UNE LISTE D’OUVRAGES SAISIS, 1660-1718

ci-après couvre trois La liste que nous reproduisons ci-après couvre trois folios manuscrits dans le carton 10304 des Archives de la Bastille, à la Bibliothèque de l’Arsenal(1). Elle est intitulée Titres des ouvrages et libelles imprimés sans permission ou en manuscript qui ont été saisis en vertu des ordres du Roy depuis l'année 1660, et comprend 159 titres, la plupart manuscrits. Les imprimés qu’on y trouve, dans leur grande majorité (sinon tous), ont visiblement été interdits en raison de leur contenu et non pour des irrégularités éditoriales.

L’inventaire est extrêmement lacunaire, puisqu’il ne couvre en réalité que les seules années 1660, 1662 à 1664, 1666, 1669, 1670, 1674, 1675 et 1718. Cette dernière année désigne peut-être, ou approximativement, la date de sa rédaction rétrospective par quelque commis de la Bastille, qui laissa le travail inachevé. L’inventaire est-il également partiel ? Il peut ne concerner que des saisies effectuées sur Paris ou la région, mais nous ne sommes pas en mesure de le préciser. Quoi qu’il en soit, il permet de compléter dans le temps les listes rédigées entre 1678 et 1701 par Nicolas Delamare, commissaire au Châtelet, publiées par Anne Sauvy(2).

La liste de l’Arsenal permet de statuer sur la date de publication de plusieurs libelles. Elle en révèle d’autres dont on ignorait jusqu’à présent l’existence, ainsi que des versions manuscrites de textes auparavant connus seulement en imprimés. Cependant, il est clair qu’elle intéresse peu (ou négativement) la recherche sur la littérature philosophique clandestine ; c’est pourquoi nous n’avons pas à nous étendre ici sur son contenu(3). La quasi absence d’ouvrages à caractère philosophique ne surprendra pas. Non seulement parce que les dates des saisies ne coïncident pas, exception faite de l’année 1718, avec la grande éruption dix-huitièmiste de cette littérature, mais aussi, il faut bien le reconnaître, parce qu’elle n’intéressait pas au même degré la police du livre. Tout partial que soit Gédéon Flournois, l’auteur des Entretiens des voyageurs sur la mer (1683), il n’a pas entièrement tort quand il déclare que les censeurs se préoccupaient davantage de pourchasser les livres jugés hérétiques (protestants, jansénistes) que ceux « véritablement méchans », ceux « des Athées des Profanes & des Libertins » faisant « école d’Impieté & de Dissolution »(4) ; et si son jugement mérite d’être nuancé, c’est surtout pour avoir néglige les ouvrages qu’on disait « diffamatoires contre les intérêts du Roi et de l’Etat » ou « contre des personnes constituées en dignité ». Les textes de cette nature constituent une part importante de la liste qui suit, que nous transcrivons en nous efforçant de respecter son ortographe et sa présentation (ainsi commence-t-on en 1663 pour revenir ensuite en 1660, etc.).


Titres des ouvrages et libelles
imprimés sans permission ou en manuscript
qui ont été saisis en vertu des ordres du Roy
depuis l'année 1660

7bre 1663

1662

1663

1662

1660

1660 [suite]

1664

1666

[En apostille :] Pour continuer ce travail il faut reprendre à l'année 1667. Rien.

Mars 1668

Octob. 1669

Novemb. 1669

Avril 1670

Juin 1670

Octob. 1670

1674

1675

1718

Na Il y a deux Declarations du Roy en faveur de la Constitution aux mois de May et Octobre 1717.
Deux brèves remarques :

  1. Sur l’Escole des filles. Notre liste signale la saisie d’un ou plusieurs exemplaire(s) manuscrit(s) de cet ouvrage en octobre 1669 — le copiste confirmant ce caractère manuscrit en précisant : « depuis imprimé à Amsterdam ». On sait que L’Escole des filles ou la philosophie des dames, « premier livre délibérément obcène écrit en langue française » (Lachèvre), composé peut-être par Paul Scarron avec la complicité de son épouse Fanchon d’Aubigné (future Mme de Maintenon et future épouse morganatique de Louis XIV)(5), avait été imprimé dès 1655 à Paris, chez Louis Piot, avec la fausse adresse : « A Leyden »(6). Cette première édition tirée à 300 exemplaires fut assez rigoureusement supprimée (263 ex. environ auraient été brûlés avec l’effigie de Michel Millot, auteur présumé). C’est cette même édition qu’on retrouveen 1661 dans la table du cabinet secret que Nicolas Fouquet, surintendant des Finances, avait fait aménager pour sa maîtresse : on trouva, disent les inventaires légaux, « un seul petit livre intitulé l’Eschole des filles, imprimé à Leyden, si sale, si impudique et si infâme, que nous avons cru devoir le faire brûler, puisqu’il ne pouvait servir à rien qu’à corrompre les esprits entre les mains de qui il seroit tombé »(7). Fouquet avait probablement obtenu ce livre de son protégé Scarron. Quatre autres impressions antérieures à 1669, hollandaises selon toute apparence, sont signalées par les bibliographes : celles « suivant la copie imprimée à Paris » (probablement Amsterdam, Jansson) de 1665 et 1667, et deux de 1668 à « Fribourg, Roger Bontemps », et « Paris, Chamboudry ». On imagine que ces éditions ne furent pas moins pourchassées que la première(8). La liste ci-dessus atteste que l’ouvrage circula aussi sous forme manuscrite (quelquefois sous le titre L’Escole des filles du tems ?)(9). Un autre témoignage confirme que des manuscrits circulaient déjà en 1659, l’imprimé devant être bien plus rare encore, et cela dans la Bastille même : une lettre à Colbert conservée à l’Institut(10) et publiée par Ravaisson fait déjà état de manuscrits de l’ouvrage licencieux : « MM. Gérardin et Salé ont fait copier un livre très-méchant, lequel a été brûlé par la main du bourreau, nommé l'Ecole des filles, duquel livre on fait transcrire plusieurs copies que l'on débite aux autres prisonniers »(11).

  2. Sur la Censure du symbole des apôtres. Notre liste mentionne la saisie en 1718 d’une version imprimée de ce texte. Il s’agit très certainement d’une traduction de la Censura in Symbolum apostolorum que Gaspard Scopius avait publiée en 1633 en l’attribuant à un jésuite anglais(12). L’auteur, qui s’employait à dénoncer par la satire l’hétérodoxie de tous les articles du Symbole, tenait à montrer qu’un hypercriticisme malveillant permettrait de censurer les choses les plus saintes. Théophile Raynaud avait publié le texte latin de ladite Censura en 1665, et cette édition plus complète avait donné lieu à une traduction française attribuée par A. McKenna à P. Marchand, que l’on connaît par un manuscrit du XVIIIe siècle (Bibl. Mazarine, ms. 1189 ; d’autres traces existent de sa circulation manuscrite). Le texte, recueilli parmi diverses pièces antireligieuses, était alors attribué à un encyclopédiste anonyme — exemple intéressant de détournement irréligieux d’un pamphlet originellement catholique. Une autre traduction française, faite celle-ci directement sur la version de Scopius, avait été donnée par Pierre Jurieu dans ses Préjugés légitimes contre le papisme (1685). On ignore sur quelle traduction se fondait l’éditeur de 1718, dont l’entreprise semble avoir entièrement avorté (à vérifier), mais son nom n’est pas inconnu : il s’agit du libraire rouennais François Vautier, embastillé le 5 juin 1718 pour des « livres contre la Constitution » (Unigenitus), libéré le 11 août 1718(13).

Alain MOTHU