BENOÎT DE MAILLET ET SON TRAITÉ “SUR LA NATURE DE L’ÂME”
Avec une édition des Sentimens des philosophes sur la nature de l’âme

Naturaliste ingénieux, érudit avide de données empiriques, vérifiées sur-le-champ, mais aussi de récits fabuleux — tels ceux qu’il détaille sur les “hommes marins” ou les “hommes à queue” —, Benoît de Maillet ne s’est pas borné aux recherches pionnières de Telliamed, ouvrage d’une vie(1). Loin de là, il n’a pas dédaigné le terrain ardu et conflictuel des débats philosophiques et théologiques, témoin un traité “sur la nature de l’âme” dont il fait plusieurs fois état dans sa correspondance privée. Un traité apparemment perdu, dont on n’a pas trouvé de traces, bien que l’on sache qu’il eut une certaine diffusion dans l’entourage de Maillet, car celui-ci en envoya des copies, selon sa coutume, à ses correspondants les plus fidèles, le marquis de Caumont et l’abbé Le Mascrier(2). Il me semble pourtant très vraisemblable que ce traité ait survécu — au moins dans l’un de ses états : on sait que Maillet revenait continuellement sur ses travaux — et qu’il nous soit parvenu sous le titre de Sentimens des philosophes sur la nature de l’âme. Ce dernier texte clandestin, typique dans sa forme et bien connu, eut l’honneur d’être inclus en 1743 à l’intérieur du premier recueil imprimé formé exclusivement d’ouvrages antichrétiens ayant circulé dans la clandestinité, les Nouvelles Libertés de penser. Je me propose d’exposer rapidement ici les arguments principaux dont on peut disposer en faveur de cette identification. On trouvera plus loin une édition critique des Sentimens des philosophes sur la nature de l’âme, établie sur l’ensemble de la tradition manuscrite et imprimée. C’est aux lignes de cette édition que renverront nos citations des Sentimens.

On peut commencer par quelques données générales, déduites pour l’essentiel des témoignages que Maillet lui-même nous a laissés ici et là dans sa correspondance :

  1. La rédaction de l’ouvrage paraît parallèle à celle de Telliamed, longuement médité et préparé, mais réduit sous une forme plus ou moins définitive seulement au cours des années 1720. Maillet ne mentionne explicitement son traité sur l’âme qu’en 1733, en écrivant au marquis de Caumont(3), mais il y faisait déjà allusion d’une manière plutôt claire dans une lettre bien connue à Fontenelle (lettre qu’il date, a posteriori, de 1726-1730)(4). Il va sans dire que Maillet, perpétuellement insatisfait de ses productions, a pu retoucher de temps en temps son texte, qu’il envoie à ses correspondants, d’après les témoignages qui nous restent, à partir de 1734.

  2. Pour ce qui est de la structure de son ouvrage, Maillet nous dit lui-même dans une page inédite de Telliamed qu’il a d’abord recueilli les différentes positions des philosophes sur la question de la nature de l’âme, et surtout sur celle de son immortalité,avant de tirer ses conclusions : « j’ai lu tout ce qui s’est écrit là-dessus avec beaucoup d’étude et de recherche, j’ai même ajouté des choses de ma propre réflexion »(5) ; il ne faut pourtant pas songer à un ouvrage très ample, à moins que Maillet n’en minimise volontairement l’étendue dans une lettre à Le Mascrier : « le peu que vous avez vu dans mon traité sur la nature de l’âme », etc.(6)

  3. Nous savons, enfin, que Maillet, après avoir envoyé son traité à Le Mascrier, l’a invité à en tirer des extraits pour composer un ouvrage sur la religion — « une bonne compilation du pour et du contre »(7) — qui devait contenir aussi des passages tirés d’autres manuscrits clandestins, du Dictionnaire de Bayle et de quelques ouvrages apologétiques récents.

Les Sentimens correspondent parfaitement à cette description générale. Qu’en en juge :

  1. La dernière source utilisée est La Religion chrétienne prouvée par les faits du P. Houtteville, parue en 1722, dont l’auteur des Sentimens tire (l. 837-843) une citation de Victor de Tunnunum(8) ; par ailleurs, cet extrait de Houtteville ressemble fort à un ajout postérieur à la première rédaction, un morceau complémentaire qui aurait été inséré par l’auteur à la fin du texte lorsque celui-ci était déjà presque terminé. La première attestation de la circulation des Sentimens remonte probablement à 1737, lorsqu’un recueil au titre de Nouvelles Libertés de penser est signalé par Antoine Lancelot — qui le tenait sans doute de son ami Du Marsais — à Jamet(9). Ce terminus ante quem est sujet à caution, car on ne connaît pas la composition de ce recueil manuscrit ; l’imprimé du même titre fut publié, comme on l’a dit, en 1743 (ou, plus vraisemblablement, fin 1742, car la première attestation date de janvier 1743)(10).

