À PROPOS DES LIVRES “PHILOSOPHIQUES”

Robert Darnton, qui a publié un catalogue de livres prohibés tel qu’il figure (manuscrit, sans titre ni date) dans les archives de la Société typographique de Neuchâtel, a bien marqué l’assimilation qui était faite à l’époque de “philosophique” à “prohibé”(1). Je me contenterai ici de quelques remarques :

Il est probable que le terme “philosophique” fut utilisé par les libraires après la condamnation par le Parlement de Paris, le 18 août 1770, des ouvrages suivants, accusés de « détruire l’harmonie établie entre tous les ordres de l’État » : l’Examen critique des apologistes de la religion chrétienne, attribué alors à Fréret ; l’Examen impartial des principales religions du monde ; le Discours sur les miracles de Jésus-Christ de Woolston ; Dieu et les hommes de Voltaire, et trois ouvrages de d’Holbach : Le Christianisme dévoilé, La contagion sacrée et le Système de la nature ; ce dernier, qui venait de paraître, était considéré comme si explosif que souvent les commandes ne comportent que les initiales du titre ; on trouve même le titre déguisé en Systema naturæ (Linné). Le réquisitoire était particulièrement violent.

Et comme ces livres se vendaient bien, on y joignit une autre catégorie de livres d’un bon rapport, les livres plus ou moins “pornographiques”, illustrés bien entendu. En tout cas, la plus ancienne commande de livres “philosophiques” est peut-être celle de Gabriel Grasset à la STN le 11 juin 1771 : « Pouvez-vous me donner les justes prix des livres qui ont rapport à la note ci-jointe, Le système d.l.n. et généralement le prix de tous les ouvrages philosophiques, tous les livres libres et voluptueux »(2) .

Le 20 décembre 1772, le libraire Chevrier, de Poitiers, fait une commande importante à la STN : « Voici un petit catalogue de livres philosophiques dont je vous prie de m’envoyer facture avant l’expédition »(3). Cette commande comprend 62 titres, les quatre derniers étant ceux de livres à figures. Toutes les oeuvres de Boulanger et du corpus d’Holbach parues avant 1772 y figurent, à l’exception de De l’imposture sacerdotale (1767) et de Les Prêtres démasqués (1768). On y trouve également les ouvrages de Voltaire.

Le 3 septembre 1775, le libraire Pavier, de Châlons-sur-Marne, passe une commande à la STN qui lui a envoyé son « catalogue de livres prohibés ». La commande comprend 30 titres dont 4 de d’Holbach et 4 de Voltaire. Il est intéressant de comparer cette liste avec celle publiée par R. Darnton : ce dernier catalogue comprend 111 titres ; lorsque les dates de publication sont données, elles vont de 1770 à 1775, ce qui avait conduit R.Darnton à dater ce catalogue de 1775. Or il ne s’agit pas de la même édition, car on ne retrouve pas sur la liste de R. Darnton les deux titres commandés par Pavier, c’est-à-dire Le Catéchisme du citoyen et L’Ami des lois, brûlés par le Parlement de Paris le 30 juin précédent.

Un an plus tard, la STN envoie Favarger prospecter dans le Lyonnais, la Bourgogne et le Dauphiné. Il remet le catalogue spécial de livres “philosophiques” à ceux des libraires qui se montrent intéressés. C’est probablement le catalogue publié par R.Darnton.

Françoise WEIL