Mémoires de Trévoux, juillet 1751, p. 1271-1289 :
Seconde Lettre au P. B. J. sur deux brochures intitulées,
le Monde & son origine, l’Ame & son immortalité.
À Londres 1751.

M. R. P.

Il me reste à vous faire connoître les sentimens de l’Auteur sur la nature, & l’immortalité de l’ame, sur l’origine des hommes & des animaux. Je tâcherai de mettre plus d’ordre dans cette Lettre qu’il n’en a mis dans son Livre, dont la seconde Partie n’est qu’une répétition ennuyeuse du sixième Chapitre de la première : défaut que les seules vues d’intérêt peuvent excuser.

[1585] La nature de l’Ame humaine, & son immortalité. Si l’homme n’est que matière, rien ne le distingue de la bête, & ce n’est que par un orgueil insensé qu’il s’élève au-dessus d’elle. Mais s’il a une ame, c’est-à-dire si, outre le corps, il a en lui-même une substance immatérielle, spirituelle, immortelle, quelque haute idée qu’il conçoive de lui-même, elle sera toujours inférieure à celle qu’il doit en concevoir. L’Auteur ne balance pas ces deux réfléxions ; il se décide tout de suite pour le Matèrialisme. Et le merveilleux est qu’il veut aussi faire passer pour Matérialistes les Nations les plus anciennes & les mieux policées ; les Juifs même & les premiers Chrétiens. Pour prouver de si étranges paradoxes il n’épargne ni sophismes, ni mensonges ni contradictions. Je viens à l’examen de ses preuves.

[1586] Les Hébreux, les Grecs, les Romains n’ont point de mot qui signifie l’ame, l’esprit dans le sens que nous leur donnons. L’ame n’est chez eux que la respiration, le souffle ; avoir une ame ou être animé, c’est la même chose : Donc les Hébreux, les Grecs & les Romains ne connoissoient pas l’ame. Car sans en avoir une idée distincte, il suffisoit qu’ils en eussent une notion, qu’ils la distinguassent du corps pour lui donner un nom propre. Les Missionnaires ont été obligés d’apprendre aux Peuples qu’ils ont convertis les mots d’Ame & d’Esprit : Donc anciennement on ne croyoit ni Ame ni Esprit.

Telle est l’objection de l’Auteur qui l’a tirée du Léviathan d’Hobbes : mais il se donne bien de garde de le citer. Ce nom seul auroit servi de contrepoison, & diffamé l’Ouvrage. Peut-être aussi s’est-il flatté que ce silence [1587] lui procureroit la gloire de l’invention. Quoiqu’il en soit rien de plus frivole & de plus faux.

Car du langage à la créance, peut-on tirer une légitime conclusion ? N’est-ce pas violer les régles fondamentales du raisonnement qui exige que les conclusions soient toujours renfermées dans les propositions dont on les tire ? Or assurément le langage ne renferme pas la créance, ni la créance le langage. Moi-même je ne conclurai pas que l’Auteur, qui a écrit les plus grandes impiétés, est le plus impie des hommes, quoique cette conclusion soit plus directe que la sienne ; parce que je sçais que, malgré les propres lumières de son esprit, on écrit tous les jours contre la Religion, seulement pour avoir, dans quelques cercles peu lettrés, la réputation d’esprit fort & d’homme singulier.

[1588] Mais je laisse ces subtilités Métaphysi-ques & ces personnalités odieuses. Je demande à l’Auteur s’il a jamais réfléchi sur la Nature des Langues. S’il l’a fait, comment n’a-t-il pas vû que nous avons des notions à l’infini, & que le nombre de nos mots est extrêmement limité, qu’on ne peut même les multiplier assez pour exprimer ce que nous connoissons ? Le Chinois qui passe toute sa vie dans l’étude des Dictionnaires, convient de cette vérité aussi bien que nous. Quelle force a donc le raisonnement de l’Auteur qui pêche par le principe ?