  2. L’auteur des Sentimens se propose de « rapporter […] succinctement » (l. 14-15) les preuves en faveur et contre l’immortalité de l’âme, en consacrant un chapitre aux premières et trois chapitres aux deuxièmes ; il ne se prononce pas sur la question, mais les doctrines qu’il attribue tendancieusement à Spinoza dans le chapitre III semblent renvoyer à une prise de position personnelle (on y reviendra plus loin).

  3. Enfin, quelques brins des Sentimens apparaissent textuellement dans De l’âme et de son immortalité, c’est-à-dire dans l’ouvrage-patchwork sur l’immortalité que Le Mascrier fit paraître en 1751 à l’intérieur du volume intitulé Le Monde, son origine, et son antiquité(11). Dans De l’âme et de sonimmortalité on trouve également de longs extraits de deux autres textes clandestins dont Maillet avait chargé Le Mascrier de préparer une édition (les Opinions desanciens sur le monde et les Opinions des anciens sur la nature de l’âme)(12), ainsi que quelques citations du Dictionnaire de Bayle.

Tout se tient, donc, au moins pour ce qui concerne les contours du problème. Car il reste à vérifier cette hypothèse par une analyse rapprochée des Sentimens, qu’il faudra comparer aux ouvrages connus de Maillet. L’analyse des sources nous fait progresser de façon conséquente et quelque peu inattendue, car les sources citées par l’auteur des Sentimens ne semblent pas, de prime abord, fort originales : l’ouvrage déjà mentionné du P. Houtteville, les Antiquitates judaicae de l’historien juif Josèphe, les doctrines de Descartes et de Van Helmont. Les références de Maillet à Descartes ne sont pas très significatives, alors que les Antiquitates judaicae de Josèphe, que l’on retrouve dans une page de Telliamed(13), constituent peut-être un point en commun plus digne de considération. Mais c’est le passage de Houtteville qui nous donne le premier indice de poids : en effet, la même citation empruntée à Houtteville, que l’on retrouve dans les dernières lignes des Sentimens, apparaît également parmi les additions propres à la copie de l’Examen de la religion qui faisait partie (ou a été tirée) des papiers de Maillet(14). Il y a une autre source commune aux Sentimens et à Telliamed, fort caractérisée également : une « histoire du siècle III [du Ier et du IIe siècle] de l’ère mahométane [du mahométisme] » (Sentimens, l. 268 ; Tell., 122), sur laquelle je vais revenir.

