DISCOURS SUR CE QU’ON APPELLE PHILOSOPHE CHRÉTIEN


Notice

C’est par le plus grand des hasards, alors que je consultais à la Bibliothèque de l’Arsenal le volume du recueil Conrart contenant la copie du dialogue de Jean Chapelain sur la lecture des vieux romans, que j’ai rencontré ce texte tout plein de verve libertine consacré à la contradiction enfermée dans le nom de « philosophe chrétien » et aux agréments d’une vie retirée, mais point du tout ascétique. La pièce fait donc partie du manuscrit 5417 de l’Arsenal, soit le volume VIII du recueil Conrart, p. 237-262, et précède ainsi immédiatement l’oeuvre de Chapelain. Le texte est anonyme et sans titre, mais la table des matières du volume le désigne comme un Discours sur ce qu’on appelle philosophe chrétien. Il ne peut que très difficilement avoir été copié avant 1647, date de composition (et non bien sûr forcément de copie) de l’ouvrage de Chapelain. En effet, c’est le même copiste qui a consigné les deux pièces et elles possèdent une grande homogénéité graphique.

Le syntagme de “philosophe chrétien” est évidemment très diffusé tout au long du XVIIe siècle et au-delà (Barbier mentionne deux ouvrages du XVIIIe siècle portant le titre de Philosophe Chrétien). Certainement, le livre dialogué de Mersenne, La Vérité des sciences... (1625), dont le personnage central est ainsi nommé, a beaucoup contribué à cette diffusion, et notre anonyme doit l’avoir connu. Mais il semble se référer d’abord à un ouvrage lui aussi anonyme, intitulé Le Philosophe Chrestien, ou les misteres de la Foy, prouvez par raisons naturelles, Paris, François Targa, 1639 (B.N., D. 9261), publié avec privilège du roi et approbation. Cet ouvrage, qui s’emploie à relever la foi défaillante par le seul usage de la raison naturelle, tout à fait méconnu, est remarquable par son style (d’ailleurs parfois fort licencieux), et présente une riche argumentation tout à fait digne d’intérêt. Sans que l’on puisse dire que le Discours sur ce qu’on appelle philosophe chrestien soit une réfutation de ce Philosophe chrestien, les indices d’une lecture sont nombreux (cf. les p. 127-134, 145, 182-188, 193 de l’ouvrage imprimé). Cette référence nous laisse penser (ce n’est là bien sûr qu’une hypothèse) qu’il s’agit d’un texte de la quatrième décennie du siècle. Quant à l’auteur, le texte nous apprend seulement qu’il a fréquenté la cour, qu’il est encore jeune au moment de la composition et qu’il réside habituellement à Paris.

Jean-Pierre CAVAILLÉ


[DISCOURS SUR CE QU’ON APPELLE PHILOSOPHE CHRÉTIEN]

Recueil Conrart t. VIII. Bibliothèque de l’Arsenal, Ms. 5417, p. 237-262

Nous discourions ces jours passez, l’un de mes intimes amis et moy des misères et des incommoditez qui d’ordinaire accompagnent tous ceux qui se jettent dans les affaires, qui cherchent dans la Cour les grands emplois, ou qui donnent tout leur temps à l’adoration des favorits. Lesquelles choses d’abord, ayant je ne say quoy de charmant, nous attirent insensiblement, et nous amorcent par des esperances de grandeur et de credit, mais qui considérées de bien près (en la personne de ceux qui les possedent, non à l’esgard du commun) ne sont qu’inquiétudes et tourmens continuels.

Après plusieurs raisonnemens de part et dautre, qu’il seroit long de déduire à présent, nous demeurasmes tous deux d’accord de donner l’avantage à la vie spéculative, comme à celle qui possède les vrays plaisirs, et qui se passe dans une entière indépendance. Ensuite, ce mien amy m’advoüa qu’en mon particulier j’avois eu grande raison de renoncer à la Cour, pour me donner une douce retraitte ; Et m’adjousta, que veritablement il falloit estre Philosophe Chrestien. Je luy demanday comment il l’entendoit ? Surquoy il me tesmoigna ne se pouvoir imaginer ce repos que parmy les Religieux et les devots, dont l’innocence met un homme à couvert, loin de l’ambition et de toute autre persécution. Je luy eusse volontiers allégué le conte de l’Arioste, où l’Ange ne trouva la discorde que dans les Monasteres et lieux plus retirez. Mais, par fortune, nous fusmes interrompus de quelques survenans, et contrains de changer de discours, comme de compagnie.