Je vais plus loin & je dis que l’Auteur en impose, lorsqu’il prétend que par les mots d’ame & d’esprit, les Grecs & les Romains n’entendoient que le souffle, le vent, la respiration. Je montrerai bientôt qu’il se trompe pour les Hebreux. Quoi ? [1589] Quand Homère nous représente la funeste colère d’Achille, qui précipite les ames des Héros dans les Enfers, pendant que leurs corps sont la proie des Oiseaux carnaciers ; quand il nous fait voir l’ame de Patrocle subsistante après le trépas, Homère ne parle-t-il que de respiration, de souffle, de vent ? N’est-ce que du souffle, du vent & de la respiration, qui habite ces demeures enchantées, que Pindare, ce Poëte si sage, si vertueux, nous dépeint avec les couleurs les plus nobles & les plus brillantes ? Qu’on parcoure les divers Chef-d’oeuvres, non-seulement des Poëtes, mais des Historiens, des Orateurs, des Philosophes, qui nous sont venus de Rome & d’Athènes ; y trouvera-t-on jamais l’ame confondue avec la respiration, le souffle, le vent, à moins que ce ne soit dans des écrits dictés par le libertinage, [1590] & réprouvés dans tous les tems & dans tous les Etats ? La Chine, le Mexique, le Perou &c. avoient la connoissance des ames & des esprits, avant que les Missionnaires y pénétrassent. Je conviens que leurs connoissances étoient souvent confuses & mêlées d’idées bizarres, que l’oubli de Dieu & les Fables du Paganisme avoient accréditées. Malgré cela l’ame & l’esprit étoient reconnus chez ces Nations pour des substances qui n’étoient ni souffle, ni vent, ni respiration.

Cependant pourquoi les Nations se sont-elles accordées à leur donner ces noms ? L’Auteur n’a point fait cette objection qui étoit la plus naturelle. Pourquoi ? C’est que toutes les Nations ont suivi l’Analogie des Langues qui tirent leurs expressions des choses sensibles, & qui expriment les choses, même spirituelles, par des allusions aux [1591] choses corporelles qui paroissent les plus dégagées de la matière. Ainsi le souffle, le vent, la respiration, les plus subtils de tous les corps, ont été choisis pour exprimer l’ame, en faisant abstraction de ce qu’ils pouvoient encore avoir de matériel. Sans cette méthode fondée sur la plus belle Théorie, il auroit fallu exprimer toutes les choses spirituelles & invisibles par des caractères algébriques, qui n’ont jamais pû convenir à des Langues anciennes. Les raisonnements de l’Auteur sont donc faux, ils sont encore contradictoires.

Après avoir soutenu qu’anciennement on n’avoit point d’idée de l’ame comme d’une substance distinguée du corps, il convient que le sentiment de l’immortalité étoit établi chez les premiers Peuples de la terre. Qu’est-ce que ces premiers Peuples croyoient [1592] donc immortel ? Est-ce le corps qu’ils voyoient se corrompre aussitôt après la mort, & retourner en poussière ? S’ils croyoient quelque chose d’immortel qui n’étoit point le corps, ils croyoient donc une substance qui ne périssoit point avec les organes du corps, qui étoit par conséquent distinguée du corps ?

L’Auteur paroît craindre d’avoir trop accordé, il se retracte bientôt, & prétend que l’opinion de l’im-mortalité n’est qu’une invention humaine, que la politique fit imaginer aux Rois d’Egypte pour contenir les Peuples, & que de cet Empire elle passa dans les Etats les plus florissans. Il ose même en fixer l’époque ; & il assure qu’elle n’a paru que dans des tems postérieurs à Moïse. Sa preuve est que ce Legislateur, élevé dans la Théologie la plus sécrette d’Egypte, n’a pas dit dans le Pen-[1593]tateuque un seul mot d’une autre vie, ni des récompenses après la mort.

Moïse n’a point du faire de peintures frappantes des récompenses ou des supplices de l’autre vie. Les images emphatiques conviennent à un Enthousiaste & non pas à un Legislateur sage, bien moins encore à un homme envoyé de Dieu. Mais il a du enseigner qu’il y avoit des vertus & des vices, que l’homme a une ame spirituelle, libre dans ses opérations, qui ne périt pas avec le corps, qui doit enfin être récompensée ou punie selon ses actions. Or ces vérités sont répanduës partout dans les Ouvrages de Moïse. Quels éloges ne fait-il pas de la vertu ! Quels anathêmes ne prononce-t-il pas contre le crime ! Quelle différence ne met-il pas entre l’homme & les animaux ! Tout ce qui peuple la terre, [1594] tout ce qui vole dans les airs, tout ce qui habite les mers, n’est selon Moïse qu’un composé de matière. Mais pour l’homme il reconnoît qu’il n’y a que son corps qui en soit formé, que Dieu a animé cette masse grossière d’un souffle de vie bien supérieur à la matière, puisqu’il rend l’homme semblable à Dieu même & qu’il lui assujettit toute la nature. Peut-il s’exprimer plus clairement sur la liberté, que lorsqu’il dit qu’il est toujours en notre pouvoir de faire le bien ou le mal, & l’immortalité n’est-elle pas une suite nécessaire de la liberté ?