Ce qui frappe d’abord dans les Sentimens, et qui devrait réveiller l’attention de tout lecteur des oeuvres de Maillet, c’est la quantité non négligeable de références à l’Égypte et aux Égyptiens : « les prodiges de l’Égypte » (l.195) ; « des rois en Égypte […] lesquels s’élevoient quelquefois en présence des peuples jusque dans les nues » (l.252-255) ; « le Chaffay, l’un des célèbres interprètes de leurs loix, mort et enseveli au grand Caire » (l. 271-273) ; « en vain, ajoute-t-il, les Égyptiens se persuadoient-ils », etc. (l. 569-574). Une comparaison s’impose donc avec la Description de l’Égypte, texte que nous lisons dans la version maquillée par Le Mascrier, mais qui n’en contient pas moins les matériaux rassemblés par le consul Maillet lors de son séjour au Caire. Le résultat est entièrement positif : les deux anecdotes des Sentimens concernant les miracles des mahométans se retrouvent en effet dans la Description, à quelques variantes de rédaction près, ce qui d’ailleurs fait penser qu’aucun des deux textes ne fut copié directement sur l’autre :
1.
Ils disent entre autres qu'un de ces rois, après leur avoir donné des loix et recommandé de les observer, s'éleva de cette sorte au milieu d'eux, en leur disant qu'il viendroit les revoir ; et qu'il se montra en effet à eux après plusieurs mois, pendant qu'ils étoient assemblés dans un temple, qu'il leur parut brillant de lumière, leur parla et les invita de nouveau à l'observation de ses loix, leur annonçant qu'il alloit les quitter pour toujours [Sentimens, l. 255-264] Un des législateurs de cette nation […] paroissoit souvent à leurs yeux s'élever vers le ciel […] Un jour […] ce prince étant sur lepoint de quitter encore une fois la terre, déclara à tout son peuple assemblé qu'il allait l'abandonner pour quelque temps, au bout duquel il viendroit le revoir et le consoler. En effet, disent-ils, après plusieurs mois d'absence, ce prince reparut aux yeux de ses sujets […] Alors toute la nation étoit assemblée dans un temple […] Là ce prince se montrant aux yeux de son peuple, environné de lumière, et tout brillant de la gloire dont il étoit accompagné, après l'avoir exhorté de nouveau à l'observation des loix qu'il lui avoit données […] déclara à tous les assistans qu'il alloit leur être enlevé pour toujours [D.E. II, 51-52]
2.
Un Calife régnant en Babylone, où il avoit bâti un collège pour y enseigner la doctrine du Chaffay […] mort et enseveli au grand Caire, écrivit au Gouverneur qu'il avoit en Egypte de luy envoyer le corps de ce docteur pour être déposé dans son collège et le rendre plus illustre : ce que ce gouverneur ayant voulu exécuter avec la plus grande solennité, il s'étoit transporté accompagné de tout ce qu'il y avoit de plus illustre et d'un peuple innombrable à l'endroit de la sépulture du Chaffay pour en tirer le corps ; mais que ceux qu'on avoit employés à ôter la terre qui le couvroit, ne furent pas plutôt arrivés au voisinage du cercueil, qu'il en sortit une flamme, dont ils restèrent tous aveuglés ; duquel miracle il fut dressé un procès-verbal attesté et signé du gouverneur, des autres officiers du royaume et de plus de deux mille personnes : on envoya ce procès-verbal au Calife qui en fit tirer un grand nombre de copies autentiques, qu'il fit passer dans tous les lieux où la religion mahométane s'étoit dès lors répandue [Sentimens, l. 269-293] Un Calife, dit cet auteur, sectateur de Chafaï […] après avoir bâti dans Babylone, où il tenoit sa cour, un superbe collège, voulut, pour rendre ce lieu plus respectable et plus fréquenté, y faire transférer le corps de ce fameux docteur […] Dans cette vue il écrivit au Gouverneur qu'il tenoit en Egypte de faire exhumer le corps de Chafaï, de le mettre dans un cercueil de bois précieux et de lui envoyer […] Le gouverneur se rendit au tombeau avec une escorte de plus de dix mille hommes, accompagné de toutes les personnes de distinction du Caire […] Dès qu'il fut arrivé, les travailleurs commencèrent à ouvrir la terre, mais à peine ils furent arrivés à la profondeur, où le corps reposoit, il en sortit une flamme si vive et éclatante, qu'ils en demeurèrent aveugles pour le reste de leurs jours […] Sur le champ on dressa un acte […] dont plus de vingt mille témoins oculaires attestèrent la vérité par leurs signatures. Cet acte fut ensuite porté au Calife […] Il en fit faire un grand nombre de copies revêtues de toute l'authenticité nécessaire, qu'il envoya dans les diverses provinces de son empire [D.E. I, 204-205]

On pourrait supposer, certes, que l’auteur anonyme des Sentimens puisa ces anecdotes dans une source antérieure, la même dont Maillet les a tirées. Mais Maillet ne manque pas de mentionner, dans sa Description de l’Egypte, la source qu’il utilise : les ouvrages (manuscrits) des historiens arabes, dont celui “du Macrisi”(15). Il faudra donc supposer que l’auteur des Sentimens connaissait l’arabe et possédait ces manuscrits, ou bien qu’il a pillé la Description de l’Égypte. La première supposition ne ferait que renforcer l’attribution à Maillet(16) ; quant à la deuxième, elle serait exploitable — même sans trop insister sur la proximité temporelle entre la parution de la Description (1735) et la première attestation des Sentimens (1737) — seulement si le reste du texte clandestin ne comportait aucun point de contact avec les oeuvres de Maillet. Or c’est tout le contraire, comme on va le voir.

