ORASIUS TUBERO ET LE “MÉCHANT LIVRE” DE DESCARTES

Malgré les réserves méthodologiques importantes faites par divers spécialistes depuis une quinzaine d’années, la recherche sur la littérature clandestine apparaît toujours hantée, ponctuellement, par une sorte de mythologie “de la germination souterraine des idées”, héritée de Wade, qui tend à privilégier excessivement le support manuscrit. On sait pourtant que les “manuscrits philosophiques clandestins” représentent une infime partie de la production manuscrite aux XVIIe et XVIIIe siècles ; que ce sont bien souvent des raisons matérielles (notamment économiques) qui ont présidé au choix du support ; que beaucoup de ces manuscrits avaient une destination exclusivement bibliophilique, ayant été confectionnés pour, et n’ayant circulé que dans des cercles de riches collectionneurs attachés à leur réputation sulfureuse et à leur rareté(1) ; enfin on sait qu’il existe depuis le XVIe siècle bon nombre d’écrits philosophiques imprimés et / ou diffusés plus ou moins clandestinement (mais parfois avec approbation et privilège), quelquefois eux-mêmes objets de copies manuscrites, dont l’audace ne le cède parfois en rien à celle de nos manuscrits ; un motif important dans le choix du support, rarement invoqué, est que l’on risquait moins, pénalement, à reproduire et diffuser un manuscrit qu’un imprimé. Ce qui semble faire la spécificité du mode de diffusion manuscrit par rapport à l’imprimé eu égard au contenu qu’ils véhiculent, certaine souplesse ou adaptabilité du premier au fil de ses reproductions successives(2), constitue en définitive un assez faible argument pour faire des manuscrits un objet d’étude exclusif. D’autant plus que ces évolutions de fond ne concernent en fait qu’une petite minorité des manuscrits répertoriés, et que les imprimés eux-mêmes ont quelquefois évolué d’une édition à l’autre, voire d’un exemplaire à l’autre...

La façon dont furent publiés, probablement en 1630 et 1631 (puis vers 1633, pour la seconde éd. in-4°), les deux séries de Dialogues d’Orasius Tubero, fournit la meilleure preuve qui soit qu’en matière de littérature clandestine, il y a lieu de parler de textes et non seulement de manuscrits(3) — et aussi un bon argument en faveur de la teneur profondément libertine qu’on voudrait quelquefois leur contester(4). Les Dialogues ont paru non seulement sous un pseudonyme (« Par Orasius Tubero »), mais encore avec de fausses adresses (« A Francfort, par Jean Sarius »), de fausses dates (« M.DC.IV » puis [2nde éd.] « M.D.VI » / « M.DC.VI »), et à un fort petit nombre d’exemplaires, « pour (d)es amis » seulement(5). Notre intention ne sera pas ici de répéter ce que René Pintard a naguère parfaitement montré dans son étude « Sur les débuts clandestins de La Mothe le Vayer »(6). Nous nous proposons seulement de rappeler un témoignage connu mais peu étudié qui semble concerner ces débuts clandestins, ou sinon ceux d’un autre mystérieux traité à coloration athéiste : témoignage intéressant justement pour cette énigme, et pour ce qu’il nous apprend des conditions de diffusion de certaines idées subversives dans les premières décennies du XVIIe siècle.

