BOULAINVILLER A-T-IL TRADUIT L’ÉTHIQUE ?

En 1907 parut chez Colin, par les soins de F. Colonna d’Istria, une « traduction inédite » de l’Éthique attribuée à Boulainviller(1). Le texte était tiré du seul manuscrit disponible : Lyon, Bibliothèque Municipale, fonds Mestre, n° 839 (curieusement absent, tant de la liste de Wade que de celles de Benítez ; la cote actuelle est la suivante : ms. 5165). Précédée d’une introduction qui constitue, de fait, la première analyse sérieuse de la pensée philosophique du comte de Saint-Saire, cette édition eut le mérite — malgré quelques choix discutables — d’aborder une question qui ne fut pas reprise ensuite par les spécialistes de Boulainviller(2). De la même manière, on ne s’est pas attardé sur la traduction, alors que son analyse était pourtant susceptible d’augmenter sensiblement nos connaissances sur Boulainviller — à la condition qu’elle fût de lui, bien entendu. Car il s’agit d’une traduction très fidèle — la seule traduction française intégrale de l’Éthique au siècle des Lumières(3) —, dont le souci de précision contraste visiblement avec la liberté (et l’originalité) de l’approche de Boulainviller dans l’Essai. Ce dernier aurait donc été parfaitement conscient de son “parricide”, et de la distance de sa lecture par rapport à l’original de Spinoza(4).

Colonna d’Istria suppose que Boulainviller s’est engagé dans une traduction de l’Éthique comme travail préparatoire pour son Essai. Hypothèse plutôt invraisemblable. Boulainviller pouvait lire le latin sans difficulté : comme tous ses contemporains, il n’avait aucun besoin de traduire Spinoza pour travailler sur l’Éthique. Toute volonté de mieux faire circuler le texte étant également à exclure, en raison de l’attitude prudente et circonspecte de Boulainviller, le “mobile du délit” nous fait toujours défaut. De plus, cette traduction n’est mentionnée dans aucune liste d’ouvrages de Boulainviller, y compris celle réalisée par son élève et ami Nicolas Fréret (comme le reconnaît honnêtement Colonna d’Istria, p. 368).

L’un des arguments principaux de Colonna d’Istria a été réfuté par Renée Simon : la traduction de Lyon n’est pas autographe ; elle a été copiée, selon toute vraisemblance, par un copiste professionnel(5).

Reste la présence de l’attribution à Boulainviller sur le frontispice du manuscrit. Ce fait avait peut-être plus de valeur en 1907 qu’aujourd’hui : quatre-vingts ans d’étude des manuscrits clandestins nous ont enseigné que ces attributions sont toujours sujettes à caution. Celle-ci l’est particulièrement, car le nom de Boulainviller — qui était le symbole même du spinozisme du XVIIIe siècle — avait certes une forte valeur publicitaire. Lorsque le libraire Aimé Martin met en vente le manuscrit, en 1847, il ne manque pas de signaler la paternité de Boulainviller (notice citée par Colonna d’Istria, p. 367) :

Éthique de Spinoza, 1 vol. in-4°. Beau manuscrit de 676 pages, entièrement de la main de Boulainvilliers, d’une belle écriture régulière, avec encadrement à l’encre rouge. Ce manuscrit est important.

En réalité, il est légitime de soupçonner ici une supercherie, car dans un catalogue précédent, que Colonna d’Istria n’a pas vu, le grand catalogue de De Bure (1840)(6), on trouve la notice suivante:

n° 4 - SPINOSA, Éthique, cinq parties ; (trad. en français) ; In-4 m.r. Manuscrit sur papier, du XVIIIe siècle, contenant 676 pages. Il est probable que cette traduction est inédite (50 fr)

Ce qui fait penser qu’il s’agit du même ms. vendu en 1847 par Aimé Martin, acquis ensuite par la bibliothèque de Lyon, est bien entendu le nombre de pages (676), le format (in-4º), et le type de reliure (m.r. = maroquin rouge, tout comme le ms. de Lyon(7)). À moins d’une coïncidence qui serait fort étonnante, il faudra supposer que le ms. circulait sans attribution, et que celui qui l’a acheté à la vente de De Bure y a ajouté — pour des raisons qu’on n’aura aucune peine à comprendre — l’attribution à Boulainviller, en faisant même de son exemplaire un autographe du comte de Saint-Saire. Car si l’attribution avait été présente dans son manuscrit, le catalogue De Bure n’aurait pas manqué de le signaler.

