MÉDECINE ET ATHÉISME.
L’INSTRUCTION DU MÉDECIN LA FRESNAYE (B.N. FR. 15722)

En régime spiritualiste et dualiste, on acquiert vite mauvaise réputation à scruter les fibres et fouiller les viscères. Qui s’intéresse de trop près au corps et à ses mécanismes doit forcément en vouloir un peu à l’âme, par extension au surnaturel, peut-être enfin à Dieu. « Bon physicien, mauvais chrestien », disait-on au XVIIe siècle(1). Mais aussi : « E tribus medicis unus Atheus », voire « Ubi tres medici, duo Athei », et même « Medici aut atheisti »(2). Recommandant, en 1635, son médecin Johan Elichmann à Pierre Dupuy pour accompagner le Président de Thou à Constantinople, Claude Saumaise précise que « pour sa religion, il ne faut pas que Mr de Thou appréhende d’en avoir du bruit. Outre qu’il est fort homme de bien en ses moeurs & fort pacifique, il semble que c’est l’ordinaire de tous les Médecins, de n’estre pas fort zélez pour aucune religion »(3). En publiant quelques années plus tard sa trop libre Religio medici (1643), Thomas Browne était lui-même pleinement conscient de la réputation de mécréance qui oblitérait sa profession : « Pour ce qui est de ma religion, bien que plusieurs circonstances puissent persuader les gens que je n’en ai point, à savoir le caractère généralement scandaleux de ma profession, le cours naturel de mes recherches... »(4). Il ne se doutait pourtant pas que le titre de son livre allait devenir un euphémisme d’“incrédulité”, et qu’on placerait un jour son patronyme en tête de traités à coloration matérialiste(5).

Cette mauvaise réputation du corps médical est bien attestée déjà au XVIe siècle : les Pierre d’Abano, Pomponazzi, Cardan, J.C. Scaliger, Cesalpino, Paracelse, ou encore Rabelais, tous médecins, n’y sont pas étrangers(6). Mais elle paraît bien s’amplifier au siècle suivant, dans la seconde moitié surtout, où se multiplient les “agressions” de l’orthodoxie religieuse à l’encontre des médecins — François Du Suel voudra même leur défendre l’entrée des abbayes(7) —, et où se multiplient corrélativement les défenses en provenance de la corporation : l’Apologie pour les medecins, contre ceux qui les accusent de deferer trop à la Nature et de n’avoir point de Religion, du « conseiller et medecin ordinaire du Roy » Charles Lussauld (Paris, 1663) ; Les Medecins à la censure ou Entretiens sur la medecine de G. de Bezançon (Paris, Louis Gontier, 1677) ; la « Refutation de la calomnie : E tribus medicis unus Atheus » d’un certain « M.V. », en pièce liminaire à l’Histoire de l’animal de Daniel Duncan (Montauban, 1686) ; l’Essay on the mechanical fabrick of the universe de Purshall (Londres, 1707)(8) ; les Réflexions critiques sur la Médecine de Le François (Paris, 1714) ; sans oublier cette contre-attaque que la Faculté de Paris publia en 1672 : Doctoris medici Parisiensis oratio. Medicos esse Dei vicarios(9).

Que reprochait-on au juste aux médecins ? Comme l’indique le titre du livre de Lussauld, « de déférer trop à la Nature ». La septième cause de l’athéisme, expliquait Mersenne dans ses Quæstiones celeberrimæ in Genesim de 1623, « est le goût désordonné et le zèle excessif avec lequel certains s’appliquent aux phénomènes naturels et rapportent à des causes naturelles tous les mouvements, effets, propriétés et affections qui en font partie, si bien que rien ne leur semble au-dessus de la nature ; de là vient que les philosophes et les médecins ont du penchant pour l’athéisme et y viennent tomber »(10). Cariste, contempteur de la médecine dans le dialogue cité plus haut de Bezançon, explicite par quelle fatalité psychologique les médecins ont toujours « eu beaucoup d’antipathie avec la Religion » (« nous ne voyons point de gens qui se mettent moins en peine des choses divines, que les Medecins »), et même pourquoi la médecine « souffre chez elle peu de Chrestiens, & fait beaucoup d’athées » : « Comme leur employ, les arreste à la consideration des objets sensibles, leur esprit s’accoustume peu à peu à n’admettre que les idées grossieres des corps, & ils se rendent incapables de concevoir les choses surnaturelles, que la chair ny le sang ne peuvent reveler. Leur parler de Dieu c’est à leur avis les entretenir de chimeres. Prenez-y garde, vous ne les entendrez jamais prononcer ce venerable nom de Dieu. Ils l’évitent en tous leurs discours comme un écueil dangereux. La Nature est leur idole, à qui ils attribuent le tout. Chez eux tout est tempérament, tout est corps, tout est matiere. Que peuvent produire des esprits si fort materialisez ? La chair & le sang qui est l’objet continuel de leurs pensées, devient le but ordinaire de leurs affections. Et je pense qu’ils ont raison lors qu’ils s’appellent eux-mesme des Physiciens sensuels. Medicus est Physicus sensualis. Car de quels vices ne sont pas capables des gens qui n’ont ny religion, ny morale ! »(11). C’est pure calomnie, répondront les défenseurs de la médecine, de suspecter les médecins d’irréligion du seul fait qu’ils ont sans cesse le mot de Nature à la bouche, « car cette Nature sur laquelle on fait le procès de la Religion des médecins, comme s’ils ne croyaient qu’au matériel des objets qu’elle leur donne à contempler ou à traiter, cette Nature, dis-je, n’est autre chose que l’impression d’un doigt créateur, transmis et resté dans tous les corps, et qu’un Médecin voit dans le moindre des organes de celui de l’homme »(12). Peut-on être plus convaincant ?

