LES LECTURES “NÉCESSAIRES” DU MARQUIS DE SADE

La bibliothèque que Sade se constitua entre 1765 et 1778 en son château de La Coste nous est connue par deux inventaires, le premier daté du 12 avril 1769(1), le second datable de 1776-1778(2). Ces inventaires recensent au total plus de six cents titres dont — personne ne s’en étonnera — une forte proportion d’ouvrages prohibés de toutes sortes : érotiques, hérétiques (réformés, gallicans, jansénistes), antichrétiens, déistes, matérialistes. Parmi ceux-ci figurent bon nombre de traités philosophiques radicaux qui nous sont familiers. Ils sont souvent regroupés en recueils factices, et se trouvent pour la plupart inclus dans deux collections que Sade fit relier spécialement en cuir rouge et intitula, à l’instar de Voltaire, “Grand” et “Petit” Recueils nécessaires (n° 91 et 427)(3).

Plusieurs textes peu orthodoxes échappent à ces deux collections, que l’on trouve répertoriés ailleurs. Par exemple : De la nature de Robinet (n° 40), Telliamed (n° 64), Les Moeurs de Toussaint (n° 69), Le Système social (n° 72), Le Monde, son origine et son antiquité (n° 85), le Tractatus de Spinoza traduit par Saint-Glain (n° 92), Le Bon Sens (n° 94), les Éléments philosophiques d’Hobbes (n° 95), L’Antiquité dévoilée et L’Origine du despotisme oriental de Boulanger (n° 437 et 441), les Nouvelles libertés de penser (n° 447), L’Esprit du clergé (n° 443), les OEuvres de La Mettrie (n° 431, voir 444), celles d’Helvétius (n° 93, voir 438), de d’Argens (n° 87-90, 254, 344, 396, 403-405), un bon nombre d’“érotiques”(4). Les critères sadiens d’intégration dans ses deux Recueils conservent donc pour nous une part de mystère.

Il est vrai que seul l’inventaire de 1769 nous transmet le contenu du Grand et du Petit Recueils nécessaires — classés tous deux parmi les livres de « philosophie nouvelle ». L’inventaire de 1776-78 n’indique que le nombre de volumes. Or on constate que plusieurs ouvrages séditieux signalés en 1769 en dehors des deux recueils, ont disparu dans la liste de 1776-78(5), et qu’à l’inverse, le nombre de volumes du “Grand” et du “Petit” Recueils nécessaires augmente, le premier passant de neuf à dix volumes, le second de huit à dix-neuf(6). On peut donc supposer que certains ouvrages de 1769, peut-être trop récemment acquis, non encore reliés comme il convenait, ou déclassés au moment de l’inventaire, ont rejoint un peu plus tard l’un ou l’autre des Recueils. Cette éventualité ne concerne cependant pas tous les “exclus”, et il est de toute manière vraisemblable que ces collections se sont enrichies entre temps de brûlots nouvellement parus, très abondants entre 1769 et 1778 (Bachaumont en est un bon témoin). C’est certainement le cas, par exemple, des Lettres à Sophie (« à Londres, dix-huitième siècle »), dont le marquis recopiera des pages entières dans La Nouvelle Justine (1797)(7). C’est peut-être le cas aussi du Jordanus Brunus redivivus, publié en 1771 parmi des Pièces philosophiques (et connu par plusieurs manuscrits), où Antoine Adam a détecté une préfiguration de cette Nature inhumaine et destructrice si chère à Sade : « Tous les accidents de la nature forment un cercle de dépendances mutuelles. La vie d’un individu a toujours pour condition la mort d’un ou de plusieurs autres individus, de quelque règne que ce soit » ; « Tel est le jeu éternel de la nature. Sans la vie, rien ne mourrait, et sans la mort, rien ne vivrait » ; « point de termes plus proches que ceux-ci dans la nature : putréfaction, génération ; génération, putréfaction »(8).