Ces soupçons sont confirmés par une première étude du manuscrit de Lyon. L’attribution n’apparaît en effet que sur un feuillet qui précède le frontispice. Or, ce feuillet a été sans doute ajouté après coup : contrairement à tous les autres feuillets qui composent le manuscrit, il n’est pas encadré, et de plus, ses dimensions ne semblent pas les mêmes (il manque peut-être quelques millimètres en largeur). En tous cas, ce qu’on y lit a été écrit avec un encre différente, et probablement par une autre main, par rapport au reste du manuscrit De plus, dans l’une des annotations qui s’y trouvent, on rappelle la provenance du catalogue cité d’Aimé Martin, ce qui daterait ces notes d’après 1847 (il est pourtant difficile d’établir si cette annotation est de la même main qui a écrit le titre et l’attribution)(8).

Mais, indépendamment des questions matérielles que nous venons d’évoquer, il faut établir si la traduction de Lyon peut réellement provenir du cabinet de Boulainviller. Les preuves données par Colonna d’Istria se réduisent à un petit nombre de correspondances textuelles entre le manuscrit de Lyon et l’Essai de métaphysique dans les principes de Spinoza. Ces rapprochements ne se révèlent pas tout à fait convaincants. Le seul argument un peu consistant repose sur une note de la traduction, où l’on retrouve en effet une argumentation consonante avec un passage de l’Essai(9).

Or, cette coïncidence pourrait être expliquée autrement : le traducteur, par exemple, n’aurait-il pu consulter l’Essai, qui eut une forte diffusion manuscrite et imprimée ? Encore faudrait-il démontrer que la coïncidence n’est pas fortuite : l’exemple de la rondeur de la boule était rebattu, pour expliquer la différence entre une substance et un accident; on le retrouve, par exemple, dans la Logique de Port-Royal (part. I, chap. II). Il en va de même de l’autre exemple commun à la traduction de Lyon et à l’Essai (blancheur/corps blanc) : on le retrouve en effet dans plusieurs manuels de logique, dont celui de Le Clerc(10). Il est donc difficile de voir un trait personnel dans la note analysée par Colonna d’Istria.

Pour ce qui concerne les autres correspondances, il va sans dire qu’elles sont inévitables quand les deux ouvrages sont tirés de la même source. Ce qu’il aurait fallu mettre en exergue est plutôt l’absence de traits divergents, par exemple dans la traduction des mêmes expressions de Spinoza. Or pareils traits divergents ne manquent pas. Par exemple, le traducteur utilise systématiquement le mot âme pour traduire la mens de Spinoza, alors que Boulainviller utilise presque toujours le terme esprit(11). La nuance n’est pas sans intérêt, car en cela Boulainviller est très fidèle à Spinoza, lequel (dans l’Éthique) se gardait d’utiliser le mot anima, qu’il l’emploie seulement pour rapporter la position de Descartes(12). Ce mot renvoie en effet à une entité sous-jacente à la pensée, que ni Spinoza, ni Boulainviller (qui penche, lui, pour une lecture matérialiste du spinozisme), ne pouvaient admettre.

On repère d’autres indices divergents, d’un point de vu purement stylistique cette fois. Par exemple, on remarque dans la traduction de Lyon l’absence de la conjonction partant. Or, Boulainviller utilise à tout bout de champ cette conjonction (désuète à son époque)(13), et il va sans dire qu’elle aurait bien pu trouver sa place dans un ouvrage aussi déductif que l’Éthique. En revanche, le traducteur utilise toujours (sauf erreur de notre part) donc, par conséquent, conséquemment, etc. Pour se faire une opinion définitive sur l’attribution soutenue par Colonna d’Istria, il faudra bien entendu reprendre toute la question sous un angle organique, sur la base d’une analyse lexicale exhaustive du manuscrit de Lyon. Le moins que l’on puisse dire — pour l’instant — est que cette traduction doit être reconsidérée avec soin avant de pouvoir l’insérer à bon droit dans le corpus Boulainviller.

Gianluca MORI