LA PREMIÈRE BIOGRAPHIE DE VANINI


Si l’on excepte le canard intitulé : Histoire veritable de tout ce qui s’est faict et passé depuis le premier janvier 1619 jusques à present, tant en Guyenne, Languedoc, Angoulmois, Rochelle, que Limosin et aultres lieux circomvoisins, fidellement rapportee par tesmoins qui ont veu et esté sur les lieux, Paris, N. Alexandre, [mai ?] 1619 (autre édition : Poitiers, J. Thoreau, 1619), qui contient un récit du supplice de Vanini, la cinquième Histoire tragique de Rosset est la première biographie imprimée du philosophe italien. Il s’agit donc d’une source historique qui mérite attention. C’est également un texte rare, car vite supprimé et longtemps considéré comme perdu.

L’auteur et l’édition parisienne de 1619 des Histoires tragiques

De la vie de François de Rosset (1570-1619), on sait peu de choses. Ce polygraphe, qui publia une trentaine d’ouvrages, parmi lesquels des recueils de poésies et des traductions (Arétin, Cervantès, Boiardo...), fut, grâce à sa production romanesque, un auteur à succès. Ses Histoires tragiques, eurent une longue fortune éditoriale, à défaut de recueillir l’estime des écrivains du premier XVIIe siècle (Sorel, Balzac, Maynard — Camus faisant exception) et des spécialistes ultérieurs de la littérature. Cependant, depuis une quinzaine d’années, ce genre mineur et baroque, très prisé en son temps, a retrouvé la faveur de la critique. Maurice Lever, Sergio Poli ou Anne de Vaucher Gravili ont ainsi contribué à réhabiliter Rosset qui en fut un maître.

Parmi les nombreuses éditions des Histoires tragiques (une trentaine), une seule contient la chronique consacrée à Vanini : celle imprimée à Paris en 1619 (le privilège royal est daté du 21 août 1619, soit six mois après son exécution)(1). Connu de quelques curieux — Guy Patin par exemple — ce texte disparut de la circulation et fut ignoré de bien des spécialistes jusqu’à Adolphe Baudoin, au début du siècle :

« J’ai cherché six ans cette édition qui fut supprimée presque aussitôt qu’elle eut paru. M. Charles Barry [...] l’a trouvée en Angleterre. Son exemplaire [...] provient de la bibliothèque de Jean, duc de Rutland [...]. J’apprends qu’un autre exemplaire [...] se trouve à la bibliothèque de Chartres(2)2 ».

Le volume découvert par Ch. Barry a été acquis, plus tard, par la Bibliothèque Nationale (Rés. G.2962 et microfiche m. 5362). Quant à celui conservé à Chartres, il aurait été détruit lors de l’incendie provoqué par un bombardement en 1944. Les autres exemplaires connus sont à la Bibliothèque municipale de Châlons-sur-Marne (gt 11044) et dans les universités américaines de Yale et du Michigan.

Peu de chercheurs intéressés par Vanini ou son entourage ont, semble-t-il, utilisé directement l’hitoire de Rosset. Frédéric Lachèvre, dans son étude sur le comte de Cramail, cite longuement les extraits se rapportant au protecteur toulousain du philosophe(3)3. En revanche, la version reproduite par Émile Namer(4)4 n’est qu’une copie partielle du canard : l’Histoire véritable de l’exécrable docteur Vanini..., conservé à la bibliothèque de l’Arsenal (8° H 27 887). Cette brochure est un plagiat du texte du romancier : beaucoup plus courte, elle ne contient pas les passages où des personnes marquantes de l’entourage de Vanini sont signalées ; elle introduit des noms fantaisistes (le prétendu village natal de Pietrosanto), parfois à la place de noms véritables (le conseiller de Bertrand devient “de Terlon”)...

Les pressions des hauts personnages cités ou, simplement, la crainte des éditeurs de les compromettre en révélant leurs liens avec un athée, alors que les dévots et le pouvoir monarchique engageaient une vigoureuse offensive anti-libertine, sont-elles à l’origine des coupures opérées dans le canard, puis de la disparition de cette histoire particulièrement choquante ? L’hypothèse a été avancée, elle est très recevable, mais rien de tangible ne l’atteste à ce jour.

