À PROPOS DU PSEUDO-VALLÉE

Lors du colloque de Saint-Etienne sur la littérature clandestine (septembre 1993), nous avons tenté une mise au point concernant deux textes qui ont circulé en manuscrit au XVIIIe siècle sous des titres identiques et avec la même attribution : d’une part, le néo-gnostique et authentique libelle de Geoffroy Vallée La Béatitude des chrétiens (Benítez 1988, n° 7), paru en 1573 et brûlé l’année suivante avec son auteur, d’autre part son “double” pyrrhonien de la fin du XVIIe siècle ou du début du XVIIIe : le “pseudo-Vallée” (Benítez n° 6), le seul des deux que l’on puisse raisonnablement qualifier de “clandestin” au siècle des Lumières(1). Peu de temps après ce colloque, bien inspiré par Winfried Schröder(2), nous avons pu mettre la main sur un nouveau manuscrit du “pseudo-Vallée”. Celui-ci, conservé à Hambourg (Staatsund Universitätsbibliothek, Theol. 2160), nous apporte de très précieux éclaircissements sur le texte et son histoire.


La question du titre.

À la différence des six autres manuscrits actuellement connus du “pseudo-Vallée” (Budapest, Copenhague [2 copies], Göttingen, Moscou, Saint-Pétersbourg), celui de Hambourg n’est pas attribué à Geoffroy Vallée, ni intitulé comme eux La Béatitude des chrétiens ou le fleo de la foy... (titre accompagné quelquefois de Ars nihil credendi), mais se présente de la manière suivante : Anonymi Galli / Commentatio sceptica de / incertudine Religionum / in genere / et in specie / Christianæ / descripta. Pareil titre-programme en latin, placé en tête d’un texte français, a peu de chances d’être original et suggère une interpolation de copiste. Ce dernier (celui du ms. de Hambourg, ou un autre en amont) ou son commanditaire, serait-il donc tombé sur un manuscrit sans titre ? La chose est fort possible. On se souvient que les abbés Garnier et Le Tort, qui voudront faire éditer le “pseudo-Vallée” en 1747 à Paris, disposeront justement d’un manuscrit sans titre, que les policiers citeront par son incipit(3). Or, cet incipit, « Quel que soit le premier principe », coïncide avec celui du nouveau manuscrit de Hambourg, alors que tous les autres manuscrits conservés donnent « Quel que soit l’être suprême »(4).

Peut-on en conclure que le “pseudo-Vallée” apparut à l’origine sans titre, et que l’étrange erreur ou imposture “valléenne” l’identifiant à La Béatitude des chrétiens n’apparut qu’en un second temps ? Reconnaissons que cette conjecture est assez conforme au bon sens : la confusion dont nous parlons, erreur grossière ou audacieuse mystification(5), se conçoit mieux, en effet, si d’une part on la suppose indépendante de l’auteur, et si, d’autre part, on suppose qu’elle a pris pied sur un manuscrit trouvé sans titre, et ne s’est substituée à aucun autre. Une forte probabilité appuie donc cette hypothèse.

On ne peut pourtant exclure catégoriquement que l’erreur ou imposture fut première, et qu’un copiste l’ait supprimée, la jugeant incroyable — soit parce qu’il connaît l’original de Vallée, soit tout simplement parce qu’il a lu le texte et l’a jugé moderne. De fait, le copiste de Hambourg sait pertinemment que le texte qu’il recopie a passé pour être de Vallée, puisque — il nous l’apprend sur la page de titre — il connaît le témoignage de Arpe à ce sujet et, Hambourgeois lui aussi, a même comparé leurs deux exemplaires(6). En même temps, le copiste nous signifie clairement qu’il ne peut en aucun cas adhérer à cette attribution, puisque « Citatur in eo Pascal ex quo de ætate scripti hujus judicium servi potest ». Aurait-il supprimé sur sa copie une attribution qui figurait, non seulement sur le manuscrit de Arpe, mais aussi sur le modèle qu’il a sous les yeux ? On suppose qu’il l’aurait dit, en même temps qu’il évoquait l’attribution visible sur le manuscrit de Arpe. Mais on doit rester prudent. Nous formulons plus bas une nouvelle hypothèse à ce sujet.

Sur la piste de l’archétype.