Ce témoignage provient de la correspondance de Descartes avec Mersenne, hélas lacunaire pour cette période — les lettres de Mersenne sont perdues. Depuis l’automne 1628, Descartes réside aux Pays-Bas. Dans sa retraite solitaire, il travaille beaucoup à sa « Physique », mais il a aussi commencé en Frise en juillet 1629 (cf. sa lettre du 18 au P. Gibieuf) un « petit Traité » dont il « n’espère pas venir [...] à bout de deux ou trois ans », et auquel il dit travailler « fort lentement » en avril 1630 (lettre du 15 à Mersenne). Il le déclarera encore inachevé le 25 novembre de la même année, spécifiant qu’il s’agit d’un « Traité de métaphysique [...] dont les principaux point sont de prouver l’existence de Dieu, et celle de nos âmes, lorsqu’elles sont séparées du corps, d’où suit leur immortalité » — programme qui préfigure les Méditations. Car, explique-t-il à Mersenne, « je suis en colère quand je vois qu’il y a des gens au monde si audacieux et si impudents, que de combattre contre Dieu ». On a perdu toute trace de cet écrit probablement resté inachevé, et qui prolongeait peut-être certain traité également perdu Sur la divinité commencé à Paris(7). À la même époque, et sans qu’il soit dit expressément si ces spéculations prendront place dans son traité de métaphysique, Descartes conçoit sa doctrine de la création des « vérités éternelles » ou « essences », destinée à asseoir métaphysiquement ses résultats scientifiques(8). Il croit avoir « trouvé comment on peut démontrer les vérités Métaphysiques, d’une façon qui est plus évidente que les démonstrations de Géométrie » (15 avril 1630). C’est au moment où il rapporte à Mersenne cette heureuse trouvaille qu’il n’est pas assuré de bien communiquer au public, qu’il parle d’un livre dont ce dernier l’a récemment entretenu et qu’il ne connaît encore que par un résumé du Minime(9) :

« Si toutefois le livre dont vous parlez était quelque chose de fort bien fait, et qu’il tombât entre mes mains, il traite des matières si dangereuses et que j’estime si fausses, si le rapport qu’on vous en a fait est véritable(10), que je me sentirais peutêtre obligé d’y répondre surlechamp. Mais je ne laisserai pas de toucher en ma Physique plusieurs questions métaphysiques, et particulièrement celleci : que les vérités mathématiques, lesquelles vous nommez éternelles, ont été établies de Dieu et en dépendent entièrement, aussi bien que tout le reste des créatures. C’est, en effet, parler de Dieu comme d’un Jupiter ou Saturne, et l’assujettir au Styx et aux Destinées, que de dire que ces vérités sont indépendantes de lui. Ne craignez point, je vous prie, d’assurer et de publier partout que c’est Dieu qui a établi ces lois en la nature, ainsi qu’un roi établit des lois en son royaume [...] » (15 avril 1630).

Aux alentours du 6 mai(11), Descartes s’est déplacé (on ne peut se fier aux adresses de ses lettres, généralement fictives selon Baillet). Il a certainement reçu une nouvelle lettre de Mersenne, peut-être en réponse à la précédente, et il lui annonce en retour que cela ne l’intéresse plus de réfuter le « méchant livre ». Il prétend s’être proposé de nouvelles occupations ; il laisse entendre aussi que des informations supplémentaires au sujet de ce livre l’ont persuadé qu’il ne méritait qu’il s’y attarde : il ne serait pas « bien fait ». Il nous livre cependant à son sujet de nouveaux éclaircissements. On croit apprendre, notamment, que l’ouvrage est déjà imprimé, et cela à trente-cinq exemplaires (il avancera plus tard le chiffre de trente exemplaires) :