En premier lieu, les Sentimens contiennent toutes les doctrines et les positions philosophiques les plus typiques de Maillet, même dans des domaines fort éloignés de l’histoire égyptienne. L’auteur des Sentimens soutient, par exemple, une théorie anthropologique explicitement raciste, affirmant l’existence d’une différence incommensurable, sur le plan des facultés intellectuelles et physiques, entre les blancs et les noirs, et en général entre toutes les races humaines. Que cela nous plaise ou non, c’est bel et bien la position de Maillet, lequel ne manquait pas de souligner, tout comme l’auteur des Sentimens, l’appartenance des blancs et des noirs à deux espèces d’hommes différentes, au sens strictement biologique (voir ci-dessous, l. 527, la variante significative de l’éd. Naigeon, qui remplace “espèce” par “couleur”) :
3.
Y ayant une différence infinie là-dessus, non seulement des hommes de l'espèce blanche à ceux de la noire […] [Sentimens, l. 522-525] Mahomet étoit si frappé de la différence de ces deux espèces d'hommes, blancs et noirs[Tell. 279]

Pour Maillet, certains peuples naissent en effet avec des dispositions naturelles inférieures : « il faudroit bien de générations, peut-être même un changement de climat, pour les porter au point de perfection où la nôtre est parvenue. Je suis même persuadé que certaines races, telles que celles des Noirs de quelques cantons de l’Afrique, n’y arriveront pas en cinquante générations, si ce n’est par leur mélange avec d’autres peuples qui auront des dispositions plus favorables » (Tell. 297). Or c’est le fondement même sur lequel l’auteur des Sentimens bâtit sa doctrine matérialiste de l’âme : la seule manière d’expliquer les différences infinies entre les hommes est celle de réduire toutes leurs facultés à la matière, qui change d’un individu à l’autre. Les mélanges des races produisent des combinaisons infinies, parfois à l’intérieur « d’une même famille » :
4.
Il y a aussi des hommes pourvus de différentes qualités, ce qui seul constitue plusieurs degrés de perfections dans leur raisonnement […] même entre les sujets d'une même espèce ou nation, et les personnes d'une même famille [Sentimens,l. 520-528] La diversité qui se remarque dans la constitution de ces hommes, de cette férocité, de cette pilosité, de ce peu d'esprit et de cette force qui distinguent du grand nombre certains sujets, quelquefois dans une même famille [Tell. 276]

Le matérialisme des Sentimens est un matérialisme vitaliste, très proche de la tradition alchimique, étranger au mécanisme cartésien ; bref, le matérialisme que l’on attendrait de Maillet, qui termine son Telliamed sur une vision apocalyptique dominée par la théorie de l’âme du monde, cette force universelle qu’il appelle, comme l’auteur des Sentimens, “esprit de vie” :
5.
[Ses fonctions] cessent totalement,et cet esprit de vie s'envole et se réunit à l'esprit général [Sentimens, l. 612-616] L'anéantissement de cet esprit de vie qui doit y cesser un jour [PhM 204 rv] Ce sont ces volcans, qui opèrent insensiblement l'extinction de l'esprit de vie dans les globes [Tell. 225] L'effet que produit cet esprit de vie sur les semences contenues dans les eaux [Tell. 301] La pétrification ne la dépouilloit point de cet esprit de vie[PhM 218 rv]

Enfin, quant au thème spécifique de l’immortalité, auquel Maillet touche toujours en passant dans ses ouvrages, on remarquera la présence dans les Sentimens d’un véritable Leitmotif mailletien. Certes il n’est pas le seul à avoir dit que l’immortalité est une doctrine dont l’homme se sent flatté. Mais le jeu de ses expressions relève ici d’un système associatif précis et caractéristique, dont Maillet est presque obsédé : cette (flatteuse) immortalité / amour propre  :
6.
Une telle croyance [une autre vie après celle-ci] est moins une preuve de cette immortalité, que de l'amour propre des hommes […] qui ont imaginé cette flatteuse manière d'exister après la destruction du corps [Sentimens, l. 661-668] […] autant de moyens qu'employe l'amour propre pour s'assurer cette flatteuse immortalité [D.E. II, 45] Cette idée [l'immortalité], si flatteuse pour lui [D.E. II, 46] Cette immortalité dont nous pouvons nous flatter ici-bas[Tell. 156] [L'immortalité de l'âme] est l'opinion la plus flatteuse qui puisse occuper l'esprit humain [Tell. 9774, f. 164v-165r]

