il recueille. Même après 1642, alors qu’il s’est fixé à Paris(10), il laisse ses papiers rue St-Jacques, chez son ami Le Breton, qu’il désigne comme son exécuteur testamentaire. Au second fils de celui-ci, prêtre de la Congrégation de Saint-Sulpice, nommé également Jacques Le Breton, il lègue tous ces papiers qui occupent, rue St-Jacques, un buffet et quatre coffres et malles, comme il le précise lui-même dans son testament(11).

Il semble que Jacques Le Breton fils ait déposé ces papiers à la bibliothèque du séminaire de Saint-Sulpice très peu de temps après la mort de Dubuisson-Aubenay (1er octobre 1652), d’où ils furent transportés plus tard à la bibliothèque Mazarine.

Il ne fait donc guère de doute que le manuscrit de 1644 soit de la main d’un des deux Jacques Le Breton, père ou fils(12). Il est très probable aussi qu’il a été copié à l’intention de quelqu’un d’autre, le copiste manifestant à la fin du texte son désaccord avec le contenu de celui-ci :

Contra superiora est illud Actor. 17. [?](13) ex uno omne genus hominum ex quo patet falsam esse thesim et præterea erroneæ explicatur textus scripturæ. Et [?] notâ digna est hæc Exercitatio.

Cette copie était-elle destinée à Dubuisson-Aubenay ? Ou était-ce au contraire une commande de celui-ci ?

Le manuscrit “original” avait-il été fourni par Lapeyrère lui-même, ami de Dubuisson-Aubenay, avant son départ pour le Nord en mars 1644(14) ? Etait-ce une copie de l’original, procurée peut-être par Jean-Baptiste Hullon, lui aussi ami de Dubuisson-Aubenay, et qui, nous le savons, possédait une copie des Préadamites ? Il ne s’agit pour l’instant que d’hypothèses.

C’est probablement à la mort de Dubuisson-Aubenay, en 1652, que Jacques Le Breton fils dépose les papiers que ce dernier lui avait légués à la bibliothèque du séminaire de Saint-Sulpice. La bibliothèque Mazarine. possède un catalogue manuscrit de cette bibliothèque, en 5 volumes in-fol. (nos 4179-4183) : Catalogus Bibliothecæ Seminarii Sti Sulpitii materiarum ordine dispositus. Les livres y sont classés selon leur format. Le cinquième volume comprend une liste des Libri prohibiti (ff. 3885 à 4241), dans laquelle figure la rubrique Præadamitæ, Iudei, Talmudici, Cabalista. Parmi les ouvrages classés in fol., on trouve la mention suivante :

Tractatus de Præadamitis sive exercitatio super versus 12, 13 et 14 capitis 5. Epistolæ ad Romanos authore ut conjicere licet I. de la Peyrère. Item varia de terra promissionis, arabibus de authore Dubuisson. aubenay quæ, saltem aliqua composuit, in gratiam domini de la Peyrere an. 1648. Item une lettre de mr de la Peyrere a mr Dubuisson aubenay. 1. vol. fol. ms.
Ce volume porte la cote Cc2.

Là encore, il ne fait guère de doute que les deux dernières pièces du volume sont celles qui se trouvent aux Archives Nationales (M 868, dossier 31, voir supra). Léguées par Dubuisson-Aubenay à Jacques Le Breton fils, déposées par celui-ci à la bibliothèque de Saint-Sulpice, elles auraient ensuite été transportées à la Mazarine, puis aux Archives Nationales, lors du versement de 1834.

D’autre part, aucune cote autre que celle des A.N. n’apparaît sur les différents feuillets, sans doute parce qu’il s’agit de pièces séparées de leur dossier d’origine, comme c’est le cas de la première pièce du volume, Tractatus de Præadamitis… Ce manuscrit ne se trouve pas dans le carton M 868 aux A.N. ; il ne se trouve pas non plus à la Mazarine. Qu’est-il devenu ? Il est tentant de penser, sans preuve formelle, qu’il s’agit du manuscrit de 1644 copié par Le Breton père ou fils, déposé à St-Sulpice, et plus tard — dans quelles circonstances et pour quelles raisons ? — dissocié des pièces auxquelles il était joint.

Enfin, le catalogue de la bibliothèque du séminaire de Saint-Sulpice offre encore une surprise. Parmi les ouvrages classés in fol°. 4° de la rubrique Præadamitæ, Iudei, Talmudici, Cabalista, on trouve regroupés sous la même cote (4, 4a, 4b) les 3 ouvrages suivants :

Præadamitæ sive exercitatio super versus 12, 13, 14° capitis 5e Epistolæ ad Romanos, 1 vol. 1655 (Cc4)

Dissertatio de præadamitis præside D. Sam. Schelguigio, Wittembergæ, 1714 (Cc4a)

Dissertation philosophique sur les Preadamites. Tté confirmatif des preadamites, mss (Cc4b)

Les deux derniers ouvrages se retrouvent dans le même carton des A.N. (L10 n° 3 et n° 1, voir supra). Pour ce dernier, l’identification est certaine, car le manuscrit des A.N. porte en première page la cote de St.-Sulpice (Cc4b). Malheureusement, cela ne suffit encore, pour l’instant, ni à dater le manuscrit, ni à en identifier le bénéficiaire.

Elisabeth QUENNEHEN