Il ne nous est pas précisé si les textes compris dans les deux Recueils étaient ou non manuscrits, mais c’était certainement le cas de plusieurs d’entre eux, telle La Religion chrétienne analysée, dont le volume déplacé avait fait l’objet d’un premier signalement dans l’inventaire en dehors du Petit recueil nécessaire, biffé par la suite, où il était justement précisé : « manuscrit ». Au moment où le rédacteur de l’inventaire passa en revue, rapidement, le contenu des deux Recueils, il ne s’est visiblement pas soucié d’apporter des précisions de ce type. On doute cependant que les manuscrits existassent en grand nombre, compte tenu du commencement assez tardif des deux collections — selon toute vraisemblance dans les années 1765-1769(9) —, c’est-à-dire à une époque où la quasi-totalité des textes mentionnés étaient déjà imprimés (voir cependant plus bas, à propos de d’Holbach).

Nous détaillons ci-après les contenus du Grand et du Petit recueil nécessaire, tels qu’ils apparaissent dans l’inventaire de 1769, en nous bornant à rappeler le nom des auteurs présumés des ouvrages (les noms entre crochets se distribuent à tous les titres qui suivent jusqu’à l’attribution suivante). Pour plus de détail concernant ces auteurs et les titres cités (références éditoriales, circulation manuscrite, composition des recueils), on pourra se reporter à notre édition de l’inventaire dans les Papiers de famille de Sade.


GRAND RECUEIL NÉCESSAIRE

Vol. I. [Voltaire], Dictionnaire philosophique ; La Pucelle ; Traité de la tolérance.

Vol. II. [idem], Évangile de la raison.

Vol. III. [Burigny ?] Examen critique [des apologistes de la religion chrétienne] de Fréret ; [Voltaire], Examen important [par Milord Bolingbroke] ; [Challe refondu par d’Holbach], Le Militaire philosophe.

Vol. IV. [Voltaire], La Princesse de Babylone ; L’Homme aux quarante écus ; Chinki ; Lettres sur Rabelais ; Les Colimaçons ; Relation de la mort du chevalier de la Barre ; Droits des Hommes et usurpation des autres ; Fragments [des] instructions pour le Prince royal de Prusse ; Remontrance des pasteurs du Gévaudan ; Homélie prononcée en 1768 [scil. 1765] ; Homélie du pasteur Bourn ; [Gudin de La Brunellerie], Le Royaume mis en interdit.

Vol. V. [Voltaire éditeur], Analyse de la religion chrétienne ; [Voltaire], Dialogue du douteur et de l’adorateur ; Dernières paroles d’Épictète à son fils ; Dîner du comte de Boullainvilliers ; [Charles Borde ?], Le Catemnèse [scil. Catéchumène] ; [Dulaurens ? Voltaire ?], Le Bannissement des Jésuites ; [Voltaire], L’Épître aux Romains ; Les Questions de Zapata ; La Profession de foi des théistes ; Discours aux confédérés catholiques de Kaminiec de Pologne.

Vol. VI. [Voltaire], Philosophie de l’Histoire ; Défense de mon oncle ; [D’Argens refondu par Voltaire], Discours de l’Empereur Julien contre les Chrétiens ; [Voltaire], L’A.B.C., dialogues curieux ; Singularités de la nature.

Vol. VII. [Maubert de Gouvest], Lettres Cherakaséennes ; [Pierre Cuppé], Le Ciel ouvert à tous les hommes ; [Voltaire], Le Philosophe ignorant ; Supplément au Dictionnaire Philosophique ; Recueil des Évangiles.

Vol. VIII. [Voltaire], L’Évangile du jour.

Vol. IX. [D’Holbach ?], Système de la nature.

PETIT RECUEIL NÉCESSAIRE

Vol. I. [“c.f.c.D.c”, publié par Voltaire], La Religion chrétienne analysée ; [D’Argens], Thérèse philosophe ; [Du Marsais], Doutes sur la religion ; [Anonyme], Traité des trois imposteurs ; [Voltaire], Sermon prononcé à Bâle en 1768.