On ne peut comparer directement les opinions de l’auteur des Sentimens sur plusieurs points particuliers avec celles de Maillet, car ce dernier ne s’est jamais prononcé sur la nature de l’âme humaine dans ses autres ouvrages, et cela pour une raison bien simple : il ne savait que trop bien que ses sentiments sur ce sujet étaient loin d’être orthodoxes. Mais dès que l’on s’approche de thèmes plus généraux, les correspondances foisonnent. C’est surtout le cas des pages initiales des Sentimens, qui servent d’introduction à l’ouvrage. Il serait tout à fait arbitraire, par conséquent,de supposer qu’un autre écrivain ait mis la main à ce texte, et qu’il ait fait un extrait de l’ouvrage de Maillet. Il suffira, pour appuyer cette affirmation,de comparer les premières pages des Sentimens avec les ouvrages de Maillet. On voit que tous les traits distinctifs, souvent purement stylistiques, que l’on retrouve dans l’introduction des Sentimens et dans les premières analyses, générales, sur l’immortalité, reviennent ponctuellement dans ses écrits :
7.
Sentimens des philosophes sur la nature de l'Âme. De toutes les matières dont les philosophes ont traité, il n'y en a aucune sur laquelle ils aient plus partagés de sentimens que sur la nature de l'âme humaine [Sentimens, l. 1-7] La nature de l'âme a été de tout temps […] la matière de la philosophie la plus intéressante mais la plus obscure [PhM 187v] […] après l'étude la plus exacte des sentimens des philosophes et des sectes différentes sur cette matière [Tell. 232]
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8. Nous nous contenterons de rapporter ici succinctement […] les différentes preuves sur lesquelles les philosophes de l'un et de l'autre parti se sont cru bien fondés pour soutenir chacun leur opinion [Sentimens, l. 14-19] Il parcourt ensuite succinctement les sentimens opposés de divers philosophes [Tell. 314] Je me contenterai d'insérer ici [Rel. 439] Contentons-nous ici de ne point fixer un commencement [Tell. 204]
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9. […] les substitutions qu'il fait de ses biens à ses descendans [Sentimens, l. 89-90] L'un pense à s'immortaliser par les grands biens qu'il amasse ; les substitutions qu'il en fait en faveur de ses enfans [D.E. II,45]
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10. Le désir qui lui est si naturel d'immortaliser son nom et ses actions [Sentimens, l.87-88] Quelle espérance […] n'aurait-il pas d'immortaliser son nom ? [Tell. 156] Le désir universel […] d'immortaliser leur mémoire[D.E. II,183] Cette action pourroit immortaliser un nom qui sans cet attentat seroit resté enseveli dans les ténèbres[D.E. II, 46]
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11. Les monumens qu'il élève pour en perpétuer la mémoire [Sentimens,l. 88-89] […] suspendue au haut de la porte de la Marine, pour perpétuer la mémoire de ce prodige [Tell.279] […] établir la vérité d'un sigrand événement et en perpétuer le souvenir [Tell.216] [Pour la locution “élever des monuments”, cf. D.E. II, 9, 14, 23, 28, 37, 50, etc.]
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12. Il sçait le cours des astres, et le tems qu'ils y emploient [Sentimens, l. 112-113] [Le soin de placer les planètes] dans l'ordre qu'elles observent autour de cet astre, avec leurs noms, leur cours et le temps qu'elles emploient à le faire [Tell. 216]
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13. Que l'homme a formé des sociétés qui se sont bâti des villes […] qu'il a trouvé l'art de traverser les mers [Sentimens, l.101-102, 108-109] [Ces peuples] peuvent apercevoir réciproquement les grandes villes bâties dans ces trois globes, les vaisseaux qui voguent sur leurs mers [Tell. 237] Celle de ces villes qui étoit plus voisine de la Nubie fut abandonnée des eaux de la mer qui baissoit ;on en bâtit une autre [Tell. 120] La position des villes qui furent bâties sur la mer [Tell. 146]
14.
[…] exprimer ses pensées par des sons appropriés et […] les transmettre à la postérité par des caractères dont il est l'inventeur[Sentimens, l. 84-86] L'usage d'articuler les sons, de les approprier à certaines idées […] d'exprimer la parole et de l'assurer à la postérité par l'écriture [Tell. 286] Les Egyptiens, qui avoient trouvé dans leurs caractères hiéroglyphiques une écriture inaltérable, par le moyen de laquelle il comptoient transmettre à la dernière postérité les observations qu'ils avaient faites [Tell.150] Pourquoi, dis-je, ne seroit-il pas transmis à la postérité la plus reculée [Tell.156]