J’ay, du depuis, plusieurs fois pensé et repensé à ces mots de philosophe Chrestien, lesquels, tant s’en faut qu’à mon advis, ils puissent convenir ensemble, que plustost je les jugerois incompatibles. Le philosophe fait une exacte perquisition des choses ; il ne les croit qu’autant [238] que les raisons et les preuves le persuadent ; en un mot, il cherche la vérité. Le Chrestien tient un chemin tout contraire. Il luy est défendu de douter de tout ce qui luy est donné par précepte et commandement ; vouloir pénétrer plus avant, est un crime ; et tant s’en faut qu’il ose s’esclaircir, qu’au contraire, il est forcé de souscrire aveuglement à l’opinion des plus simples, et des moins habiles. Le philosophe honore et considère la divinité comme une chose très-parfaite et très-bonne. Le Chrestien la craint, et se l’imagine tousjours en colere, vindicative, et de mauvaise humeur. Celuy-cy n’est capable d’aucun repos : mesmes il n’ose se le donner, tenant pour maxime, qu’il se faut affliger. L’autre est bien éloigné de cette foiblesse conservant tousjours son esprit dans une entiere et pleine liberté, fuyant les desplaisirs, et sachant très bien les adoucir, lors qu’ils surviennent. Car de penser qu’il faille estre insipide aux plaisirs, comme insensible aux douleurs, outre que je le tiens pour impossible, il me semble qu’il est bon d’avoir l’esprit net à ce point, de pouvoir en tout temps faire la différence du bien et du mal, du plaisir et de la douleur. Et comme il est honteux de s’abandonner aux délices, de mesmes est-il bien lasche de passer sa vie parmy les regrets et les complaintes, estant de l’adresse d’un homme bien sage, d’user modérément des passetemps, et de supporter patiemment les afflictions.

Je say bien que ces maximes sont contraires à celles de nos Religieux, et que par conséquent, nous ne les pouvons nommer Philosophes, comme gens trop éloignez des sentimens des hommes bien sensez et raisonnables. Ce ne sera donc point chez-eux que nous chercherons le repos et la tranquillité d’esprit, puisqu’ils veulent [239] bannir entièrement d’auprès de nous la douceur de la vie, et nous contraindre de renoncer à nous-mesmes, fuïr toutes sortes de plaisirs, n’avoir autre entretien que de vaines et chimériques méditations. C’est trop vouloir anticiper sur la beatitude que nous ne connoissons point. Que les Anges vivent comme les Anges ; Mais pour nous autres, qui sommes nez hommes, partant sujets aux nécessitez de l’humaine nature, qui ne peut conserver ni perpétuer son estre que par la nourriture et l’amour ; pourquoy renoncerons-nous à ces deux premiers et principaux fondemens de notre éternité ? L’estre est le plus grand bien que nous recevions de Dieu ; c’est nous montrer ingrats, et nous rendre très-indignes de ce bien-fait, si nous abrégeons nos Jours, négligeons la vie, et la passons avec dégoust, ainsi que font la plus grande part de nos bigots, et de nos Religieux, qui parmy leurs abstinencs et leurs austéritez, mènent d’odinaire une vie très-ennuieuse, et misérable.

De dire que ce soit à nostre esgard, il est hors de propos, puis-qu’eux-mesmes en prennent vanité, pleurent sans cesse leurs péchez, et ceux des autres, n’ayant pas un moment dans la vie qui ne soit interrompu par des remords et des scrupules de conscience. A leur mode, pour mériter il faut souffir, et par ainsi, la peine leur doit estre sensible, et douloureuse. Aussi leur manière de vie ne peut estre dite heureuse parmy tant de terreurs, et d’appréhensions du péché, mesmement [240] en ceux qui se representent la divinité si contraire à soy-mesme. Ils font un espouvantail de ce dont ils devroient faire des appas.

Personne ne doute que Dieu ne soit dans un perpétuel repos et satisfaction. Tant plus donc nous nous acquérons cette tranquillité d’esprit et de contentement, d’autant nous conformons-nous à la divinité. C’est à quoy nous devons travailler, pour doucement passer notre vie, parmy les plaisirs et les passetemps qui nous sont enseignez par la Nature. Elle ne nous donne point les sens pour estre insensibles à toutes choses. Nous sommes composez d’ame et de corps. Les plaisirs se sont partagez en l’un et l’autre. L’esprit a l’espérance, l’estude, et la contemplation. Le corps jouït d’une infinité de plaisirs sensuëls, qui semblent n’avoir esté tempérez par les maux et les incommoditez, pour autre raison que pour les faire paroistre plus agréables, par l’opposition de la douleur à la volupté.

Et je m’assure que qui voudra curieusement esplucher toutes les beautez et raretez de la nature, sera contraint, enfin, d’advouër que toutes ces choses ont esté faites en faveur des hommes, non point en intention qu’ils s’en passassent, mais pour en user honnestement. Car de croire que jeûner, se discipliner et s’abstenir des choses que Dieu nous a données, et plus assaisonnées de toutes les douceurs imaginables, ce soient le moyen et seul expédient de luy complaire, c’est une extravagace bien [241] supersticieuse. Les sages défendent les excès, non pas les plaisirs. Il y a grande différence entre la tempérance (laquelle ils recommandent) et la privation. Le boire n’est point honteux, bien le trop. Et comme cet excès est vicieux, le défaut en est impertinent, estant une sotise bien inepte de manquer à ses nécessitez.

Du reste, si les plaisirs et les délices estoient en horreur devant Dieu, de la sorte que beaucoup s’imaginent, pourquoy se seroit-il tant pleû dans leur excellence et diversité ? C’est nous réduire à croire que toutes ces belles et bonnes choses, n’auroient esté créées que pour servir de pièges et d’embusches à la ruine de tous les hommes. L’âge le plus long, n’est qu’un point dans l’éternité. Il n’y a point d’apparence de se proposer ce moment de vie, et cet instant, si funeste, qu’il nous soit comme un pas pour descendre dans le précipice et l’abysme des maux éternels.

