Francis Ponge,
Vers la rhapsodie

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Au moment où l'on publie le Parti pris, F. Ponge ressent le besoin d'aller plus loin dans sa rupture avec le « ronron poétique ». Parlant des textes qui deviendront la Rage de l'expression, il écrit : « Le poème en prose ne me suffit plus, je tends à une autre forme (à la fois plus intime et plus épique ?) vers laquelle ils représentent un passage peut-être. » (Lettre à J. Paulhan, 5 août 1943.)
Composés de reprises et de variations, exhibant la recherche « acharnée » de l'expression la plus juste, l'Oeillet, le Mimosa, la Mounine, et surtout le Carnet du bois de pins, écrits entre 1938 et 1944, s'opposent par leur forme ouverte, rhapsodique, à la briéveté aboutie des textes du Parti pris des choses. En publiant plusieurs états successifs d'un même texte, F. Ponge ouvre son « atelier » et dénonce la mystique de l'inspiration. La poésie dès lors n'est plus dans la présentation, toujours trompeuse, d'un poème, objet fini, mais dans l'acte de création, dans la perpétuelle remise en chantier du texte vers l'expression parfaite, le poème absolu, sans illusion de l'atteindre.
Récit de tentatives d'expression, mêlant les réussites aux échecs, journal d'un acte créateur, cette « autre forme » pressentie par Ponge sera aussi celle de Pour un Malherbe, du Savon, de la Fabrique du Pré, de Comment une figue de paroles et pourquoi.

Texte rédigé par M. Eric Pellet, enseignant à l'UFR de Lettres de l'UPVM

Le Savon
Coligny, juin 1943.
THEME ABSTRAIT
(Notion de la toilette intellectuelle)
Si je voulais montrer que la pureté ne s'obtient pas par le silence, mais par n'importe quel exercice de la parole (dans certaines conditions, un certain petit objet dérisoire tenu en mains), suivi d'une catastrophe subite d'eau pure,
Quel objet conviendrait-il mieux que le savon ?

*

Violente envie de faire toilette.
Cher lecteur, je suppose que tu as parfois envie de faire toilette ?
Pour ta toilette intellectuelle, lecteur, voici un texte sur le savon.

*


Coligny, juin 1943.
... Voici donc, cher lecteur, pour ta toilette intellectuelle (si tu es de mes amis, tu en sens parfois impérieusement le besoin), voici un petit morceau de vrai savon.
C'est que l'homme, en effet, ne peut se décrasser à l'eau simple, serait-ce sous des torrents à s'y noyer, ni au vent frais, si parfumé soit-il, ni par le silence, ni par la prière (serait-ce, dans le Jourdain, immergé jusqu'à la ceinture), ni par le suicide en la plus noire source (malgré toutes sortes de préjugés courant là-dessus).
Il y faut - et il y suffit, mais il y faut - dans la main (dans la bouche) quelque chose de plus matériel...

Francis Ponge, Le Savon
Gallimard 1967

Le Carnet du bois de pins
17 août 1940.
(...)
Fabrique de bois mort. (J'entre dans cette importante fabrique de bois mort.) Ce qui est agréable là-dedans c'est la parfaite sécheresse. Qui assure vibrations et musicalité. Quelque chose de métallique. Présence d'insectes. Parfums.
Surgissez, bois de pins, surgissez dans la parole. L'on ne vous connaît pas. - Donnez votre formule. - Ce n'est pas pour rien que vous avez été remarqué par F. Ponge...

18 août 1940.
Au mois d'août 1940 je suis entré dans la familiarité des bois de pins.
À cette époque, ces sortes particulières de hangars, de préaux, de halles naturelles ont acquis leur chance de sortir du monde muet, de la mort, de la non-remarque, pour entrer dans celui de la parole, de l'utilisation par l'homme à ses fins morales, enfin dans le Logos, ou, si l'on préfère et pour parler par analogie, dans le Royaume de Dieu. (...)

Francis Ponge, La Rage de l'expression
Gallimard 1952

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