Une analyse stylistique complète des Sentimens serait superflue ici. On peut quand même signaler d’autres correspondances lexicales et linguistiques avec l’édition imprimée de Telliamed, qu’on a choisie pour des raisons techniques (et notamment la possibilité d’en obtenir une version “électronique”, consultable par des logiciels de concordance tels Conc et Freetext), sans entrer dans la question épineuse des changements apportés par Le Mascrier dans le texte de Maillet.
15.
Le plumage admirable de cent oiseaux différens, les peaux de tant d'animaux si diversement et si agréable-ment <marquetés> [marqués] [Sentimens, l.637-640] [Les] perroquets, dont les plumages sont si divers, les oiseaux les plus rares et les plus singulièrement marquetés [Tell. 252]
16.
Il fut dressé un procès-verbal qui fut attesté et signé du gouverneur [Sentimens l. 286-287] Un procès-verbal dressé par Pierre Luce […] en présence […] de trois autres témoins qui ont signé [Tell. 260] Le procès-verbal […], dûment attesté par le Capitaine [Tell. 265] Ce détail est tiré d'un procès-verbal qui en fut dressé par un nommé […] [Tell. 268]
17.
Il est le seul des animaux qui marche la tête élevée vers le ciel : preuve encore évidente qu'il tire de là son origine [Sentimens, l.128-130] Les pierres étoient rayées de la même couleur : preuve nouvelle que la variété de ces rayes […] n'a point d'autre origine que celle-là [Tell. 81] Vous n'en verrez aucune de repliée en elle-même : preuve sans réplique qu'elles étoient entretenues dans cette extension par les eaux [Tell. 143] Les doigts de cette main […] étoient unis l'un à l'autre par une pellicule […] : preuve certaine qu'elle ne pouvoit être que celle d'un homme marin [Tell. 269] Mais il est encore évident que quand on enlèveroit […] [Tell. 131] La raison en est encore évidente […] [Tell. 72]
19.
Ses sens sont affoiblis par le dessèchement des canaux qui leur fournissent de l'aliment ou par la diminution de cet aliment [Sentimens, l. 455-458] Après s'être affoibli insensiblement à proportion de la diminution de l'aliment qu'il rencontre […] [Tell. 213]
20.
L'aigle […] regarde fixement le soleil sans en être incommodé [Sentimens, l. 643-648] Le plongeur pouvoit y rester aisément deux heures entières sans en être incommodé [Tell.57-58]
21.
[…] des exemples de récompenses surnaturelles et nombreuses dès cette vie, dont les histoires nous ont conservé la mémoire [Sentimens, l. 163-164] […] par le rapport des plus fameux plongeurs de l'Antiquité dont les histoires nous ont conservé la mémoire [Tell. 249] On a perdu une infinité de secrets rares, dont l'histoire nous a conservé le souvenir [Tell. 202]

Toutes ces analogies ponctuelles, prises dans leur ensemble, me paraissent confirmer avec un très haut degré de probabilité la paternité de Maillet, d’autant plus qu’elles se disposent sur un ample éventail thématique, qui va de l’origine de l’écriture aux procédures réglant le partage des biens, et contiennent toujours des éléments stylistiques communs. De fait, on trouve dans les Sentimens une correspondance précise avec Maillet toutes les 30-40 lignes de texte(17).

Face à ces correspondances textuelles, on ne saurait objecter que Maillet ne cite jamais son ouvrage sous le titre de Sentimens des philosophes sur la nature de l’âme (il l’appelle, comme on la vu, soit “Observations sur la nature de l’âme”, soit “mon Opinion sur la nature de l’âme”, soit “mon Traité sur la nature de l’âme”). Il y aurait en effet au moins une bonne raison pour repousser cette objection : le manque chronique de précision chez Maillet, surtout lorsqu’il cite des titres d’ouvrages (de lui ou d’autrui). Ainsi, il appelle constamment son écrit le plus connu Traité de la diminution de la mer, mais ce titre fait défaut — sauf erreur de ma part — dans la tradition manuscrite et imprimée (où l’on trouve, soit Entretiens de Telliamed…, soit Nouveau système du monde…, soit, tout simplement, Telliamed) ; il se réfère aux Opinions des anciens sur la nature de l’âme en les appelant également Traité de la nature de l’âme(18) ; il modifie le titre de l’Examen de la religion, ou Doutes sur la religion dont on cherche l’éclaircissement de bonne foi, qu’il cite une fois sous le titre de Doutes sur la religion dont une personne de bonne foi désire d’être éclaircie, une autre fois comme Doutes sur la religion dont un honnête homme désire d’être éclaircy, etc.(19). On pourrait aussi conjecturer que l’ancêtre commun des manuscrits actuellement disponibles n’avait pas de titre — ce qui est assez fréquent dans la littérature clandestine — et qu’on ait songé à combler cette lacune en s’inspirant des premières lignes du texte. En tout état de cause, cela ne saurait remettre en question l’attribution du texte.

