UN NOUVEAU MANUSCRIT DES PRÉADAMITES

Ce manuscrit, que Jean-Paul Oddos signalait dans sa thèse Recherches sur la vie et l’oeuvre d’Isaac de LAPEYRERE (1596 ?-1676) (Grenoble II, 1974, p. 392), se trouve à la Bibliothèque Nationale (Moreau 845, f° 299-308). Il porte exactement le même titre que le manuscrit des Archives Nationales (M. 799, n° 2)(1) : Exercitatio super vers. 12. 13 et 14 cap 5 Epist. D Pauli ad Romanos quib. Inducitur primos homines fuisse creatos longe ante Adamum, et le contenu en est, pour l’essentiel, identique.

Le texte, dont l’auteur est Isaac de Lapeyrère (à qui d’ailleurs le copiste de B l’attribue)(2), rédigé au plus tard en mars 1644(3), est une ébauche, déjà en partie fixée, de l’ouvrage des Préadamites publié en 1655. En effet des passages (voire des chapitres) entiers se retrouvent pratiquement mot pour mot dans la version imprimée de 1655 (les exemples donnés ci-dessous en donneront un aperçu).

La comparaison des deux manuscrits montre qu’il s’agit de deux copies très fidèles d’un même texte. Ce texte se compose de 26 chapitres, dont le découpage et les titres sont exactement les mêmes dans les deux manuscrits. La comparaison systématique des incipit et des explicit et tous les autres recoupements que j’ai pu faire confirment cette similitude.

Mais si les variantes sont peu nombreuses, elles sont cependant significatives.

  1. D’abord, on a affaire très certainement à deux copistes différents. Les écritures sont assez proches, mais l’emploi des abréviations n’est pas le même : elles sont beaucoup plus nombreuses et systématiques dans A, et ne correspondent pas à celles utilisées dans B.

    Ainsi, là où
    A donne... : B écrit... :
    et&
    E.Ergo
    AdsAdamus
    AplûsApostolus
    imputâoimputatio
    ptumpeccatum
    qdquod
    transgñis transgressionis
    etc

    D’autre part, les ratures et corrections sont beaucoup plus nombreuses dans B (plus de 50) que dans A (15), et elles ne concernent pas les mêmes mots.

  2. L’analyse des variantes significatives (j’en ai relevé cinq pour l’instant), et leur rapprochement avec le texte imprimé de 1655 laissent supposer que ces deux manuscrits ne sont pas une copie l’un de l’autre.

    B N’EST PAS UNE COPIE DE A

    1. A donne, (f° 42 verso) : …a transgressionis Adamo datæ…
      B donne, (f° 301) : …a transgressione legis Adamo datæ…
      [1655 donne, p. 3 : …a transgressione legis Adamo datæ…]

    2. A donne, (f° 46 verso) : E. censendum est peccavisse infantes ad propñem sive ad similñem transgñis.
      B donne, (f° 301) : Ergo censendum est peccavisse infantes ad proportionem sive ad similitudinem transgressionis Adami.
      [1655 donne, p. 16 : Peccavisse ergo censendum est infantes ad similitudinem sive proportionem illam transgressionis Adami adulti.]

    3. A donne, (f° 50 verso) : probatur alios homines fuisse creatos ante Adamum, per historiam Caini et Abeli per nativitatem Sethi, per filios et filias hominum.
      B donne, (f° 302 verso) : Probatur alios homines fuisse creatos ante Adamum per historiam Caini et Abeli per nativitatem Sethi, per filios dei et filias hoûm.
      [Il n’y a pas d’équivalent dans le texte de 1655].

    4. Dans un passage qui traite de l’entrée du péché dans le monde par l’intermédiaire d’Adam, et de l’imputation de ce péché au monde entier, on trouve la phrase suivante :

      A (f° 44 verso) : Quæ est corruptio illa pecti in mundum si non est imputâo pcti quæ ab Adamo involuebat mundum sub condemnationem mortis, ex peto Adami ?
      B (f° 300) : Quæ est irruptio illa peccati in mundum si non est imputatio peccati, quæ ab Adamo involuebat mundum sub condemnationem mortis, ex peccato Adami ?
      [1655 donne (p.10) : Quæ enim est irruptio illa peccati in mundum ; si non est imputatio peccati, quæ ab Adamo involuebat mundum sub condemnationem mortis, ex peccato Adami ?](4)

      Même si les deux termes trouvent un sens dans ce contexte, ce qui peut d’ailleurs expliquer l’erreur, cependant le terme juste est très certainement irruptio. Cela ressort en particulier de la comparaison avec le passage correspondant dans le Traité confirmatif (5) : … et il est aussi assez prouvé que le péché à été imputé depuis Adam, puisqu’il ne serait point entré au monde pour n’être point imputé et que ce mot d’entrer en est une expression …(6)

      Il est peu probable que le copiste de B ait apporté de lui-même ces corrections et ces ajouts (sauf à admettre qu’il ait eu à sa disposition au moins deux versions du texte). Ces variantes s’expliqueraient très bien en revanche si A était une copie de B. Un dernier élément permet cependant d’en douter.

      A N’EST SANS DOUTE PAS UNE COPIE DE B

    5. On trouve dans les trois versions la même citation, que je n’ai pas identifiée(7).

      A donne (f° 46) : Sic canibus catulos similes sic matribus hædos noram sic parvis componere magna solebam.
      B donne (f° 300 verso) : Sic canibus catulos similes sic matribus hædos norant sic parvis componere magna solebant.
      [Le texte de 1655 donne (p. 13) : Sic canibus catulos similes, sic matribus hædos noram : sic parvis componere magna solebam]

      Il paraît vraisemblable que l’erreur se trouve ici dans le manuscrit B. Or les deux mots norant et solebant y sont parfaitement lisibles, et les lettres -nt - sont écrites très distinctement. Dans l’hypothèse où A serait une copie de B, il faudrait donc supposer que le copiste a rétabli de lui-même la citation, ce qui bien sûr est tout à fait possible, car elle peut avoir été familière aux gens instruits de l’époque (ou d’aujourd’hui !).