Autrement nous aurions juste sujet de nous plaindre de cette divinité, qu’elle nous eust mis au monde pour nous perdre comme contrevenant à ses volontez. Elle nous défendroit une chose, à laquelle en mesme temps elle nous force. Ce seroit une cruauté bien barbare qu’un Père deshéritast son fils (que luy mesme auroit estropié) par ce qu’il seroit boiteux. Nous naissons infirmes, et sujets à mille passions selon notre tempérament. Nous ne sommes point cholérique, sanguins, ni mélancholiques par élection. Ces affections procèdent de la disposition de nos humeurs, lesquelles, selon qu’elles dominent, nous [242] violentent, et nous portent puissammant aux choses qui leur sont propres. Et véritablement, si l’on estime ceux-la fort obligez à la fortune, qui sont nez enfans de Pères riches et puissans, lesquels les élevent dès le berceau parmy les honneurs et les grandeurs ; Ceux ne sont pas moins heureux qui sont engendrez d’une bonne temperature, qui dès leur jeunesse fuyent les excès et se comportent naturellement en toutes leurs actions avec modération.

Ce n’est pas que je veüille oster à la vertu l’honneur qui luy est deû, de savoir dompter les passions, ou corrigez nos défauts. Mais comme cette perfection ne se peut acquérir qu’avec un long temps, et par une habitude continuëlle ; il ne faut pas trouver estrange que peu de gens la possèdent, et si beaucoup de personnes s’abandonnent aux plaisirs et aux divertissemens. Car outre que d’ordinaire ce sont jeunes gens, qui vray-semblament [sic] n’ont pas eû le temps de reformer leur complexion par les préceptes et les erxercices de vertu, c’est qu’en effet, il est bien difficile à un homme sanguin, qui se sent d’une force et vigoureuse nature, de se contenir envers les femmes, non plus qu’à celuy qui a grand foye, de s’abstenir de beaucoup manger. De tous ceux que j’ay connus dans le monde, j’ay tousjours observé, les moeurs et les actions estre extrèmement conformes à leur habitude corporelle. Si par hasard quelques uns se sont contenus dans une vie réglée et retirée, contre leur inclination et tempérament, l’avarice ou la nécessité les y a forcez ; non pas la vertu. Et je [243] m’assure que ceux qui voudront faire réflexion sur eux, ou sur leurs amis, avouëront qu’ou la foiblesse du corps, le manquement d’argent, ou l’ardent desir d’amasser du bien, les ont éloignez des débauches et des passetemps en leur jeunesse. Ce sont choses trop douces et trop plaines d’attraits, pour s’en retirer autrement. Et ceux qui de cette sorte y renoncent, d’ordinaire s’emportent ou dans des meschancetez noires et vices effroyables, ou du moins se laissent surmonter à la mélancholie, qui les rend à jamais miséables.

Chacun sait comme quoy vivent nos bigots, dont les uns sont si tétriques, et si sombres, qu’il semble qu’ils ne soyent nez que pour les deserts de la Thebaïde ; et les autres si malicieux, et entreprenans, que leurs factions et leurs artifices sont mille fois plus abominables que tout ce qu’ils appellent Péché ; Et pensent, pour veû qu’ils s’abstiennent de certaines choses, qui sont communes et naturelles aux hommes, que les autres ne sont pas dignes de les approchez, ne s’estimant pas moinsque demy-dieux. Ils ont introduit ce mot de Péché, dont jamais l’Antiquité ni Gréque ni Romaine n’avoit ouÿ parler. Le vice a bien esté toûjours en horreur ; Mais les plaisirs ne furent jamais condamnez. En effet, y a-t-il rien de plus innocent et de plus agréable, qu’une libre conversation d’amis ; rien de plus [244] doux que l’entretien d’une maitresse ; que boire et manger en compagnie, gouster delicieusement les viandes les vins et les fruits ? Les Grecs les plus sages, sans contredit, des siècles passez, ont esté dans le monde les plus délicieux, ayant de temps en temps inventé et raffiné sur toutes sortes de délices. Le mesme climat et tempérament qui leur a formé l’esprit et le jugement avec tant d’excellence, leur a donné le sentiment et les désirs de tous les plaisirs en perfection. Les plus sévères d’entr’eux, n’ont repris que l’excès, et n’ont pas plus blasmé l’intempérance qu’ils se sont mocquez de l’abstinence.

Mais je ne say par quel malheur toutes ces maximes ont esté changées, et qu’il faille qu’au jour d’huy toutes les belles et bonnes choses nous soient défendues non seulement par les loix, mais mesme par des menaces de maux et de misères éternelles. Si en mesme temps qu’ils ont voulu réformer nos moeurs, ils eussent pû changer nos humeurs, en ce cas, possible n’aurions-nous pas sujet de nous plaindre. N’est-il pas bien rude, qu’en ce siecle, pour avoir baisé trop lascivement une fille, je sois en danger de mon salut ? Et qu’autrefois, tout le peuple de Sparte ait crié à un jeune Lacédémonien, amoureux de la femme d’un de leurs Roys, Va, gentil Aerotatus, besongne bien Chelitonide. Cette mesme nation, quoy qu’extrèmement austère dans sa discipline, a publiquement permis les adultères, et [245] l’amour des garçons, tenant pour lasches et poltrons ceux qui vivoient sans amour, et les mesmes loix qui leur apprenoient à vaincre ou mourir, les invitaient à aymer.