Si le Pentateuque nous représente la mort comme le dernier terme de toutes choses, pourquoi selon Moïse, les plus grands hommes du Peuple de Dieu se flattent-ils de voir un jour le Salut d’Israël, l’Etoile de Jacob, le Messie ? Pourquoi [1595] Jacob dit-il qu’il ne vivra plus que dans les larmes & la tristesse, jusqu’à ce qu’il descende vers Joseph qu’il croyoit avoir été dévoré par les bêtes ? Il étoit persuadé qu’il reverroit alors ce cher fils l’objet de ses tendresses. Adam meurt & il va se joindre à son Peuple ; Abraham, Aaron meurent & ils vont également se joindre à leur Peuple ou à leurs Peres. Que signifient toutes ces expressions, sinon un lieu de réunion pour les ames au sortir de cette vie ? Ces idées, aussi anciennes que la Nation Juive, se font toujours perpétuées parmi elle, & c’est une fausseté de dire qu’elles ne s’y sont introduites que peu de tems avant la naissance de Jesus-Christ. Si Saül ne les avoit pas euës, il n’auroit point évoqué l’ombre de Samuël. Salomon ne nous auroit pas dépeint avec des traits si lumineux ce Royaume [1596] de gloire qui doit être le partage des Justes. De généreux Israëlites n’auroient point sacrifié leur vie pour leur Religion dans l’espérance d’une heureuse immortalité. Le célèbre Judas Macchabée n’auroit point vu, après leur mort, Jérémie prier pour le Peuple, Onias lui annoncer la victoire sur Nicanor. Les Juifs sçavent sûrement mieux l’Hébreu que l’Auteur, & cependant ils ne fondent toutes leurs espérances pour l’autre vie que sur trois passages de Moyse. Sur quelle autorité avance-t-il donc que ce n’est que quelques années avant Jesus-Christ que les Juifs ont tiré de la Chaldée leur sentiment sur l’immortalité de l’ame ? Il est vrai qu’il cite Josephe (de Bell. Jud. l. II. c. 8.) mais dans ce long Chapitre Josephe nous fait connoître quatre Sectes qui se trouvoient de son tems en Judée, sans nous [1597] dire un seul mot de la Chaldée, ni de l’origine du sentiment de l’immortalité de l’ame.

Après avoir tenté si inutilement de flétrir la Religion des Juifs, l’Auteur s’attache aux Chrétiens : & si on l’en croit tous nos premiers peres dans la foi ont été matérialistes. Tatien & Tertullien sont ses héros ; mais leur sentiment a-t-il jamais été celui des Chrétiens ? Dans tous les tems on a condamné Tatien, que son esprit inquiet fit tomber dans l’hérésie aussitôt après la mort de S. Justin son maître, & le seul qui pût réprimer la fougue de son imagination. Tertullien avoue lui-même qu’il va combattre les idées communes, mais qu’enfin il a appris d’un Montaniste visionnaire que l’ame est corporelle, & qu’il en sçait toutes les dimensions en longueur, en largeur & en profondeur. Ce beau génie infatué de ces rêve-[1598]ries a toujours excité la commisération de l’Eglise, sans lui faire adopter ses idées. Où est la bonne-foi de l’Auteur de donner pour les sentimens de l’Eglise, des choses qu’elle a toujours réprouvées ? La calomnie peut-elle être plus noire & plus audacieuse ?

Pour Théophile d’Antioche, S. Justin, Sophronius Patriarche de Jerusalem & plusieurs anciens Peres, je conviens qu’ils disent que l’ame est immortelle par une faveur particulière de Dieu. Cet aveu, bien loin d’altérer leur foi, montre que leurs idées sur Dieu & sur l’ame étoient justes & precises. Ils vouloient qu’on ne confondît pas l’immortalité de Dieu avec l’immortalité de l’ame, & surtout qu’on ne crût pas que l’ame humaine étoit la substance même de Dieu, erreur qui étoit pour lors fort répanduë.