      Le manuscrit de la Bibliothèque Nationale, B, n’est ni daté, ni signé, et aucune indication ne permet d’en identifier le copiste. En revanche, nous savons que le manuscrit des Archives Nationales, A, a été copié en 1644 par un certain Jacques Le Breton. Donc, quelle que soit la date à laquelle B a été copié, il s’agit d’un texte qui était fixé au plus tard en mars 1644, date à laquelle Lapeyrère quitte la France pour le Nord(8) pendant plus de deux ans, et selon toute vraisemblance avec son propre manuscrit (puisqu’il le montre à ses amis de Copenhague).

      En tout cas, ces deux manuscrits A et B ont nécessairement été copiés à partir d’un troisième texte au moins(9), qui pourrait être le manuscrit original de Lapeyrère, mais aussi une (ou deux) autre(s) copie(s). On ne peut malheureusement pas être plus précis pour l’instant.

  3. Mais, par ailleurs, l’histoire du manuscrit de la Bibliothèque Nationale, telle qu’on peut la retracer à travers les différents Catalogues, ne manque pas d’intérêt. Ce manuscrit fait actuellement partie de la Collection Moreau.

    Ce dernier, historiographe, avait été chargé en 1759 par Louis XV de constituer un dépôt, connu sous le nom de Cabinet des Chartes, et destiné à réunir et conserver l’ensemble des lois réglementant les différents secteurs de l’administration publique.

    En 1780, par un échange avec le marquis de Paulmy(10), ce Cabinet acquit une collection de 89 portefeuilles ayant appartenu à Fevret de Fontette et qui, pour la plupart, provenaient des papiers de Philibert de La Mare (mort en 1687).

    Il en existe deux inventaires manuscrits. L’un se trouve à la Bibliothèque Nationale (Fr. 24486, microfilm 4948). La première page de titre indique ceci :

    Bouh. 75
    Inventaire / des manuscripts non reliés / De la Bibliotheque / De Mr de La Marre, Conseiller au/ Parlement de Dijon
    Mss. de La Bibliotheque/ De Mr le Sr Bouhier …… c. 157
    acquis en 1750

    Une deuxième page de titre, d’une autre écriture, qui est celle de l’inventaire, dit ceci :

    Inventaire / des manuscrits non reliez et feuïlles / volantes qui se sont trouvez dans la / Bibliothéque de Mr De La Mare, Conseiller/ au Parlement de Bourgogne.
    Distinguez par certains Titres Généraux, / Et attachez ensemble en Liasses particuliéres,
    Marquées de certains Caractéres et/ nombres selon l’ordre qu’on leur a donné.

    Une trentaine de "Paquets", désignés par une lettre latine ou grecque, sont ainsi répertoriés. Dans le Paquet intitulé Poeisies, Philologie et Miscellanea (p. 207), se trouve effectivement la mention : Exercitao super vers 12 13. et 14. Cap. 5. ad Romanos a … De La Peyrere. p. 19.

    Il s’agit sans aucun doute du manuscrit de la Bibliothèque Nationale, car celui-ci porte au verso du dernier feuillet le numéro 19, de la main du copiste(11).

    L’autre inventaire, en deux volumes, se trouve à la Bibliothèque de l’Arsenal (Manuscrits 5765-5766). Le classement en est tout à fait différent. Il est ainsi décrit dans le Catalogue :

    Tome Ier. Inventaire des portefeuilles verds à dossier rouge contenans, pièces diverses, tant manuscrites qu’imprimées, dont la plus grande partie est de manuscrits originaux, extraits en formes, copies collationnées ou prises sur les originaux, et écrites de la main du fameux Philibert de La Mare, auteur du “Conspectus historicorum Burgundiæ”.
    Nota. Presque toute cette collection précieuse formoit une partie des manuscrits de Philibert de La Mare, l’autre aïant été vendue par ses héritiers à des Hollandois et retirée par le Roy. Celle-cy a été acquise par M. de Fontette de M. de La Mare, son arrière-petit-fils, conseiller au Parlement de Dijon, en 1750.
    Ce volume contient l’inventaire des portefeuilles I-LXIII.

    Il y a donc un certain flou dans la transmission de ces papiers. Cependant il paraît probable que le classement en portefeuilles, tel qu’il existe actuellement à la Bibl. Natle, est dû à Fevret de Fontette. Ainsi le volume Moreau 845, qui nous intéresse ici, porte au dos le titre FONTETTE / Portefeuille LIX / Matieres Ecclesiastiques, et la première page du recueil porte la mention (LIX . I vol.). Les 56 pièces du recueil sont répertoriées dans l’ordre, de portef. LIX n° 1 à portef. LIX n° 56, et le manuscrit B porte sur la première page la mention : portef. LIX n° 51(12).

    Lapeyrère a connu Philibert de La Mare, avec qui il a entretenu une correspondance entre 1660 et 1663, à propos d’une Vie de Saumaise que Philibert de La Mare était en train d’écrire(13). Mais Lapeyrère avait également connu Saumaise, à qui il avait communiqué son manuscrit des Préadamites(14), très probablement pendant l’année 1643(15).

    Or une partie des papiers de Philibert de La Mare provenait de la bibliothèque de Saumaise(16). Le manuscrit B de la Bibliothèque Nationale serait-il une copie des Préadamites ayant appartenu à Saumaise ?

Elisabeth QUENNEHEN