PETER FRIEDRICH ARPE COLLECTIONNEUR

Peter Friedrich Arpe (1682-1740)(1) a tôt découvert son intérêt pour les textes clandestins. En qualité de maître d’hôtel, de professeur durant une courte période, puis de simple conseiller de légation, il n’a certes pas eu, pour acheter des livres et des manuscrits, les possibilités d’un Johann Christian Wolf ni même de Johann Albert Fabricius ou de Conrad Zacharias von Uffenbach. Mais par ses contacts avec des collectionneurs(2), par des échanges judicieux de textes et par des spéculations boursières, il a su du moins se ménager la base d’une petite collection. Tout de suite après la fin de ses études (1702), il a fait des exposés sur les manuscrits rares et clandestins devant certains cercles intellectuels de Kiel(3) — vraisemblablement la Societas scrutantium dirigée par Johann Burkhard May (Majus). Toutefois ce n’est pas à Kiel, mais par des fréquents séjours à Copenhague, dans les cercles de collectionneurs à l’esprit ouvert de cette ville, qu’il posa les fondements de sa connaissance des textes hétérodoxes et en acquit des copies. Il s’occupe dans les années 1705 de Vanini, du Colloquium de Bodin et Worms et Frankenau lui font connaître l’écrit De imposturis religionum. Il se fait faire en 1706 une copie du Borboniana à partir de l’autographe qui était la propriété de Christian Reitzer (aujourd’hui ms. 77 de la Landesbibliothek de Wiesbaden). Il écrit dans ces années-là son Apologia pro Vanino. Lors de son séjour aux Pays-Bas en 1712-1714, il parvient, à obtenir des copies de l’Esprit de Spinosa et aussi des textes d’Adrien Beverland. On ne sait pas quand Arpe commença à faire relier ses copies en volumes auxquels il donna le titre de Bibliotheca curiosa. Le seul volume identifié jusqu’à présent (Bibliotheca curiosa Volumen X Irreligiosum, ms. Diez C Quart 37, Staatsbibliothek Berlin) date vraisemblablement des années 1720. Il contient à côté du Breve compendium de tribus impostoribus et de l’Esprit de Spinosa (« Damnatus liber de impostoribus »), des textes de Beverland (Perini del Vago […] Epistolium), de Lau (Meditationes), de Stosch (Concordia), de Knutzen (Epistola), de Postel (Abscondit. a Const. Mundi Clavis), et une bibliographie de Servet. La Bibliotheca curiosa comptait au moins neuf autres volumes dont on peut reconstituer au moins partiellement le contenu. On y trouvait peut-être le Symbolum Sapientiæ et vraisemblablement le De Arte nihil credendi du pseudo-Vallée(4), ainsi qu’une copie de Bruno, Spaccio della bestia trionfante, copie qu’Arpe fit faire en 1728 en Grande-Bretagne par un ami, peut-être Christian Friedrich Weichmann(5). À côté de textes hétérodoxes, la Bibliotheca curiosa contenait sans doute avant tout des textes alchimiques-magiques. Arpe détenait une version de la Clavicula Salomonis(6), et en outre — si l’on prend comme indices les comptes rendus des Feriæ æstivales(7) — des manuscrits comme le Liber qui tractat et agit de vero veteris magiæ usu, des textes de Pélage l’ermite et beaucoup d’autres. Il cite en tant que manuscrit le Zodiacus vitæ de Palingenius Stellatus(8). Par ailleurs, Arpe s’intéressait aussi aux textes érotiques-libertins(9) ; à côté des écrits de Beverland des textes disparus comme le manuscrit Disquisitio de polygamia de Hambourg(10) pourraient avoir appartenu à la Bibliotheca curiosa. Le fonds de livres qu’Arpe détenait et utilisait comptait des auteurs aussi particuliers que Radicati (Dissertationes… ), Gavin (Passe partout ), Marana (L’Espion turc…)(11), Geddes, Toland, Swift, Browne ou Pomponazzi(12).

Mais Arpe a fait aussi d’autres collections. À côté de son intérêt pour les textes hétérodoxes et rares il était, comme nombre d’autres de sa génération, historien de sa région. Le «goticisme» en Allemagne du Nord et les courants d’histoire du droit l’ont profondément influencé. Arpe a réuni sous le titre Cimbria illustrata une collection de cent (!) volumes pour servir à l’histoire du Schleswig-Holstein(13). Quelques-uns des volumes de cette collection se trouvent aujourd’hui à la bibliothèque de l’université de Rostock. À partir de ses connaissances, il a produit — sans s’en déclarer l’auteur — un très ample texte d’histoire critique : Das Verwirrte Cimbrien, dont une copie de 1771 se trouve à la bibliothèque de l’université de Kiel. Un mystère subsiste jusqu’à présent : comment Arpe a-t-il pu consulter de nombreux documents et correspondances provenant des plus hautes sphères, s’agissant souvent d’originaux ? Peut-être a-t-il connu des copistes et des secrétaires, et peut-être a-t-il pu se procurer les documents en recourant à ses relations.

On peut enfin identifier une série de notes de cours comme provenant de Arpe. En font partie une Theologia naturalis d’Andreas Ludwig Königsmann(14), des cours de Königsmann (1723), de Budde (1722) et de Gentzken (1722)(15). Arpe cite des cours d’histoire de la littérature de Morhof et de Gundling(16). Arpe a donc rassemblé du matériel documentaire dans de nombreux domaines, et avant tout quand il pouvait s’en servir pour ses travaux. Beaucoup de ses copies — y compris celles de Clandestina — sont encore à identifier. L’écriture de Arpe fournit une possibilité d’identification, c’est pourquoi on en trouvera ci-dessous un échantillon.

Martin MULSOW
(traduction Pierre-François BURGER)