[1599] Dans ces siècles heureux où l’on sçavoit mieux vivre que disputer, on éloignoit autant qu’il étoit possible toutes les disputes sur la nature de l’ame ; on laissoit ignorer ces disputes aux Fidèles, parce que leur foi n’en souffroit aucun détriment. C’est l’avis infiniment sage que donnèrent les Peres d’Afrique exilés en Sardaigne. Si les Philosophes plus amis de la dispute que de la vérité, avoient respecté les bornes mises par nos ancêtres, le Concile de Latran tenu sous Leon X. n’auroit pas été obligé de condamner ceux qui soutenoient que l’ame étoit mortelle, qu’il n’y en avoit qu’une dans tous les hommes pris ensemble, & que le monde étoit éternel : Impiétés qu’on voudroit renouveller.

Je ne puis m’empêcher de relever encore l’injuste censure [1600] que l’Auteur fait d’un Canon du Concile d’Elvire. Ce Concile aussi célèbre par son antiquité que par sa sévérité, défend, sous peine d’être retranché de la Communion de l’Eglise, d’allumer des cierges dans les cimetières, parce qu’il ne faut pas inquiéter les ames des Saints. Ce n’est pas la superstition & l’idée des Revenans de Marathon qui a dicté cette décision. C’est un abus condamnable que les Peres ont voulu abolir. Ils défendent d’allumer des cierges & de venir sur les tombeaux consulter les ames des Saints sur l’avenir. C’est le sens du mot inquiéter qu’employe le Concile. Samuel dit autrefois dans le même sens à Saül, Pourquoi m’avez-vous inquiété ? C’est-à-dire, pourquoi avez-vous évoqué mon ombre ? La traduction cavalière de l’Auteur qui fait défendre au Concile d’allumer [1601] des cierges de peur d’effaroucher les Saints aura pû plaire à quelques esprits superficiels ; mais elle ne peut que déplaire aux personnes sensées, qui sçavent avec quel respect on doit toujours parler de la Religion, pour ne pas s’exposer à blasphémer ce qu’on ignore.

L’Eglise a donc toujours cru l’ame immatérielle, spirituelle, immortelle. Ce sentiment est aussi ancien que la Nation Juive & que le Monde. Ce n’est donc pas Zamolxis esclave de Pythagore qui est l’auteur de son immortalité, ni Platon de sa spiritualité. Si ces idées n’étoient que des inventions Philosophiques, elles n’auroient jamais été universelles. Elles seroient tombées dans l’oubli où sont tombés depuis tant de siècles leurs prétendus inventeurs. Le tems qui, comme remarque Cicéron, ne confirme que les [1602] jugemens de la Nature & détruit les prestiges des opinions humaines, ne les auroit pas laissé si longtems subsister.

Vous voyez, M. R. P. que je ne m’attache qu’à faire sentir l’ignorance & la mauvaise foi de l’Auteur dans les points fondamentaux. Je lui passe son peu d’érudition dans un Ouvrage qui en demandoit une infinie. Je ne relève point les fautes grossières qu’il a commises dans les citations des Ecrivains profanes. Je n’incidente pas même sur les passages tronqués d’Hérodote & de Cicéron qui offriroient le plus beau champ à un Critique de profession. Je citerai seulement deux exemples pour qu’on ne me reproche pas à moi-même d’intenter des accusations vagues & sans fondement. Sur l’autorité d’Hérodote l’Auteur soutient que les Egyptiens sont les premiers inven-[1603]teurs de l’immortalité. Mais dans cet endroit il s’agit bien moins de l’immortalité que de la Métempsycose qui fut à la vérité inventée par les Egyptiens selon Hérodote, & que quelques Grecs Plagiaires, dont il ne daigne pas rapporter les noms, osèrent s’attribuer dans différens tems. Voilà l’origine de la Métempsycose, mais non de l’immortalité.

