Psychologie historique


Jean-Pierre Vernant. Article paru dans "Le Monde" le 24 novembre 1983.

"Avec Ignace Meyerson disparaît un des derniers représentants de cette grande lignée d'universitaires qui, dans la première moitié du siècle, ont engagé la recherche française dans la voie d'une science de l'homme et de la société. Le rôle qu'il a joué pour que s'établisse un constant dialogue entre les disciplines nouvelles - psychologie, sociologie, histoire, linguistique, esthétique, - l'importance de son oeuvre personnelle en tant que fondateur de la psychologie historique font de Meyerson une figure à la fois exceptionnelle et exemplaire.

Tout en lui était particulier : sa personne, son style de vie, sa démarche intellectuelle, son total engagement dans son métier de professeur et de chercheur. Ceux qui l'ont approché, qu'il a formés, s'accordent à lui reconnaître, dans la singularité de ses traits, valeur de modèle. Il incarne ce type d'homme et de savant qui a marqué toute une époque et dont l'espèce semble aujourd'hui en voie d'extinction.

A un caractère entier, sans compromis, il associait une intelligence toute en nuances, aussi prudente et pondérée dans les analyses concrètes qu'elle était rigoureuse et ferme sur la méthode et les principes. L'extraordinaire étendue de son savoir dans les secteurs les plus variés, ses curiosités multiples, sa passion pour la peinture, ne l'ont pas détourné de ce qui a été sa véritable vocation : établir les bases d'une psychologie qui étudierait dans l'homme ce qui est proprement humain, en se donnant pour objet d'enquête l'ensemble de ce que l'homme a créé et produit, dans tous les domaines, au long de son histoire : outils et techniques, langues, religions, institutions sociales, système des sciences, série des arts. [...]"

Jean-Pierre Vernant. Introduction de "Ecrits".

"Meyerson a su mettre l'extraordinaire étendue de son savoir dans les champs les plus variés, ses curiosités multiples, sa passion même pour la peinture, au service de ce qui a été sa véritable vocation de recherche, le sillon qu'il a creusé droit et profond : établir les bases d'une psychologie qui étudierait dans l'Homme ce qui est proprement humain, en se donnant pour objet d'enquête l'ensemble de ce que l'Homme a créé et produit dans tous les domaines, au long de son histoire (outils et techniques, langues, religions, institutions sociales, système des sciences, série des arts).

Pour Meyerson l'Homme est dans ce qu'il a continûment, à travers les âges, construit, conservé, transmis : les oeuvres qu'il a édifiées et ou il a mis, en leur donnant une forme durable, achevée, ce qu'il avait en lui de plus fort et de plus authentique. Répertoriées par les historiens, elles constituent les grandes classes de faits de civilisation. Parce qu'il sont variés et variables, ces faits se présentent toujours avec une date et un lieu. Impossible dès lors de continuer à poser, derrière les transformations des conduites et des oeuvres humaines, un esprit immuable, des fonctions psychologiques permanentes, un sujet intérieur fixe. On doit reconnaître que l'Homme est au dedans de lui-même le lieu d'une histoire."