Vol. II. [D’Holbach], Lettres à Eugénie ; [Fréret], Lettre de Thrasybule à Leucippe ; [J.- B. Rousseau ? Lourdet ?], La Moïsade ; [D’Holbach], Le Christianisme dévoilé.

Vol. III. [Bernis ? Gueulette ? Caylus ?], Nocrion ; [John Hill, tr. Sainte-Colombe, puis Francis Coventry, Meusnier de Querlon], Lucina, sine concubitu, Concubitus sine lucina ; [Anonyme], Le Pythagore moderne ; [Fougeret de Montbron], Le Canapé ; [Jean Barrin ? Chavigny de Saint-Martin ?], Les Désirs [scil. Délices] du cloître ; [Anonyme], La Vie voluptueuse des Capucins ; [Anonyme], Le Joujou des Messieurs ; [Mouffle d’Angerville et Rochon de Chabannes], La Constitution de l’Hôtel du Roule.

Vol. IV. [D’Holbach], Les Prêtres démasqués ; La Cruauté religieuse ; [Claude Yvon], La Liberté de conscience ; [Anonyme adapté par d’Holbach], L’Enfer détruit.

Vol. V. [Non identifié], L’École de Vénus ; [Collins, tr. partielle d’Holbach] L’Examen des prophéties.

Vol. VI. [Mirabaud ?], Opinions des anciens sur les juifs ; [Collins, tr. d’Holbach], L’Esprit du judaïsme ; [D’Holbach], L’Histoire de la superstition.

Vol. VII. [D’Holbach], Essai sur les préjugés ; [Toland, tr. d’Holbach], Lettres philosophiques ; [Antoine Louis ?], Essai sur la nature de l’âme.

Vol. VIII. [Fontenelle ?], La République philosophique ; [Diderot], Pensées sur l’interprétation de la nature ; [D’Holbach], L’Imposture sacerdotale ; [Diderot], Pensées philosophiques ; Saint-Hyacinthe [?], Pensées secrètes sur les penchants [sic].


Libéré de prison en 1790, Sade se fixera à Paris et se fera expédier par Gaufridy, son mandataire en Provence, l’intégralité ou la quasi-intégralité de sa bibliothèque de La Coste. Les deux Recueils nécessaires feront partie du premier envoi (printemps 1791), constitué des ouvrages et du mobilier les plus nécessaires aux yeux de Sade (plusieurs de ses propres « manuscrits libres » devaient être compris dans l’envoi)(10). Dans les romans qu’il composera, ou achèvera dans les années suivantes sont détectables plusieurs emprunts, parfois très conséquents, souvent textuels, aux éléments du “grand” et du “petit” Recueils nécessaires — comme, du reste, à d’autres ouvrages de La Coste(11). C’est ainsi que l’on retrouve près de la moitié de la Lettre de Thrasybule à Leucippe de Fréret dans l’Histoire de Juliette(12), et la quasi totalité des Questions de Zapata dans La Nouvelle Justine(13). C’est certainement aussi dans le Traité des trois imposteurs, et non dans Guillaume Lamy directement (absent de la bibliothèque) ou son interprète La Mettrie, que Sade puise le système “hermético-matérialiste” de l’âme professé par la Durand dans l’Histoire de Juliette, système selon lequel « l’âme de l’homme, absolument semblable à celle de tous les animaux, mais autrement modifiée dans lui, à cause de la différence de ses organes, n’est autre chose qu’une portion de ce fluide éthéré, de cette matière infiniment subtile dont la source est dans le soleil »(14). Les Letters to Serena de Toland, représentées dans la bibliothèque par la traduction de d’Holbach (Lettres philosophiques, 1768), le convainquirent peut-être d’apparier la tyrannie politique et le théisme, et d’affirmer que vie et mort ne sont que les avatars, simples modifications formelles de la matière éternelle(15). Thérèse philosophe, « ouvrage charmant du marquis d’Argens, le seul qui ait montré le but, sans néanmoins l’atteindre tout à fait, l’unique qui ait agréablement lié la luxure et l’impiété », a pour sa part influencé Sade, tant dans la dimension littéraire (même recours à une héroïne-narratrice ; même alternance de scènes luxurieuses et de dissertations ; même présence de récits emboités ; similitude de plusieurs scènes et intrigues, etc.), qu’au niveau de l’argumentation philosophique(16). Espérons que la liste reproduite ci-dessous suscitera des recherches sur d’autres sources de Sade (incluant les écrits cités de Voltaire et de Diderot !)(17), ou du moins apporte quelques éclairages utiles sur l’influence philosophique tardive de certains classiques “clandestins”.