Le manuscrit de Hambourg nous fait considérablement avancer sur le chemin de l’archétype. Il nous fournit d’abord un texte qui, quoique guère moins lacunaire que celui des autres manuscrits, les complète presque idéalement et permet de plus de les regarder (à l’exception du ms. de Göttingen)(7) comme les membres d’une même famille distincte de lui. Les manuscrits de Moscou, Saint-Pétersbourg, Budapest et Copenhague (2 ex.), dont aucun ne semble pouvoir être regardé comme le modèle de l’autre(8), procéderaient donc, directement ou non, d’un même modèle aujourd’hui disparu. Ce dernier, reconstituable par collationnement de ses descendants, entre autres particularités devait déjà porter le titre La Béatitude des chrétiens et être assorti de la curieuse mention “Préface”(9). Le manuscrit de Hambourg, nous l’avons dit, procède d’une famille indépendante. Mais plusieurs fautes de copie et lacunes significatives qu’il partage avec les membres de l’autre famille, ainsi qu’une même référence bibliographique rare à une petite revue de Halle/Magdeburg (Observationes selectæ pour l’année 1705), font conclure à un prototype commun qui ne peut être l’original de l’auteur. Ce dernier devait pourtant en être assez proche, puisque la collation du manuscrit de Hambourg avec l’autre famille nous permet d’obtenir par complémentarité un texte très convenable, infiniment moins obscur que celui publié par Gulyga et Maïkova (fondée sur le ms. de Moscou).

Scenario.

Le renvoi au périodique Observationes selectæ, identique dans les deux familles de manuscrits et donc vraisemblablement archétypal, nous autorise une conjecture concernant l’origine de l’imposture “valléenne”. Admettons que le “pseudo-Vallée” ait surgi des mains de son auteur sans titre ou avec un titre qui devait aussitôt se perdre. Un vendeur, peut-être intéressé à vendre à bon prix, a pu suggérer le nom assez commercial de Vallée — auteur croyait-on, d’un Ars nihil credendi. L’acheteur lui-même (ou une personne ayant trouvé le manuscrit par hasard), a pu effectuer cette démarche après une enquête sommaire dans des listes de livres proscrits. Peu importe : le nom de Vallée et le titre Ars nihil credendi sont, à un moment donné, écrits sur une page de garde, ou en guise de titre, et l’on y associe la référence bibliographique au périodique dont nous parlons : « Autor hujus tractatus dicitur esse Gothofredus a Valle et titulus Ars nihil credendi. Vide Observationes Hallenses, tomus X, Observatio 9, De libris raris »(10). La référence est précaire (« Godofredi a Valle ars nihil credendi »), la revue point trop diffusée ni surtout répandue en dehors de France : elle peut être d’un allemand et avoir été écrite peu de temps après sa parution, entre 1705 et 1710. À une étape suivante de la transmission du manuscrit, disons après 1715-1716, un amateur peu scrupuleux, ou incomplètement informé, ou séduit par l’idée d’entretenir l’imposture “valléenne”, développe la suggestion inscrite sur son manuscrit à partir de ce que La Monnoye, dans son édition du Menagiana (1715), et Sallengre dans ses Mémoires de littérature (1716), viennent de lui apprendre de l’authentique Béatitude des chrétiens (à savoir notamment, le nom exact de Vallée et le titre exact et complet de son ouvrage). Le titre « La Béatitude des chrétiens ou le fléo de la foy... » et l’attribution à « Geoffroy Vallée, natif d’Orléans, fils de... », se trouvent désormais inscrits en toutes lettres en tête de ce qui devient à ce moment véritablement le “pseudo-Vallée”, et seront transmis à ses descendants. Au lieu qu’une seconde branche manuscrite, que pourrait inaugurer l’exemplaire de Hambourg, s’est refusée à développer l’erreur ou le mensonge en germe dans la référence Observationes Hallenses. Ce scenario “tient debout”, il nous reste à trouver les acteurs.

Distribution des rôles.

Le manuscrit de Hambourg — c’est peut-être le plus important —, nous permet de donner un visage à plusieurs acteurs ayant joué un rôle dans l’histoire du “pseudo-Vallée”. L’un d’eux est le celèbre théologien, orientaliste, collectionneur (et copiste) de manuscrits rares, Johann Christoph Wolf (1683-1739), un Hambourgeois(11). Celui-ci, selon Nilüfer Krüger, auteur du dernier catalogue de Hambourg, serait le copiste de notre manuscrit de Hambourg, et du même coup l’auteur des notes qui le précèdent (la même main y est reconnaissable)(12). Le second personnage est le collectionneur Gustav Schrödter, mort à Glückstadt, non loin de Hambourg, en 1722(13). Wolf précise en effet au devant de son manuscrit qu’il fut tiré « ex apographo, quod fuit in bibliotheca Gustavi Schroedteri ». Nous avons déjà parlé du troisième personnage, Peter Friedrich Arpe (1682-1740), qui parle dans ses Feriæ Æstivales (1726) d’un pseudo-Vallée en sa possession, prétendument trouvé dans des « boites à papier », intitulé La Béatitude des chrétiens... Arpe était lui aussi Hambougeois (d’adoption) et Wolf précise sur son exemplaire qu’il a comparé leurs deux manuscrits(14) .