La mauvaise réputation des médecins devait certes beaucoup au préjugé. La lecture d’auteurs païens ou arabes n’était pas, d’abord, un signe d’influence positive (d’ailleurs, Galien n’avait-il pas nié l’immortalité de l’âme ?). Ensuite, pour avoir fait le “choix” idéologiquement coupable du corps, membre déprécié de notre dualité, il semble que les médecins s’étaient rangés du mauvais côté. Enfin, il est de fait qu’ences grands siècles de la sorcellerie que furent les XVIe et XVIIe siècles, il suffisait de mettre en doute la réalité d’une possession pour se voir persécuté et traité d’athée ; c’est ce que le médecin Naudé faisait observer dans son Mascurat (1649)(13). Malgré tout, le préjugé défavorable dont nous parlons ne pouvait être totalement injustifié, au moins a posteriori : la curiosité et la méthode conduisant à privilégier les lois naturelles et l’expérience sensible au détriment des diableries et (faux) miracles — « les première études des médecins sont le premier pas qui les conduit à l’irréligion », écrira La Mettrie(14) ; ensuite, une certaine persécution sociale et religieuse conduisant à une marginalisation et à un repli sur des valeurs intellectuelles de « déniaizés »(15), justifiaient au moins l’idée que la médecine n’était pas dénuée de toute « semence » d’athéisme(16).

Mais on sait aussi que de Diagoras à La Mettrie — et au delà, jusqu’à l’“athée” Taslima Nasreen, si l’on nous permet cette incursion dans l’actualité —, la liste des médecins suspectés d’en avoir effectivement développé les germes est interminable, et particulièrement bien fournie dans la période qui nous intéresse. Médecin, par exemple, ce mystérieux athée Morin que met en exergue le jésuite Raynaud en 1622(17). Médecin aussi, et du cardinal de Noailles, Joseph Trouillet, dont Busson et Pintard évoquent la figure(18). Médecins et familiers du Grand Condé, l’« athée de profession » Gratien [?] Rivière(19) et le très fameux « athée Bourdelot », qu’on ne présente plus. Médecin aussi, et non moins célèbre athée que ce dernier, le fondateur du Jardin des Plantes et médecin de Louis XIII, Guy de La Brosse : « un fourbe, un athée, un imposteur [...] qui mesme en mourant n’a eu non plus de sentiment de Dieu qu’un pourceau », écrivait de lui son collègue Guy Patin (au demeurant peu bigot lui-même)(20). On pourrait citer encore l’illustre “déniaizé” Gabriel Naudé ; ce Louis Bazin, sans doute plus déiste qu’athéiste mais antichrétien virulent et pourfendeur des “trois imposteurs”, que prétendit convertir le P. Paul Beurrier, le confident de Pascal(21). Comment ne pas mentionner encore l’« impius homo » Guillaume Lamy ; Saint-Romain, que Mme de Sévigné prédestinait à l’enfer(22) ; les “spinozistes” Jean-Maximilien Lucas (auteur présumé de la Vie de Monsieur Benoît de Spinosa, c. 1680, publiée en 1719) et Morelli ; le Dauphinois Barnaud, accusé d’avoir écrit le Traité des trois imposteurs(23) ; le Niortais Abraham Gauthier, celui-là authentique auteur de Parité de la vie et de la mort. Et tant d’autres(24)...

Nous reproduisons ci-dessous, d’après une copie conservée dans un Recueil d’affaires ecclesiastiques provenant du chancelier Séguier (B.N. Fr. 15722, f° 478-481), (une information judiciaire datée de janvier 1648) concernant un autre médecin, le sieur La Fresnaye(25). Nous n’avons pas su identifier cet “énergumène” qui, d’après la description sans doute très stéréotypée qu’en donnent ses accusateurs, présentait tous les symptômes de l’athéisme : il était jureur, débauché, luxurieux, blasphémateur, comploteur, fourbe, brutal, virtuellement criminel(26). Nous ignorons de même si cette instruction eut des suites (nous n’avons personnellement inspecté aucun fonds d’archives parlementaires et judiciares). Quoique le cas du médecin La Fresnaye ne concerne pas directement la littérature clandestine, sa figure si typique ne manquera pas d’être rapprochée de celles des « dissidents de la Renaissance » dont F. Berriot nous a entretenus lors du séminaire d’O. Bloch, le 30 avril 1994.

Alain MOTHU