« Je vous remercie de l’observation de la couronne qui a été faite par M. Gassendi. Pour le méchant livre, je ne vous prie plus de me l’envoyer ; car je me suis maintenant proposé d’autres occupations ; et je crois qu’il serait trop tard pour exécuter le dessein qui m’avait obligé de vous [le] mander, à l’autre voyage, que, si c’était un livre bien fait et qu’il tombât entre mes mains, je tâcherais d’y faire surlechamp quelque réponse. C’est que je pensais qu’encore qu’il n’y eût que trentecinq exemplaires de ce livre, toutefois, s’il était bien fait, qu’on en ferait une seconde impression et qu’il aurait grand cours entre les curieux, quelques défenses qui en pussent être faites. Or je m’étais imaginé un remède pour empêcher cela, qui me semblait plus fort que toutes les défenses de la justice : qui était, avant qu’il se fît une autre impression de ce livre en cachette, d’en faire faire une avec permission, et ajouter, après chaque période ou chaque chapitre, des raisons qui prouvassent tout le contraire des siennes et qui en découvrissent les faussetés. Car je pensais que, s’il se vendait ainsi tout entier publiquement avec sa réponse, on ne daignerait pas le vendre en cachette sans réponse, et ainsi que personne n’en apprendrait la fausse doctrine, qui n’en fût désabusé au même temps ; au lieu que les réponses séparées que l’on fait à semblables livres sont d’ordinaire de peu de fruit, parce que chacun ne lisant que les livres qui plaisent à son humeur, ce ne sont pas les mêmes qui ont lu les mauvais livres, qui s’amusent à examiner les réponses. Vous me direz, je m’assure, que c’est à savoir si j’eusse pu répondre aux raisons de cet auteur. A quoi je n’ai rien à dire, sinon que j’y eusse au moins fait tout mon possible, et qu’ayant plusieurs raisons qui me persuadent et qui m’assurent le contraire de ce que vous m’avez mandé être en ce livre, j’osais espérer qu’elles le pourraient aussi persuader à quelques autres, et que la vérité, expliquée par un esprit médiocre, devait être plus forte que le mensonge, fûtil maintenu par les plus habiles gens qui fussent au monde.

Pour les vérités éternelles, je dis derechef... » [Descartes repousse de nouveau l’idée blaphématoire et que si Deus non esset, nihilominus istæ veritates essent veræ].

Le 25 novembre 1630, Descartes accuse réception d’un extrait manuscrit du fameux livre, qu’il interprète positivement comme athéiste ; il semble que Mersenne, à l’époque, ne disposait lui-même que d’un manuscrit :

« Je vous ai trop d’obligation de la peine que vous avez prise de m’envoyer un extrait de ce manuscrit. Le plus court moyen que je sache pour répondre aux raisons qu’il apporte contre la Divinité, et ensemble à toutes celles des autres Athées, c’est de trouver une démonstration évidente, qui fasse croire à tout le monde que Dieu est. Pour moi, j’ose bien me vanter d’en avoir trouvé une qui me satisfait entièrement, et qui me fait savoir plus certainement que Dieu est, que je ne sais la vérité d’aucune proposition de géométrie ; mais je ne sais pas si je serais capable de la faire entendre à tout le monde, en la même façon que je l’entends ; et je crois qu’il vaut mieux ne toucher point du tout à cette matière, que de la traiter imparfaitement. Le consentement universel de tous les peuples est suffisant pour maintenir la Divinité contre les injures des Athées, et un particulier ne doit jamais entrer en dispute contre eux, s’il n’est très assuré de les convaincre ».

Sa lecture partielle du « méchant livre » aurait-t-elle ébranlé Descartes ? Elle semble bien avoir ébranlé au moins sa confiance en la force de persuasion de ses idées, puisque c’est à ce moment qu’il annonce renoncer, au moins provisoirement, à poursuivre son traité déjà évoqué sur l’existence de Dieu et celle de nos âmes : Si la publication prochaine de sa Dioptrique, explique-t-il après ce qu’on vient de citer, le persuadait qu’il est capable d’expliquer ses conceptions et « de persuader aux autres une vérité », alors « je ne dis pas que quelque jour je n’achevasse (ce) petit traité de métaphysique ». Pour lors, ajoute-t-il, « je suis en colère quand je vois qu’il y a des gens au monde si audacieux et si impudents que de combattre contre Dieu ».