Intérêt et fiabilité de cette source biographique

Rosset a-t-il connu Vanini ? À la lecture attentive du texte, rien ne permet de l’affirmer. Les deux écrivains ont, cependant, à l’époque de Concini, fréquenté les mêmes milieux parisiens, notamment un des proches du favori de la régente, le maréchal de Bassompierre, à qui ils ont, l’un et l’autre, dédicacé des oeuvres (le De admirandis Naturæ Reginæ Deæque Mortalium Arcanis, pour Vanini).

Quoi qu’il en soit, Rosset a disposé rapidement d’informations assez sûres, puisqu’il est le premier a révéler publiquement que le mystérieux “Luciolo” — en fait Pompeo Usciglio —, jugé pour blasphèmes et athéisme à Toulouse, n’était autre que Vanini. La trace de l’auteur du De Admirandis s’était, en effet, perdue après la condamnation du livre par la Sorbonne, le 1er octobre 1616, et le philosophe, sous un faux nom, se prétendait médecin dans la capitale du Languedoc.

Pour évoquer la jeunesse et de la formation de Vanini, Rosset a, de toute évidence, brodé à partir de quelques données très vagues tirées du De Admirandis. Vanini s’y qualifie de Napolitain, l’auteur évoque la Campanie, alors que le philosophe est né dans une autre région du Royaume de Naples, les Pouilles. D’un passage sur sa famille maternelle, d’origine ibérique — les Lopez de Noguera — découle probablement la relation d’un séjour en Espagne, sur lequel on ne dispose d’aucune autre information, et qui — surtout — ne cadre pas du tout avec ce que l’on sait de sa vie étudiante. En revanche, rien n’est dit sur son appartenance au clergé (il était Carme), ni sur ses apostasies (passage du catholicisme à l’anglicanisme, puis à nouveau au catholicisme), ni sur les péripéties de son séjour en Angleterre (hôte de marque de l’archevêque de Canterbury, avant d’être emprisonné, de s’évader et de se réfugier à Paris auprès du nonce Ubaldini), etc.

L’intérêt de ce document réside surtout dans le fait qu’il apporte des informations sur les milieux qui accueillirent Vanini. Il a déjà été question de Bassompierre, Rosset précise que c’est probablement par l’intermédiaire de la famille de Saint-Luc qu’il est entré en relation avec le maréchal. À Toulouse, ce texte confirme que le prétendu médecin s’est, sans difficulté, introduit dans plusieurs grandes maisons de la ville, mais il serait hasardeux de citer, à l’exemple d’A. Baudoin, des noms de parlementaires. Toutefois, les allégations — invérifiables dans le détail — liant Vanini à Adrien de Montluc, comte de Cramail, rejoignent d’autres témoignages (Richelieu, Tallemant des Réaux) ; il faut pourtant tenir en suspicion les passages dédouanant le comte, dont la réputation de libertin est bien avérée, et que Rosset ne pouvait mettre en cause. Les conditions de l’arrestation ainsi que l’instruction du procès sont — si l’on se fie aux documents des archives toulousaines — entâchées d’inexactitudes et semblent être rapportées à partir de témoignages indirects. Par contre, le déroulement de l’exécution et surtout l’attitude provocatrice du condamné, qui clame publiquement son athéisme, recoupent des sources d’origines variées. Enfin, l’anecdote du prêtre grec est, fort probablement, un effet littéraire de Rosset visant à introduire sa conclusion — édifiante, selon la loi du genre.

Les idées et propos prêtés au philosophe — la magie et la sorcellerie exceptées — concordent avec ce que l’on peut lire dans le De Admirandis. Constatons, cependant, qu’il s’agit de lieux communs — les “trois imposteurs”, par exemple — très en vogue alors parmi les cercles libertins que Rosset avait certainement fréquentés. Leur énoncé, même suivi d’une pieuse et vertueuse dénégation, n’est d’ailleurs pas dépourvu d’ambiguïté — cela devait pas forcément déplaire à tous les lecteurs des Histoires tragiques !

Bibliographie sommaire

Sur Rosset, deux publications récentes permettent de connaître l’auteur, le sens de son oeuvre et contiennent des indications bibliographiques étendues :

Sur Vanini :

Didier FOUCAULT