C’est cet Amour qui vivifie nos coeurs, anime nos esprits, et resveille nos sens, et qui souvent nous ravit à nous mesmes, par des transports de joye et de contentement. Il est inutile d’alléguer que tous ces plaisirs n’ont esté rendus si doux, et souhaitables, que par nécessité, pour conserver l’espèce, estant infaillible, que jamais les hommes ne s’y seroient portez, n’estant l’extrème plaisir qui les y sollicite. Je voudrois bien demander pourquoy, puisque la nature n’a considéré dans l’acte vénérien que la production ; les enfans non encore capables d’engendrer, ont-ils le mesme prurit, que l’on sent avec les femmes ? A quoy bon l’amour des garçons et les autres secours de la nature, qu’ont les mâles et les femelles, sans avoir nécessité les uns des autres ? Vous voyez combien la nature a eu soin du plaisir des femmes, leur ayant donné des conduits particuliers, pour, pendant la grossesse, les rendre susceptibles des mesmes chatoüillemens. Or est-il de croire que si simplement cette mere commune ne se fut proposé que la multiplication, elle auroit sans doubte preveû à retrancher toutes ces différentes sortes de plaisirs, qui n’ont pour sujet que la sensualité. Les bestes, depuis [246] qu’elles sont pleines, ne souffrent point le mâle ; mesmes elles n’ont que certaines saisons de chaleur. Aussi n’estoit-il pas raisonnable que les animaux brutes, eussent les mesmes avantages que les hommes.

L’on ne manquera pas de nous faire response, que le mariage est institué pour remédier à toutes ces nécessitez ; que l’on ne défend point l’action ; seulement la façon. Ils ont raison de dire aux nécessitez ; car pour le plaisir, outre mesme que ces infatuëz nous défendent d’y chercher trop de ragoust ; quelles sont les délices d’une femme légitime, que d’autres choisissent pour nous ? Elle nous est donnée par hazard, et non par amour, par ressemblance de biens, ou de condition, et non par simpathie. Si elle se rencontre laide, le dégoust commence dès le premier jour ; si belle, sa beauté se passe auparavant que l’on la puisse apprivoiser, et souvent ne poduit autre chose, qu’une incurable jalousie. En un mot, tous sont tesmoins du peu d’affection qui se trouve dans la plupart des ménages ; n’estoit l’intérest commun du bien, et des Enfans, nous les vérions tous logés séparément. Mais soit, que dans le Mariage l’on y puisse prendre quelques plaisirs, que deviendront tant de gens qui ne se marient point ? Les moines et les prestres font aujourd’huy une grande partie du monde Chrestien. N’est-il pas bien rude qu’ils soient nez hommes, sujets [247] aux mesmes sentimens que les autres, touchez des mesmes envies, des mesmes prurits, et que par certains voeux bizarres, qu’ils font aveuglément avant l’âge de raison, ils soient privez des choses qui les font hommes, qu’ils renoncent à l’usage des viandes ordinaires, se transformant en Loutres, et Ictyophages. Je ne m’estonne pas, si souvent ils pèchent contre nature, puis-qu’on ne leur presche autre chose que de renoncer à la nature.

Ce n’est pas que j’improuve en eux le caelibat ; possible est-ce la meilleure de toutes leurs conditions. Mais il ne faut pas inférer de là, qu’il les faille priver du plus doux et plus agréable effet de la nature ; non plus que ceux qui ne sont ni prestres, ni mariez, lesquels, d’ordinaire, ne sont pas des moins honnestes gens. Il n’est pas raisonnable que pour s’estre délivrez de cette tyrannie conjugasle, ils soyent gehennez par un tourment si violent comme est cette continence envers les femmes. La liberté est d’autant plus agréable, qu’elle est accompagnée de plaisir. Elle ne consiste pas simpement à n’estre ni contraint, ni forcé de faire quelque chose contre son gré ; Elle veut que l’on soit en pouvoir de suivre ses sentimens, et ses passions. C’est cette liberté qu’adorent et chérissent uniquement les grans Esprits, qui plus participent de la lumière universelle : desquels il est à présumer, que comme ils ont eû la force et vigueur de se dépétrer des sotises communes, qu’aussi seront-ils capables de se conduire prudemment, et ne pas abuser de leur franche et libre condition.