Une dernière fois, en octobre 1631 selon Adam et Tannery, suivis par quasiment tous les éditeurs de Descartes, plus vraisemblablement en janvier selon De Waard, Descartes reviendra sur le « méchant livre ». Mersenne semble cette fois s’en être procuré l’édition et il l’a faite passer au philosophe, qui semble découvrir un texte sensiblement différent ou plus complet que celui de l’extrait manuscrit reçu l’année passée, et qui écrit dans un mouvement de dédain :

« J’ai lu le livre des trente exemplaires, mais je l’ai trouvé bien plat et au-dessous de ce que je m’étais imaginé. Je n’ai point de regret de ne l’avoir pas reçu plus tôt ; car aussi bien n’aurais-je pas voulu prendre la peine de le réfuter ».

Éditeurs et commentateurs de Descartes ont longtemps avoué leur perplexité devant l’évocation de ce mystérieux livre(12), avant que René Pintard n’avançe dès 1937 qu’il devait certainement s’agir des Dialogues de La Mothe le Vayer. Cette attribution pouvait s’appuyer sur un certain nombre d’éléments positifs, notamment sur la coïncidence de l’impression clandestine des Dialogues (1630-1631) et de l’écrit évoqué, sans qu’aucun autre imprimé clandestin connu puisse les concurrencer, et sur le fait que Mersenne était mieux placé que personne pour être informé des productions de son ami Le Vayer(13). La précision du chiffre du tirage suggère en effet une familiarité avec l’auteur, des proches ou l’imprimeur (ce dernier très certainement parisien, comme Mersenne et La Mothe le Vayer)(14). D’autre part, Descartes travaillant à sa métaphysique depuis 1629 après avoir écrit Sur la divinité, le Minime avait de bonnes raisons de lui communiquer ce qu’il savait sur des écrits récents abordant ces sujets, surtout si, ce faisant, il pouvait susciter une réaction polémique du philosophe... On ajoutera que Descartes, de son point de vue de métaphysicien rationaliste, était prédisposé à trouver « bien plat » et indigne d’une réfutation — sinon proprement irréfutable, puisque non démonstratif — un écrit comme De la divinité, si plein de vaine érudition, si méfiant envers la raison, et si dédaigneux de la métaphysique. Réciproquement, le dédain constant du philosophe envers les sceptiques « qui ne doutent que pour douter » (Disc. Méthode, 3, A.T. VI, 28) doit peut-être quelque chose à une lecture effective de La Mothe le Vayer... Cette attribution fait pourtant problème ; les inconvénients qu’elle présente sont de deux ordres :

  1. Le rapport de Descartes sur le « méchant livre », tout allusif et au début indirect qu’il soit, peut laisser planer des doutes. On peut passer sur le fait qu’aucun titre ne soit donné et qu’il ne soit jamais question de « dialogue », puisque le dialogue en question n’est rien moins qu’animé. On peut de même négliger le fait que Descartes ne parle pas de dialogues au pluriel, quand il reçoit l’imprimé : pareille précision n’était pas absolument requise et, du reste, on ignore s’il reçut bien l’imprimé complet des Cinq dialogues. Un peu plus embarrassant, peut-être, est le fait que le philosophe semble parler d’un traité positivement athéiste à caractère démonstratif, bardé de « raisons contre la Divinité », porteur d’une « fausse doctrine », découpé peut-être en périodes ou chapitres (cf. mai 1630), et qu’il n’évoque à aucun moment la méthode à la fois sceptique et lourdement érudite de l’auteur, celle-ci fût-elle seulement une façade à ses yeux. Qui plus est, Descartes allègue à un moment « le consentement universel de tous les peuples [...] suffisant pour maintenir la Divinité contre les injures des athées », argument qui se trouve justement fortement mis à mal par Le Vayer dans les premières pages du dialogue. On pourr ajouter que les remarques du philosophe à propos du « méchant livre » apparaissent dans un contexte philosophique — la question “vérités éternelles”, notamment logiques et mathématiques — plutôt étranger à l’auteur de De la divinité.