L’attribution des Sentimens à Maillet confirme son penchant pour ce vitalisme paracelsien qu’il hérite de Van Helmont et de la tradition magique et alchimique(20). Mais les Sentimens montrent également l’aspect hétérodoxe, sinon antichrétien, de la pensée de Maillet, bien au-delà des affirmations de compromis dont Telliamed — ouvrage à la vérité seulement semi-clandestin(21) — est rempli. Maillet est bien conscient, d’ailleurs, que la négation de l’immortalité de l’âme entraîne la ruine de la religion chrétienne, ainsi qu’il l’observe dans une note manuscrite concernant Tyssot de Patot, dont le ton scandalisé ne saurait tromper personne(22). Certes, dans les Sentimens, les positions les plus audacieuses sont attribuées à Spinoza, mais il faut y voir un de ces camouflages dont Maillet — qui aime s’abriter derrière des personnages plus ou moins fictifs (comme Telliamed, anagramme de son nom) — est coutumier. Le nom de Spinoza n’apparaît d’ailleurs que dans le titre du chapitre III, et ce titre (comme d’ailleurs ceux des autres chapitres) a pu être ajouté par le copiste ou par celui qui “coiffa” le texte en vue de sa diffusion clandestine, car, dans le texte, on trouve seulement des références à un mystérieux “philosophe moderne”, dont les doctrines sont parfois introduites par un « dis-je » (l. 586), qui est appelée « notre philosophe » (comme Telliamed par Maillet)(23), qui soutient une théorie raciste identique à celle de Maillet (l. 520-540) et serait « l’un de ceux qui paroît avoir le plus étudié la matière dont nous traitons »(24).

Surtout, le Spinoza des Sentimens soutient une théorie de l’âme du monde qui correspond exactement à celle qu’expose Maillet dans la conclusion de Telliamed. Dans ces pages — qui ont été censurées, par Maillet lui-même ou par d’autres, dans les versions imprimées du texte — le “spinozisme” du philosophe indien Telliamed est évident et presque déclaré, s’il va jusqu’à définir l’homme et les animaux comme « des modes de la divinité aussi impérissables qu’elle-même, aussi anciens et aussi durables »(25). Selon Telliamed, il existe une « âme universelle du monde », dont « les nôtres sont émanées » et « tout ce qu’il y a de vivant est animé » ; cette âme est éternelle, et « l’éternité du monde » n’est que « la représentation de Dieu même ». Tous ces thèmes — mis à part l’allusion théologique — sont présents dans les Sentimens, où ils sont attribués directement, cette fois, au « philosophe moderne » Spinoza : « ce philosophe prétend qu’il y a une âme universelle répandue dans toute la matière, dont les âmes particulières sont tirées » (l. 476-479), et que les parties de cette âme universelle peuvent « animer un corps humain » (l. 549), dans une circulation continuelle qui constitue la véritable (et seule) immortalité.

Les Sentimens confirment donc l’emprise du spinozisme — mieux, de ce spinozisme réduit à la doctrine de l’âme ignée du monde — sur Maillet. Ce n’était pas de l’exégèse de l’Ethique, c’était plutôt une “vision romanesque”, comme l’a dit à juste titre Paul Vernière(26). Elle ne fut pourtant pas sans importance, à son époque, s’il est vrai qu’en rapportant la position de Spinoza dans l’article “Âme” de l’Encyclopédie, l’abbé Yvon transcrit mot pour mot le chapitre III des Sentimens(27). Peut-être ignorait-il qu’il ne faisait que donner un dernier éclat à cet obscur traité « sur la nature de l’âme » que le consul Maillet, proche de la fin de ses jours, avait timidement envoyé à ses correspondants.

Gianluca MORI