Je ne veux pas, nonobstant, maintenir que le [248] mariage ne soit nécessaire, pour conserver l’ordre dans les familles, avoir soin des Enfans, de leur instruction et nourriture. Aussi ne le voudrois-je pas déconseiller à beaucoup, toutes personnes n’estant pas propres à s’en passer. La solitude est un travail d’esprit, que l’étude, ou le grand employ peuvent seuls faire supporter. La pluspart souhaitent le mariage pour se donner une compagnie ordinaire, et se décharger du soin d’une famille ; d’autres, pour faire et établir une maison ; Beaucoup, par la coustume aui les y traine insensiblement ; Et qu’aussi les debtes et la nécessité convient la pluspart des jeunes gens de se marier, pour se délivrer de la sujétion des Pères et mères. Mais pour ceux qui sont exempts de ces dernières incommoditez, qui d’ailleurs peuvent se tenir compagnie à eux-mesmes, qui sont capables de donner ordre à leurs affaires, et qui se mocquent de cette vanité d’avoir fait une grande maison ; n’ont certes, pas grand besoin de se marier pour si peu de commoditez, lesquelles ne peuvent donnner aucun contrepoids aux autres défauts qui d’ordinaire accompagnent cette condition. Car pour le regard de cette solitude qui cause tant d’effroy, je ne voy point que ce soit un mal sans remede ; hors le soir, qui possible est de deux heures, le surplus du jour se passe aysément avec les livres, dans les affaires, ou parmy les passetemps et compagnies d’hommes et de femmes, selon les inclinations ; Et pour ces deux heures de reste, un homme est bien mal adroit qui ne les peut employer ; s’il est fort studieux, une femme ne luy sert que d’embarras ; s’il est employé, les affaires l’occuperont assez ; si d’autre humeur, qu’il se loge en quartier de conversation, où les soirs il [249] puisse prendre son divertissemnt parmy le voisinage. Aussi bien celuy qui passeroit seul les soirées avec sa femme légitime, au coin de son feu, n’y trouveroit pas dequoy s’épanouïr beaucoup la ratte. Les hommes ne naissent point avec toutes sortes de commoditez ; il les faut chercher, et s’accoustumer aux choses qui plus reviennent à notre complexion. Or, disent la pluspart, le mariage est nécessaire, si tous s’en vouloient dispenser, le monde finiroit ; Comme si c’estoient la foy que l’on se donne l’un à l’autre, ou les cérémonies qui se pratiquent aux espousailles qui fissent faire les Enfans. Si toutes les femmes estoient communes, comme vouloient Platon, et selon qu’il s’est autrefois pratiqué dans certaines isles méridionales, il ne faudroit parler ni de contract, ni de famille ; Le monde n’en seroit pas moins peuplé ; Les enfans en seroient et plus vigoureux, et mieux instituez, chacun seroit hors de toute nécessité d’envie et de jalousie. Mais comme c’est une chose que nous devons souhaiter, et non pas attendre ; que mesme en ce siècle malheureux, où la vérole fait tant de degats, et de progrès, il seroit trop périlleux d’introduire cette communauté : Aussi faut-il avouër, que le mariage est une chose tres utile, et un usage commun, auquel il est tres-bon de s’accommoder ; Cela s’entend pour la plus part, n’estant pas une nécessité que tous soient mariez, non plus qu’artisans, et laboureurs, quoy que métiers tres-necessaires : Il s’en trouve assez de cette sorte, et mille autres encore plus abjets. A plus forte raison ne devons-nous point douter qu’il ne se rencontre une infinité [250] de personnes, qui d’eux-mesmes se portent tres-volontairement au mariage, la pluspart s’imaginant pouvoir commencer leur fortune, que par s’attacher à une femmme, et mettre des Enfans au monde. C’est pourquoy ceux qui reprouvent cette prison, n’ont pas besoin de craindre la cessation [?] du genre humain. Il est vray qu’autrefois parmy les Romains, tous estoient aucunement obligez à se marier ; Et que l’on ordonnoit des récompenses et privilèges à ceux qui donnoient beaucoup d’enfans à la Républicque. Sur quoy il est à considérer, que c’estoit une ville particulière qui vouloit maitriser toutes les autres ; que partant il luy estoit necessaire de multiplier ses citoyens (qui tous alloient à la guerre) pour se donner d’autant plus de soldats fidèles, et intéressez dans leurs conquestes.

Mais parce qu’en Europe, nous n’avons que trop d’hommes ; que la moindre partie est celle qui suit les armes ; cette raison ne nous doit aucunement obliger à prendre femme. Aussi les mesmes Romains avoient la répudiation, qui leur estoit un grand secours contre les incommoditez du mariage, sur lesquelles il n’est point besoin de s’estendre particulierement ; ceux qui s’y trouvent embarassez les connoissent assez. Et pour les autres, qu’ils considérent le bien et le mal qui se rencontrent en toutes choses, combien les maus sont sensibles, et les biens indifferens. Et pour preuve, ceux qui plus reçoivent de satisfaction dans leur mariage, qu’ils balancent ce contentement avec les déplaisirs et les dégousts qui y surviennent souvent ; je m’assure qu’ils n’y trouveront nulle proportion ; Et quand mesmes ces choses y seroient également partagées, j’entens le contentement et le déplaisir ; toujours y ferions-nous grande [251] différence, d’autant que jamais nous ne nous plaignons du trop, dans l’aise, et la bonne fortune. Au contraire, quelque douleur et disgrace qui nous arrive, nous la croyons incontinent excessive, par nostre naturel, qui, comme je disois cy-dessus, nous rend extrèmement tendres et sensibles aux maux, et presque indifférens aux biens. C’est, en un mot, que le bien et le mal se suivent d’ordinaire ; mais, certes, d’un pas fort inégal ; celuy-cy quitte fort lentement sa place ; et l’autre cède trop promptement.

Ne faisons donc point d’estat des commoditez de cette sorte de vie, où les misères abondent avec trop d’avantage. Et pour revenir à notre premier discours, qui nous a donné sujet d’en parler, que l’on ne nous reproche point, que le mariage, est un secours légitime, pour satisfaire à nos passions, et nos désirs, et un moyen, pour nous retirer du vice, et nous éloigner des desbaûches. L’on peut estre incontinent avec sa femme, comme avec sa concubine. L’on y gagne les gouttes, comme avec d’autres ; Et, bien que rarement, la vérolle : Au moins, souvent des cornes, que les suëurs et les frictions ne font jamais dissoudre.