    Le témoignage de Descartes demeure trop laconique et évasif pour que ces objections apparaissent décisives. On devra considérer en outre que le philosophe ne dispose pas encore du livre quand il le mentionne dans le contexte des vérités éternelles et quand il évoque sa structure. Pour ce qui concerne la description d’un écrit athée, R. Pintard invoquait l’habitude qu’avait Descartes de grossir les traits de tout ce qui lui paraissait impie(15) — de fait, le dialogue de Le Vayer sur la divinité était bien susceptible de cette interprétation, les preuves rationnelles de l’existence de Dieu se trouvant mise en balance avec les arguments bien appuyés des « infinis athées ». Enfin, l’appel au consentement universel peut bien n’être qu’une fin de non-recevoir de la part de Descartes.

  2. La date du témoignage de Descartes soulève une difficulté plus importante. En effet, dans l’hypothèse où l’écrit visé par Descartes serait de Le Vayer, il ne peut s’agir que du Dialogue sur le subjet de la divinité, publié dans les Cinq dialogues. Or les Cinq dialogues, selon la propre conjecture de R. Pintard, ne parurent pas avant la fin de l’été 1631 (les Quatre dialogues étaient sortis des presses au début de 1630(16)).

    Rappelons d’abord qu’il ne subsiste aujourd’hui aucun exemplaire de cette première édition des Cinq dialogues(17). Voyons ensuite sur quoi se fondait la datation proposée par R. Pintard.

    On sait que la seconde édition des Dialogues, comportant la totalité des neuf dialogues et publiée au plus tôt en décembre 1632 est, autant qu’on peut en juger par collationnement avec la première édition des Quatre dialogues, une édition corrigée, modernisée et augmentée(18). Or, une édition postérieure à cette dernière (1671)(19), composée des quatre premiers dialogues auxquels on ajouta seulement le dialogue De la divinité — intitulé en l’occurrence De la diversité des religions — ne comporte pas un certain nombre d’adjonctions ou corrections caractéristiques de la précédente. Cela est vrai pour les quatre premiers dialogues, visiblement tirés de la première édition de 1630, et cela est vrai aussi pour De la diversité des religions, qui trahit de nombreuses insuffisances par rapport au texte publié fin 1632-1633. Ces insuffisances s’avèrent en proportion et en substance identiques à celles qui caractérisent la première édition des Quatre dialogues par rapport à la seconde (notamment : nouvelles lectures de Le Vayer entre 1630 et fin 1632). R. Pintard en déduit que l’éditeur de 1671 a dû reprendre la première version, pour nous perdue, du dialogue sur la divinité. Or, selon Pintard, certains éléments contenus dans De la diversité des religions, notamment des emprunts à la Relation de Cochinchine du P. Christophe Borri, parue en 1631, ne permettent pas de croire que ce dialogue fut contemporain du témoignage de Descartes(20). La référence centrale, et donc certainement primitive, dans un autre des Cinq dialogues (De l’opiniastreté), à « ce temps de pestilence, qui fait trembler tant de monde aujourd’hui », suggère même à l’historien de reculer la date à la fin de l’été ou au début de l’automne 1631, puisqu’on peut y voir une allusion à l’épidémie qui sévit à Paris de mai à septembre 1631(21).

    Comment sauver l’hypothèse La Mothe le Vayer de l’objection cruciale que représente la date du témoignage de Descartes ? Pintard alléguait l’incertitude des dates des lettres de Descartes, mais cette réponse paraît un peu insuffisante, le témoignage du philosophe s’étendant tout de même sur quatre lettres, et la première évoquant déjà un texte imprimé.

Une solution serait de postuler une petite confusion de la part de Mersenne ou de Descartes : le livre imprimé à « trente-cinq » exemplaires dont il est question dans la lettre de mai 1630, ne serait pas celui à « trente exemplaires » que recevra Descartes en janvier ou octobre 1631. Ils désigneraient respectivement les Quatre et les Cinq dialogues. On doit supposer en outre que le dialogue sur la divinité circulait en manuscrit dans un cercle retreint bien avant qu’il soit intégré et publié dans les Cinq dialogues.

