Correspondance littéraire, philosophique et critique
par Grimm, Diderot, Raynal, Meister, etc.,

éd. M. Tourneux, Paris, Garnier frères,
t. II, 1877, l. XC du 8 mars 1751, p. 33-35.

L’impiété n’ose pas toujours confier au grand jour les ouvrages qu’elle a elle-même enfantés dans les ténèbres. Elle les essaye, pour ainsi dire, en les faisant courir dans le monde sous le titre de manuscrits précieux, et si elle les voit applaudis elle les tire alors de l’obscurité d’où ils n’auraient dû jamais sortir ; mais elle est souvent trompée dans ses espérances. La lumière de l’impression découvre souvent de la faiblesse là où l’on n’avait vu jusqu’alors que de la force. Tel est le sort d’un ouvrage qui paraît depuis quelque temps sous ce titre imposant : de l’Origine et de l’Antiquité du monde. On prétend que cet ouvrage a été trouvé entre les papiers du fameux comte de Boulainvilliers ; mais comme on s’y attache à décrier cette opinion ridicule, il y a toute apparence que c’est l’ouvrage d’un auteur plus moderne. Ce qui semble le persuader, ce sont deux morceaux, l’un sur la création et l’autre sur le déluge universel, qui ont été copiés mot à mot de Telliamed. Quoi qu’il en soit l’auteur, après avoir débuté par nous expliquer quel était le système des anciens sur la marche de cet univers, parcourt rapidement tout ce que les anciens philosophes ont pensé, ou plutôt [34] rêvé sur l’origine et la formation de ce monde. Il pose pour principe que tous les philosophes, soit athées, soit déistes, n’ont jamais eu d’idée de la véritable création, et qu’ils ont tous supposé une matière préexistante. Cette éternité de la matière ne suppose pas pour cela que le monde soit éternel ; aussi voyons-nous qu’il a soin de distinguer les philosophes en deux classes ; les uns, selon lui, soutenaient que le monde était éternel quant à la matière et quant à la forme ; les autres qu’il ne l’était que quant à la matière, croyant d’ailleurs que cette matière ne s’était débrouillée que dans le temps, soit que le hasard fût cause de ce bel arrangement, ainsi que le pensaient les Epicuriens, soit que ce soit une nécessité aveugle, sentiment qui paraît avoir été celui de Straton, et qui de nos jours a été renouvelé par Spinosa ; soit enfin que ce fût Dieu qui eût présidé au débrouillement du chaos. Ce qu’il dit jusqu’ici est fort exact ; mais il n’en est pas de même quand il vient à la nation des Hébreux, qui ne lui paraît pas avoir eu des idées des Egyptiens et des Phéniciens. Il est vrai qu’entre le chaos de Moïse et celui des anciens il y a quelques traits de ressemblance, mais au lieu d’en conclure que Moïse a puisé ses idées chez les Egyptiens et les Phéniciens, il aurait dû s’apercevoir que cette ressemblance était fondée sur une tradition commune à toutes les nations, tradition que vous voyons chez les anciens altérée et défigurée par mille fables et chez Moïse dans toute sa pureté. Il ne peut souffrir que Moïse ose fixer l’époque de la création du monde, mais il ne fait pas attention que l’impuissance où sont toutes les nations de produire un seul monument antérieur, je ne dis pas au temps qu’il a marqué pour la création ni à celui qu’il a fixé pour le déluge, mais même à celui de la dispersion des hommes, rend ici hommage à la vérité du récit de Moïse. Il a senti lui-même quel appui trouvait cette grande vérité dans l’observation du sabbat si sacrée parmi les juifs. Aussi fait-il tous ses efforts pour nous enlever cette preuve, prétendant que l’ordre hebdomadaire avait été fixé par les Egyptiens, qui ont donné aux signes du zodiaque et aux autres constellations les noms qu’ils portent encore de nos jours ; mais il est prouvé que l’ordre de la semaine était établi avant qu’on eût [35] songé à loger dans les planètes Mercure, Vénus, Jupiter et Saturne. Il est encore prouvé que les noms qui ont été donnés aux signes du zodiaque ne viennent point des Egyptiens ; car, comme ils ont rapport à ce qui se passe, jamais les Egyptiens n’auraient donné le nom de la Jeune Glaneuse ou de la Vierge au signe que le soleil parcourt dans le mois d’août, puique leur moisson arrivait dans le mois d’avril.

À cette première partie, l’auteur en joint une seconde où il explique historiquement quels ont été les sentiments des anciens sur la nature de l’âme. Il prouve très-bien qu’ils n’ont eu aucune idée de la spiritualité de cette substance qui nous anime ; mais il raisonne très-mal quand il en veut conclure qu’ils n’ont point cru à son immortalité. Il est vrai qu’ils auraient dû la nier s’ils avaient raisonné conséquemment, et qu’ils fussent allés de principes en principes ; mais, par la même raison, il faudrait donc dire qu’ils n’ont jamais admis de Dieu, puisqu’ils n’ont jamais reconnu sa spiritualité. L’auteur cependant ne dira pas que tous les anciens aient été plongés dans un athéïsme affreux ; leurs principes y conduisaient, à la vérité, mais ils n’en suivaient pas toutes les conséquences, et c’est un bonheur pour eux qu’en pareil cas ils aient mal raisonné.

Ce qu’on peut dire, en général, de cet ouvrage, c’est qu’il ne brille ni par l’ordre, ni par la méthode, ni par la finesse des raisonnements, ni par une érudition recherchée.