Cicéron, ce beau génie, qu’on peut appeller le Philosophe de la Raison, n’est pas moins maltraité. Je n’ai pu voir sans indignation qu’on parût lui faire approuver cette maxime insensée, que la Religion n’a été inventée que pour servir de frein à ceux que la raison n’étoit pas capable de retenir dans le devoir : pendant que Cicéron ajoute, aussitôt après, que les Philosophes impies qui ont pensé ainsi, ont renversé toute la Religion. Non-[1604]ne omnem penitus Religionem funditus sustulerunt ? C’est sans doute pour dépaïser ses Lecteurs que l’Auteur a cité le second Livre de la Nature des Dieux pendant que c’est le premier, n° 118. Si je ne craignois de trop grossir cette Lettre, j’insisterois encore sur quelques raisonnemens métaphysiques, & sur les notes qu’on a jointes à cet Ouvrage. Les raisonnemens sont en très-petit nombre & d’une foiblesse extrême. Les notes décélent un homme qui n’est pas assez au fait de la Religion, ou qui n’a voulu que la faire servir d’ombre à un mauvais tableau.

L’origine des Hommes & des Animaux. Je ne dirai que deux mots de ce dernier article : il est d’une absurdité à se réfuter par lui-même. L’Auteur ne peut s’empêcher de disconvenir qu’il est de la dernière extravagance de faire sortir les hommes de [1605] terre comme des champignons. Cependant il fait tous ses efforts pour accréditer cette absurde hypothèse. Je n’ai trouvé dans tout ce Chapitre que deux objections qui pourroient frapper des Lecteurs peu instruits. L’une que les monumens d’Egypte, de Chaldée, de Chine démontrent que le monde est plus ancien que ne le dit Moïse. L’autre que, si le récit de Moïse est vrai, Ninus n’a pû faire la guerre aux Bactriens avec deux millions d’hommes, & que Sémiramis sa femme n’a pû marcher avec une armée de quatre millions contre les Indiens qui lui en opposèrent une encore plus nombreuse. Mais la première n’est fondée que sur l’ignorance de l’Auteur qui ne sçait pas qu’il n’y a aucun monument d’Egypte qui dépose contre l’histoire de Moïse ; que le plus ancien monument de Chine est [1606] l’Eclipse de Soleil observée l’an 2155. avant J.C. par conséquent plus de 190 ans après le Déluge, & que les observations Chaldéenes sont postérieures de plus de quatre siécles. La seconde objection, en supposant même la vérité des faits, est une de ces difficultés triviales, que les enfans encore aux élémens du calcul sçavent résoudre. La guerre de Ninus, & la marche de Sémiramis, si jamais elles ont été, n’ont pû être qu’après l’an 238 après le Déluge, & même vers l’an 259. Or dès l’an 238. un seul enfant de Noé pouvoit avoir une postérité de 9745.068.104. personnes ; & il pouvoit y en avoir cette année-là même 9725.894.144. qui n’auroient été âgés que de 46 ans*. Ce nombre si prodigieux doubleroit, si on y [1607] joignoit la postérité du second des enfans de Noé. Comment l’Auteur ose-t-il donc faire des difficultés si puériles ? La Religion a eu autrefois des adversaires plus forts ; & elle en a triomphé.

L’Auteur nous promet enfin un autre Ouvrage sur la Chronologie, où il doit reverser tous les Chronologistes & Moïse même. Le succès de celui-ci pourra bien le dégoûter : peut-être aussi n’est-ce qu’une de ces annonces qu’on fait quelquefois, non pour les effectuer, mais pour faire parade des connoissances même qu’on n’a pas. Au cas cependant qu’il en vienne à l’exécution, je lui conseille de prendre une teinture d’Hébreu plus forte, de s’armer d’un bon calcul Astronomique, de mieux analyser ses idées ; il n’en faudra pas davantage pour résoudre toutes ses difficultés, & pour [1608] lui faire connoître l’accord merveilleux qui se trouve entre Moïse & les monumens de l’Antiquité. Surtout qu’il évite les Anachronismes : qu’il ne fasse pas comme dans cet Ouvrage, où il a confondu Vigile Evêque de Thapse dans la Province Byzacene en Afrique, avec Virgile Prêtre & Missionnaire d’Allemagne. Vigile vivoit en 484, & Virgile vers 780. Une telle confusion des tems & des lieux rendroit son Livre extrêmement méprisable. Je souhaiterois aussi qu’il eût toujours présent à l’esprit cette belle maxime de Cicéron : Mala & impia confuetudo est contra Deos disputandi, sive animo id fit, sive simulatè.

Je suis &c.,

M. R. P., Votre &c.

À Paris 28. avril 1751.