Deux éléments importants doivent ici être pris en compte :

  1. Mersenne ne se trouvait pas à Paris au moment de l’impression des Quatre dialogues, et au moment des deux premières lettres citées de Descartes : il avait quitté Paris pour prendre les eaux à Spa à la fin de 1629 avant de se rendre dans les Provinces Unies, surtout à Anvers. Il ne sera de retour à Paris qu’en octobre 1630(22). Ce détail chronologique permettrait d’expliquer une éventuelle confusion de sa part : il aurait appris par un ami ou plusieurs, simultanément ou à peu près, la parution des Quatre dialogues et l’existence d’un dialogue du même auteur sur la divinité, et il aurait tout simplement cru que ce dernier dialogue faisait partie de l’imprimé. Autre possibilité, moins crédible : c’est Descartes qui aurait mal compris le Minime (il évoque une réimpression possible du livre : confusion des Quatre dialogues parus avec les Cinq à paraître ?). Quoi qu’il en soit, le fait que Mersenne ne dispose en novembre 1630 que d’un manuscrit du « méchant livre », dont il envoie un extrait à Descartes, conforte l’hypothèse qu’il n’était toujours pas imprimé à l’époque. Entre temps, Mersenne aura certainement corrigé la méprise relative à l’impression, mais ses lettres sont perdues. L’année suivante (en janvier, ou plus certainement vers la fin de l’été(23)), Mersenne se procurera enfin une édition des Cinq dialogues, qu’il enverra sans tarder à Descartes.
  2. On trouve curieux que l’éditeur de 1671, qui reprend la première version des Quatre dialogues, ne sélectionne parmi les Cinq dialogues, ou ce qui en fera partie, que le seul dialogue “sur la divinité”, par surcroît placé sous un titre original : De la diversité des religions. Pourquoi avoir éliminé du recueil De l’ignorance louable, De l’opiniâtreté, De la politique, Du mariage, largement aussi dignes d’intérêt que plusieurs des Quatre dialogues ?(24) On est en droit de supposer que c’est parce qu’il n’en disposait pas. Ainsi, l’éditeur aurait eu en main un texte isolé, sans doute antérieur aux Cinq dialogues, probablement manuscrit, peut-être effectivement intitulé De la diversité des religions(25). Un texte qui rappelle le manuscrit de Mersenne, lequel ne parle pas de plusieurs dialogues (et ne dit pas non plus, cela soit dit en passant, que son manuscrit était tiré d’un imprimé), mais dans une version peut-être différente : on n’ignore pas qu’il était dans les habitudes maniaques de Le Vayer de retoucher toujours ses écrits, et si effectivement celui-ci fit circuler autour de lui ses dialogues avant de les confier à l’imprimeur, comme l’affirmait Tisserand(26), il est à parier que plusieurs versions furent successivement mises en circulation. Une version antérieure à la plus ancienne actuellement connue (celle connue par l’édition de 1671), dépourvue en l’occurrence des emprunts à La Relation de Cochinchine de Borri (cf. note 22), arrangerait bien l’hypothèse de R. Pintard, en éclairant définitivement le témoignage de Descartes. Un tel manuscrit n’a pas encore été détecté, mais cela n’étonnera pas trop les chercheurs de textes philosophiques clandestins.

Alain MOTHU


Addition.

Nous pensions à tort que le témoignage de Descartes n’avait suscité aucune enquête depuis Pintard : Antony McKenna nous fait prendre connaissance d’une étude récente d’Edouard Mehl, qui a fait l’objet d’une communication en 1995 à l’E.N.S. Fontenay / Saint-Cloud et qui paraîtra dans Libertinage et philosophie au XVIIe siècle (Saint-Étienne, 1996) : « Le méchant livre de 1630 ». Faute de temps, nous irons ici à l’essentiel.