C’est trop s’arrester sur une matière. Laissons ce mariage, et nous en délivrons courageusement comme d’un embarras et d’un entrave, qui nous arreste et nous attache à une servitude et misere sans remède. Cherchons d’autres douceurs dans la vie. Nous avons dequoy choisir. Les manières de satisfaire à ses désirs sont différentes, et de plusieurs sortes ; chacun peut suivre son humeur. Les uns chérissent la liberté du Bordel ; les autres ayment les Dames de condition ; Aucuns estiment surtout la commodité [252] d’une concubine. C’est icy l’ordre, ce me semble, que la plus part suivent dans leurs plaisirs. Les jeunes- gens, à l’entrée de l’adolescence ne se peuvent arrester en aucun lieu, ni se donner la patience qu’il convient prendre pour l’acquisition d’une honneste femme. Ils courent partout, trouvent tout bon, ne cherchent que ce qui est aysé, et ce qui peut facilement contenter leur boüillante passion. Et veritablement, n’estoient certains accidens, il faudroit confesser, que cette vie du bordel, ne seroit pas la moins plaisante. Cette grande facilité, ce changement ordinaire de visages, de tailles, de corps, et d’humeurs, ne sont point de médiocres appas, ni de foibles remèdes pour exciter et réveiller notre nature. Mais le malheur de ces derniers siècles, ayant, je ne say comment, infecté toutes nos courtisanes d’un mal si fâcheux et incommode, que la guérison en est plus douloureuse que la maladie mesme ; l’on est contraint, après avoir passé cette prémière ardeur de jeunesse, de se procurer d’autres passetemps amoureux, pour renoncer à cette communauté, qui produit tant de villénies. Et par ainsi, comme l’intempérance s’amortit, et que nostre jugement se fortifie, nous-nous attachons à un Amour plus relevé, qui porte avec soy mille douceurs et ravissemens, que les seuls amoureux peuvent bien comprendre. Il n’est pas exempt de peine ni de tourment ; c’est ce mélange qui le rend si parfait ; Les choses faciles nous sont incontinent à dégouster ; tant plus la résistance d’une maistresse est grande, d’autant l’acquisition en est-elle agréable. C’est un feu qui raffine et [253] perfectionne les moindres actions. Ce que les autres font froidement, sans aucun sentiment, et qui passe d’ordinaire pour sotise, les Amoureux l’accompagnent, et l’animent de tant de gentillesse et de vivacité, qu’en leur personne tout est excellent, et plein d’esprit. Ceux qui sont aymez savent quel est le contentement de posséder le corps et l’esprit d’une belle femme, dont la jouissance nous est défenduë par les loix de police, mais permise par celles de l’amour, auxquelles raisonnablement nous devons plustost obeïr, qu’à toutes autres, nous estant données par la nature, à laquelle nous devons tout. Elle nous apprend d’aymer ce qui nous plaist, et sur tout, de chérir ce qui nous ayme. Et dans cette loy générale, les femmes, ainsi que nous, y sont comprises, pouvant librement suivre leurs inclinations, et complaire à leurs amans. Autrement, il leur seroit trop rude de n’oser aymer que ceux que souvent elles devroient haïr. L’inclination ne vient point par élection, nous n’en sommes point maistres ; elle part de certains mouvemens que nous ne connoissons point, lesquels nous entraînent par une violence insensible, que toutefois nous ne pouvons repousser. Naturellement nous avons tendresse pour certaines personnes, et pour d’autres une [254] entière aversion. Et par ce que ces affections ne sont point en nostre option, il est pardonnable aux Jeunes Dames d’aymer ceux qui sont nez pour elles. Un maraut, un brutal, souvent espousera la plus belle et plus jolie femme du siècle. L’on force beaucoup de filles, d’espouser des maroufles, qu’elles ne pouroient souffir, si la tyrannie des parens ne les y contraignoit, et la rigueur d’une bizarre coustume ne les obligeoit à vivre bien avec eux, et leur faire bonne mine.

Ce n’est pas une conséquence qu’elles ne puissent ailleurs donner leur coeur, et qu’il ne leur soit licite de correspondre aux sentimens de leur inclination. Le mariage est institué pour l’ordre des familles, pour le soin et la nourriture des enfans, comme nous avons dit cy devant, et pour la conservation du bien. Ce sont les mutuëlles inclinations, la correspondance des humeurs, et des volontez qui forment l’Amour ; Et de cette affection, naist le plaisir, auquel il est juste de complaire, apres avoir satisfait aux parens, et à la coustume. Ce ne sont donc point les contracts, et les autres cérémonies, lesquelles, n’obligent qu’autant que le coeur y consent, qui doivent engager à l’amour. Il faut aymer ce [qui] nous plaist, et qui le mérite. Ce n’est pas que si, par bonne fortune, une fille rencontre pour mary, un homme qui luy soit agréable, qu’alors elle ne soit parfaitement heureuse, trouvant en un mesme sujet et mary, et amy. Mais c’est une chose tres-[255] rare, il ne faut point trouver estrange si beaucoup réforment ce dont leurs Parens ont si mal ordonné, ni craindre qu’il ne s’en trouve assez grand nombre, pour obliger tous ceux qui voudront s’arrester au service de quelque Jeune Dame.