L’une des sources capitales et bien connue de Sade est le baron d’Holbach. Cependant, que penser de ce Système de la nature, de L’Esprit du judaïsme et de l’Essai sur les préjugés, prétendument parus en 1770, dans un inventaire censé avoir été réalisé le 12 avril 1769 ? L’attribution à d’Holbach pourrait à la rigueur être contestée pour ce qui regarde le premier ; mais, en vérité, quel ouvrage homonyme aurait sa place dans le subversif Grand recueil nécessaire ? (le Système de la nature. Essai sur la formation des corps organisés de Maupertuis ? le Systema naturæ de Linné ?). On sait aussi quel rôle le « livre d’or » de d’Holbach joua dans la formation philosophique de Sade, et il est certain qu’il possédait déjà vers 1776 ce livre qui « devroit etre dans toutes les bibliotheques et dans toutes les tetes »(18), alors que sa biographie intellectuelle ne révèle aucunement l’influence du livre de Maupertuis, ni d’aucun autre Système de la nature(19).

On peut exclure d’emblée qu’il soit question de manuscrits. On pourrait à la rigueur l’envisager à propos du Système de la nature, dont l’inventaire ne mentionne pas deux volumes (forme sous laquelle sont connues les éditions les plus primitives du Système), et au sujet duquel l’abbé Bergier confiait à Trouillet, le 5 février 1770, qu’il courrait en manuscrit depuis une quinzaine d’années déjà — ce que pourrait accréditer une lettre d’Alessandro Verri à son frère datée du 26 novembre 1766(20). Point de traces, en revanche, de manuscrits de l’Essai sur les préjugés et de L’Esprit du judaïsme.

Doit-on alors mettre en doute la date de l’inventaire, 12 avril 1769 ? L’opération est hazardeuse. Certes, le document original nous est aujourd’hui perdu, mais Garcin aussi bien que Lély, qui l’eurent en mains, attestent qu’il était inclu dans un État des meubles et effets du château de La Coste fait le 12 avril 1769(21). Or on sait que Sade se trouvait en son château à cette date, et qu’il quittera cette résidence le 23 avril pour n’y pas revenir avant deux ans : n’est-il pas raisonnable de croire que l’État fut réalisé sous son contrôle ?(22) Reconnaissons enfin que sur plusieurs centaines de titres que comprend l’inventaire, seuls tendent à infirmer la date du 12 avril 1769 des livres issus de la “synagogue holbachique”. Or il est bien avéré que ces éditions furent souvent antidatées. Ce fut le cas, en l’occurrence, des trois textes mentionnés : on a la garantie formelle que l’Essai sur les préjugés, l’Esprit du judaïsme et le Système de la nature, étaient déjà imprimés en novembre 1769(23). Peut-on encore avancer de sept ou huit mois la date de leur parution ? Sortirent-ils bien alors des presses de Rey, et dans l’affirmative, se peut-il qu’Avignon ait été servi avant Paris, et par quel canal ?

Alain MOTHU