E. Mehl avance un argument nouveau pouvant appuyer l’hypothèse de R. Pintard. Il suggère que le scepticisme de Le Vayer trouva un écho critique chez Descartes, en particulier dans le dialogue La Recherche de la vérité par la lumière naturelle (dont la composition pourrait remonter aux mêmes années que les Dialogues) et sa formulation spéciale du cogito, comme découlant de l’impossibilité de douter de son doute. La piste de l’influence est intéressante, même s’il est peu probable (cf. récemment G. Rodis-Lewis, Descartes, Paris, 1995, p. 272 sq.) que La Recherche de la vérité soit une oeuvre “de jeunesse”, antérieure aux Méditations.

E. Mehl bute pourtant sur le problème chronologique et propose une nouvelle identification du “méchant livre” : le De Vera Religione du socinien Volkelius, publié en 1630 à Rakov avec en première partie le De Deo et ejus Attributis de Jean Crell. Ce livre pourrait avoir été introduit clandestinement en France via Dantzig et le Danemark, comme cela s’est fait pour d’autres écrits de propagande antitrinitaire. L’intérêt de Mersenne pour ces deux auteurs et les sociniens en général se trahira dans des lettres postérieures à 1633, mais E. Mehl montre que le Minime avait depuis bien longtemps des notions sur le mouvement radical polonais.

La force de cette nouvelle hypothèse réside en ceci, que le traité socinien semble effectivement pouvoir s’inscrire dans le débat philosophique sur les “vérités éternelles”, en présentant une thèse opposée à celle de Descartes (elles sont selon lui des créatures, Dieu n’y est pas soumis ; elles sont per se selon les sociniens, qui par là bornent la liberté divine). Cependant on ignore tout de la pénétration de cet écrit en France, et il n’est pas facile non plus de supposer que Mersenne, qui ne semble pas s’être spécialement intéressé aux sociniens vers 1630, fut précisément informé du nombre d’exemplaires hypothétiquement importés. Descartes, qui parle dans sa lettre de mai 1630 d’une « impression » faite « en cachette », sans « permission », susceptible de « défenses de la Justice », ne nous oriente-t-il pas plus sûrement vers une édition, probablement française ? La réaction de ce dernier devient également difficile à comprendre, car si l’écrit socinien menaçait la religion qu’il confesse, il ne menaçait pas l’existence de Dieu, au point qu’on doive lui opposer le « consentement universel de tous les peuples ».

La question du statut des vérités éternelles engageait bien, aux yeux de Descartes, celle de l’existence de Dieu, via ses attributs de toute puissance et de suprême liberté(27). Mais sont-ce bien les sociniens qu’il vise, ou ces athées qui, à l’instar de Maurice de Nassau († 1625), son ancien chef militaire, prétendaient douter de tout hormis que 2 plus 2 soit 4 ? L’auteur des Regulæ, pour qui les mathématiques étaient modèles de toute vérité, devait être particulièrement sensible à cet argument qui mettait Dieu en concurrence avec les vérités mathématiques. Certes, ce n’est pas dans De la divinité que Descartes trouva ce « mot de passe » des athées de l’époque (Rodis-Lewis, ibid. p. 94), mais il put y trouver ce que lui-même regardait comme son corrélat : on peut douter de tout...

Conluant son article, E. Mehl voudrait qu’on ne refuse pas son suffrage à l’hypothèse qu’il propose avant de l’avoir attentivement examinée « et apporté contre elle de bonnes et solides raisons ». Vu la maigreur du témoignage de Descartes, c’est beaucoup exiger. Nous pensons toujours qu’une haute probabilité avantage l’hypothèse proposée par R. Pintard, sans assurance définitive qu’une nouvelle découverte ne viendra pas la renverser (quelque traité déniché par Mersenne dans les Provinces Unies ? un De tribus impostoribus(28) ?).

(A.M.)