D’autant, néantmoins, que pour cette sorte de plaisir, il est nécessaire d’estre jeune, et que cette jeunesse ne dure pas tousjours, il est bon, selon les temps, de penser à d’autres moyens plus aysez de se réjouïr et divertir. Les femmes de condition veulent de grans soins, et beaucoup de sujétion. Ceux qui cherchent le repos et la quiétude, tant de corps que d’esprit, ne se doivent que rarement embarasser de ces fortes inclinations, qui demandent tout le temps, et tout l’esprit d’un homme. Certaines choses sont mauvaises, parce qu’elles sont trop chères ; de mesme ce plaisir est-il fâcheux, par ce que trop de circonstances l’environnent, et que chaque saison a ses divertissemens. La concubine est un passetemps plus doux, et plus commode, pour ceux qui ne peuvent plus se donner les soins de poursuivre long-temps une maistresse de laquelle bien souvent la jouïssance est bien tost importune, ou du moins indifférente. Les inquiétudes, les jalousies, les rages, et les désespoirs, sont inséparables de ces grandes affections. Or est-il que les plaisirs moins traversez sont assurément des plus desirables. Pour concubine, vous choisissez telle fille qu’il vous plaist : rien n’oblige à la garder, qu’autant que vostre plaisir le veut : c’est [256] mariage volontaire, sans tyrannie, sans voeu, sans obligation, qui donne toutes libertez necessaires, hors de crainte des accidens qui suivent d’ordinaire les autres amitiez. Toute sorte de postures, de ragouts, et de chatoüillemens y sont à souhait : les heures de conversation [?], de promenades et du coucher sont seures, et tres-libres ; et quoy que bien-souvent il ne s’y rencontre pas cette mesme ardeur et ravissement, qu’ont les autres affections, encore y peut-on trouver sa satisfaction, si l’on considère la commodité, le peu de travail, et l’âge auquel on se doit accommoder à une concubine : il s’y rencontre, comme en toutes les autres choses du monde, des incommoditez. Rien n’est exempt de trouble et de difficulté. Le secret est, d’en user adroitement, et selon son inclination, nostre dessein estant de laisser un chacun dans sa pure et pleine liberté. Il est injuste de vouloir violenter, en quoy que ce soit, les sentimens des hommes, dont les pensées et les visages estant si différens, il n’est point extraordinaire que les choses leur agréent diversement.

Apres donc avoir discouru de toutes ces différentes manières de plaisirs, nous reviendrons à nostre prémier discours, qui estoit d’improuver les maximes de ces philosophes Chrestiens, qui nous veulent gehéner et captiver dans leurs opinions, et manières de vie, tant éloignées du sens et de la raison. S’ils y prennent plaisir, à cela je n’ay rien à dire : s’il est ainsi, néantmoins, qu’ils le publient, qu’ils y souffrent [257] beaucoup de peine, et que leurs maux leur soient extrèmement sensibles, c’est en quoy je ne puis les estimer, comme trop ennemis d’eux mesmes, et de la nature. Et plus encore sont ils à blasmer, d’estre tellement attachez à leurs fantaisies, que qui ne consent en tout et par tout avec eux, incontinent leur passe pour abominable ; comme si leur caprice estoit la règle des actions humaines. Qu’entr’eux ils se donnent des loix sur les choses qu’eux-mesmes ont inventées ; mais d’en établir contre la Nature, contre les sens, et mesme contre nos pensées, c’est une tyrannie trop inique ; et le consentir, une obeïssance trop inepte. Tout ce monde n’est qu’une République ; chacun de droit n’y a rien plus que l’autre. L’insolence des uns, et la foiblesse des autres, ont donné naissance à l’Empire, et à la sujétion. Le mesme en est-il des opinions, desquelles qui voudra bien sérieusement examiner la diversité, combien les uns et les autres se sont contrariez en tout temps, mesmes les plus sages : Enfin, il conclura, que toute cette sagesse n’est que fantaise, et que si quelqu’un a plus esté suivy et estimé, que les autres, ce n’a point esté par ce qu’il a eust meilleure raison, mais plus d’invention à persuader ses sectateurs.

C’est pourquoy nous vivrons librement, sans nous laisser [258] obséder ni captiver aux opinions d’autruy ; chaque âge a ses passions ; chacun a ses humeurs particulières et son tempérament. Que les mélancholiques souffrent la gayeté, et les autres la réverie ; Que les vieillars s’accomodent à nos passetemps, et ne s’estonnent point de nos festins, de nos jeux, ni de nos amours ; comme aussi ne trouvons rien à dire aux humeurs des vieilles gens ; Ne nous mocquons point de leur Imbécillité, non plus que de leur ménage. Sur tout, néantmoins, conservons la modération en toutes conditions. Pendant que nous sommes jeunes, tempérons nos plaisirs, et les prenons sans ruiner notre santé, ni dissiper nos biens. Puis, lors que nous deviendrons vieux, que la bizarrerie et l’avarice ne nous maistrise point. Si les maladies, la pauvreté, ou quelques autres infortunes, nous surviennent, supportons ces afflictions généreusement ; cherchons, néantmoins, les remèdes de s’en garantir, comme de maux trop contraires à la béatitude. Les tourmens, souvent, pénètrent jusques à l’esprit. Qui est persécuté de douleur, rarement peut vaquer à l’estude de la Philosophie, qui n’a de quoy disner. Car quoy qu’il faille peu pour un homme, ce peu, néantmoins, est nécessaire et ne se réduit pas simplement au pain et à l’eau. Ce seroit vivre en gueux, et prendre trop petite part dans la [259] communauté du monde ; il faut avoir dequoy vivre honnestement, sans debtes, et sans estre à charge de ses amys.