C’est sans doute à Gustav Schrödter que revient le rôle principal. En effet, l’exemplaire manuscrit du pseudo-Vallée qu’il détenait, aujourd’hui disparu(15), est à l’heure actuelle le plus ancien dont on ait la trace (Schrödter meurt en 1722). Celui de Wolf en est dérivé ; celui de Arpe, qui appartenait à l’autre branche manuscrite (celle qui a développé ce que nous avons appelé l’imposture), a certainement aussi quelque lien de parenté immédiate avec lui, puisque les propriétaires des deux manuscrits, nous précise M. Mulsow, fréquentaient les mêmes cercles intellectuels hambourgeois(16). Or Schrödter fut chapelain de l’ambassade du Danemark en France vers 1705, au moins sous Henning Meyercrone (lequel resta en fonction jusqu’au milieu de 1706), et il semble avoir rapporté en Allemagne un certain nombre de manuscrits français, dont plusieurs sont toujours conservés à Hambourg(17). Dans ces conditions, on imagine assez bien ce Schrödter important dans la région de Hambourg l’archétype manuscrit de ce qui allait devenir, par sa faute peut-être (cf. le renvoi “archétypal” aux Observationes de Halle), le “pseudo-Vallée”. Considérant de plus que notre traité semble disparaître entièrement de France jusqu’à sa mystérieuse réapparition au collège de La Marche en 1747, on présume que Schrödter en acquit une très rare copie, signe qu’il fut peut-être en proximité historique et géographique avec son auteur...(18). Quant à la méprise “valléenne”, intentionnelle ou non, on a peine à croire qu’elle n’ait pas germé dans l’entourage de Arpe...

Mais ne laissons pas le scénario s’emballer. Martin Mulsow, qui s’intéresse de près aux érudits hambourgeois et veut bien nous tenir informé de tout ce qu’il pourrait trouver concernant le pseudo-Vallée, nous précise n’avoir encore rien trouvé de significatif dans la correspondance de Schrödter (certes, très partielle) récemment consultée à Hambourg et à Londres.


À propos de l’abbé Charles François Garnier, embastillé en 1747 avec son collègue Le Tort pour avoir cherché à faire imprimer le pseudo-Vallée(19). Nous avons appris que né à Nancy le 18 septembre 1722, il est le fils de Jacques, valet de chambre du marquis de Custine. En 1743, il est signalé au Séminaire de Pont-à-Mousson, où son passage ne s’étend pas à plus de quelques mois. Il sera bientôt reçu docteur en théologie de l’Université de Besançon, avant de trouver un poste de maître de quartier au collège de La Marche, où surviendra l’affaire que l’on sait. Relégué dans sa province après sa libération de la Bastille, il découvrira en 1749 un autel païen qui lui fera décerner le titre de “géographe du roi de Pologne”. Quelques publications, la plupart non signées, attireront sur lui l’attention de Dom Calmet, qui se montrera désireux de lui consacrer une notice dans sa Bibliothèque Lorraine. Garnier demandera à Calmet qu’il retranche cet article. En 1750, il s’embarque pour Lisbonne, où il arrive le 6 juin 1750. Il fut d’abord précepteur des neveux du bailli de Sousa, puis professeur de langue française au Collège des Nobles. À partir de 1755, il devient un correspondant régulier, souvent anonyme (et pour cette raison oublié dans le Dictionnaire des journalistes de J. Sgard), du Journal oeconomique et du Journal étranger. En octobre 1765, avec l’appui du comte de Saint-Priest, ambassadeur de France au Portugal, il est nommé chapelain et aumônier de l’église Saint Louis des Français — fondée par les émigrés français en 1552 —, après avoir été, tardivement, ordiné prêtre(20). Il occupera cette fonction jusqu’à sa mort en juin 1804, s’illustrant par son zèle au service de ses paroissiens et acquérant la réputation d’un « savant et grave ecclésiastique »(21).

Alain MOTHU