Autour de l’abbé de Prades.

À propos des brochures Le Monde, son origine & son antiquité
et De l’âme et de son immortalité

Dans le précédent numéro de La Lettre clandestine (p. 45 sq.), nous avons évoqué la publication séparée des trois brochures Le Monde, son origine & son antiquité ; De l’âme et de son immortalité ; Essai sur la chronologie. Dans un courrier du 30 avril 1995, M. François Moureau nous apporte les précisions suivantes : il possède un exemplaire du Monde... aux armes de Mme du Deffand, qui ne comprend lui aussi que les deux premières parties ; il précise : « La troisième parut plus tard : voir le Journal de d’Hémery, qui parle aussi de permission tacite. En effet, le Journal (11 / 2 / 51) signale deux parties, attribuées à “Mascrier”, imprimées par David jeune avec permission tacite. Le 29 / 7 / 51, il est dit que David fait distribuer secrètement les trois parties ».

Cette précision nous fournit l’occasion de mentionner un autre témoignage relatif à ces brochures, auquel faisait déjà allusion Franco Venturi dans La jeunesse de Diderot (1939), à propos de la célèbre « affaire de Prades ». L’abbé de Prades avait en effet soutenu en novembre 1751 à la Sorbonne une thèse qui allait faire scandale pour ce qu’elle empruntait aux Encyclopédistes mais aussi, par leur truchement, à des écrits clandestins comme Telliamed ou Le Monde...

La Censure de la Faculté de théologie de Paris du 27 janvier 1752 y faisait peut-être déjà allusion quand elle déplorait que l’impiété, qui répandait jadis « en secret et à petit bruit ses dogmes affreux », en soit venue « aujourd’hui à s’insinuer dans le sanctuaire même de la vérité » (p. 4). L’Arrêt du Parlement contre l’Abbé de Prades du 11 février 1752 allait lui faire écho : « De quel front ose-t’on mettre au jour des systêmes audacieux contre la Foi ; insérer dans une Thèse publique ce que des Ecrits clandestins craindroient d’hazarder dans les ténébres où ils se cachent ; allier le blasphême avec le caractère du Sacerdoce ; & proffesser l’impiété jusques dans un lieu sanctifié depuis plusieurs siécles par le commerce d’une science divine... » (dans Recueil de pièces concernant la thèse de l’abbé de Prades, s.l., 1753, [I], p. 32 c. 2). Mais c’est l’auteur des Réflexions d’un franciscain sur les trois volumes de l’Encyclopédie (1754)(1), un certain Bonhomme, « cordelier, docteur de Sorbonne » (auteur en 1763 de L’Anti-Uranie, ou le déisme comparé au christianisme), qui se montrera le plus explicite. On lit au chapitre V, « Raisons d’attribuer à quelques Encyclopédistes la Thèse de l’abbé de Prades » :

« Si on en croit l’Apologiste [Diderot auteur de l’Apologie de M. l’abbé de Prades, 1752], l’Abbé de Prades n’a jamais lû les Libelles contre la Religion. Son unique occupation pendant son séjour au Séminaire des Bons-Enfants, c’était d’en chercher le contrepoison dans les Démonstrations Evangeliques de l’illustre Evêque d’Avranches. C’est donc une main étrangere qui a inseré dans la These l’ironie contre ce grand Prélat. C’est une main étrangere qui a inseré dans la These le Discours presqu’entier de Voltaire sur le Théisme. (On laisse aux Philosophes modernes à juger si c’est par malignité, comme le prétend l’Apologiste, qu’on a confondu le Théisme de Voltaire avec le pur Déisme.) C’est une main étrangere qui a inseré dans la These ce qu’on lit dans une brochure qui a pour titre : Le Monde, son origine & son antiquité ; sur la hardiesse des Juifs de Moïse, pour fixer l’époque du commencement du monde. C’est une main étrangere qui a inseré dans la These des doutes sur la Révélation de la Chronologie, à peu près semblables à ceux qu’on lit dans une autre Brochure intitulée L’Ame & son Immortalité. C’est une main étrangere qui a inseré dans la These la scandaleuse proposition qui anéantit les guérisons miraculeuses operées par JESUS-CHRIST, & qui est extraite de Woolston. Quelle peut être cette main étrangere ? L’Abbé de Prades, logeait sous le même toît que deux Prêtres associés à l’Encyclopedie [dont l’abbé Yvon ?], il y était associé lui-même, aurait-il eu recours à d’autres qu’à ses Collegues, parmi lesquels il en est quelques-uns en état de composer une pareille These [?] » (5e point, p. 10-11).

Au chapitre XX, article « CHRONOLOGIE, Chronologie sacrée », on lit :

« On n’a point manqué de parler du systême sur la Chronologie Sacrée que l’Auteur de la These de l’Abbé de Prades a inventé, ou plutôt expliqué. Nous croyons en effet que ce systême ne differe point de celui qu’on lit dans la Brochure : l’Ame & son Immortalité. Le but de celui qui a composé cette Brochure, c’est de prouver qure la Chronologie de l’Ecriture n’est point révelée, afin d’accréditer non pas l’éternité du monde, comme on a pû le présumer, mais l’opinion, qui n’est guere moins absurde, d’une origine si reculée qu’il est absolument impossible de remonter jusqu’au premier instant de son existence. Les Juifs plus hardis, c’est ainsi qu’il s’est exprimé avant l’Auteur de la These, [Moses cæteris audientor hanc epocham determinare non dubitavit] furent les premiers & les seuls qui entreprirent de fixer l’époque de son commencement ; les autres Nations, ajoute-t’il, eurent beau condamner leur entreprise & la traiter de témeraire, fondés sur l’autorité de leurs Ecritures, ils prétendirent pouvoir assigner le moment précis où il avait été formé ; & les premiers Chrétiens pleins de véneration pour ces mêmes Ecritures, en admettant la Chronologie des Juifs, adopterent en même-tems leurs idées sur l’origine de cet univers.

L’Encyclopediste (parfaitement instruit) expose les raisons qui ont determiné l’Auteur de la These & qu’on a employé à sa justification dans l’Apologie. Ce sont à peu près les mêmes que celles qu’on lit dans l’Ouvrage de l’Ame & son Immortalité. C’est la difficulté de concilier les trois textes, l’Hébreu, le Samaritain & celui des Septantes, avec eux-mêmes et avec les époques des autres Nations, sur-tout avec celles des Egyptiens & des Chinois. C’est la varieté des opinions que cette difficulté a fait naître » (p. 130-131).

(A.M.)