Ce sont, à mon avis, les moyens convenables, pour heureusement couler ses jours, selon les voyes de la Nature, qui nous est une mère si charitable, et libérale, que rien ne nous manque en ce monde, que nous mesmes les prémiers, qui nous entretuons non seulement par des guerres et des vengeances ; mais aussi sommes nos propres homicides, par le moyen des soins et des tourmens que nous-nous suscitons, l’avarice, l’ambition, et la superstition ne nous donnant aucun relâche, ce sont nos assassins ordinaires, et nos bourreaux, essayons de nous affranchir, et d’accorder la vertu avec la volupté, lesquelles seules peuvent rendre l’homme heureux, autant qu’il se peut humainement.

Je ne suis point de ceux qui mettent une si grande différence entre ces deux habitudes, l’une estant comme la fin, et l’autre, le moyen pour y parvenir. Ce souverain bien, auquel tout le monde aspire, n’est autre chose qu’un perpétuël repos et quiétude d’esprit, une grande satisfaction et contentement. Et d’estre dans cet estat, qu’est-ce autre chose que vivre dans une volupté continuëlle ? A laquelle l’on ne peut arriver que par la voye de la vertu ; qui nous met en estat de n’avoir [260] besoin de rien ; Et qui nous apprend à bien et dignement user de toutes choses, tant sérieuses, que plaisantes.

Il n’y a rien que ce mot de volupté qui soit odieux, et ce, par la malice de certains séducteurs, qui l’ont déguiser des habits du vice, luy ayant meschamment deschiré ses plus beaux et véritables ornemens, comme qui voudroit baptiser la quiétude d’esprit, du nom de fainéantise, et dire que la Religion et la superstition fussent une mesme chose.

Cependant, les Cyniques et réformez, ne considèrent pas que ceux qui de tout temps ont voulu dépeindre les joyes de paradis, n’ont jamais peû les représenter, que par les mesmes choses qui composent la volupté. En effet, c’est le centre de toutes choses, et qui n’est capable de plaisir, n’est pas digne de vie. Ce n’est pas que l’on ne puisse en mal user, comme de beaucoup de choses qui de soy sont tres-bonnes. Personne ne doute que les rivières ne soient tres-plaisantes et tres-necessaires ; nonobstant, il n’est année qu’il ne s’y noye quantité de gens, et que leurs débordemens ne facent de grans degasts et dommages extraordinaires ; le tout, par la faute des hommes, et par leur négligence de ne pas faire de bonnes et fortes digues contre l’impétuosité des eaux. Ainsi, qui voudroit constituër la volupté dans un débordement [261] ordinaire de bordel, d’yvrognerie, et autres débauches, ne pourroit pas estre dit heureux, cette sorte de vie causant par trop de défauts, et d’incommoditez.

Pour nous, nous-nous proposerons cette volupté, tousjours accompagnée de la vertu, qui la guide et gouverne par tout, autant parmy les affaires, comme au milieu des passetemps et des délices. En tout et par tout, l’on y trouve du plaisir, selon ses inclinations ; ce qui est pénibles aux uns, souvent est tres-agreable à d’autres. Par ainsi, de quelque sorte que l’on le prenne, autant les uns comme les autres, tous cherchent leur contentement, qui dans les affaires et la Cour, qui dans sa vie particulière. Mais comme les moyens de trouver ce contentement, sont tres-differens, il est aysé de juger quels sont ceux qui plutost y parviennent. Les affairez et courtisans, sont autant de Tantales, qui au milieu des honneurs, des richesses et de toutes sortes de plaisirs, n’en peuvent gouster pas un, n’ayant que l’ombre des choses qui les environnent. Ceux, au contraire, qui de bonne heure savent abbréger leur chemin s’acquièrent le repos et la tranquillité d’esprit, par une douce retraite, ont certes, les mesmes avantages sur les autres, qu’ont les jouëurs, qui après avoir gagné, regardent jouër à l’acquit leurs Compagnons.

[262] Si l’on nous demande où faire cette retraitte ? Nous n’entendons point que ce soit dans les déserts, ni moins encore dans les couvents. Les passions peuvent accompagner et suivre un homme par tout, autant dans les cabinets des Roys, que dans les cellules des Chartreux. L’esprit n’est point capable de lieu, s’il n’est arresté par la raison ; et comme cette raison est une partie de luy-mesme, séparable néantmoins, il les faut tenir si conjointement unis, qu’ils soient toûjours ensemble. Autrement, l’esprit, de soy tres-subtil et tres-universel, nous agiteroit et travailleroit incessamment, vaguant dans touts les parts du monde. C’est cette raison, qui, lors que nous serons dans Paris, nous en feragouster les douceurs et les commoditez ; Et lors que nous en serons éloignez, nous fera facilement accommoder au sejour et coustume des autres lieux, sans regretter nostre demeure ordinaire. C’est d’elle que nous tirerons notre secours, contre les infortunes, et les accidens. Enfin, ce sera chez elle que nous-nous retirerons, nous réservant tousjours à nous mesmes, vuides de soins, de vanitez, et d’ambition. Nous mespriserons les grandes charges, et les grands employs, et les considererons sans les envier, ni souhaiter cherchant simplement de faire progrès dans l’amitié de nos amys, dans l’amour de la vertu, des Muses, et des passetemps.