Francis Ponge,
F. Ponge et ses peintres

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Au sortir de la guerre, F. Ponge fréquente un cercle d'amis proches de J. Paulhan et de Bernard Groethuysen : Albert Camus, Paul Éluard, Henri Calet, Michel Leiris. C'est par l'intermédiaire de Leiris et de sa femme Louise, qui dirige alors la galerie Kahnweiler, que F. Ponge fait la connaissance de la plupart des peintres que l'on retrouvera ensuite dans l'Atelier contemporain : Jean Dubuffet, Pablo Picasso, Jean Fautrier, Georges Braque, Alberto Giacometti, Eugène de Kermadec, Jean Hélion, Olivier Debré... Certains d'entre eux (Fautrier, Giacometti, Dubuffet) seront des amis très proches. Dans les textes sur les peintres, qui sont souvent des commandes, Ponge développe, par identification, une réflexion sur sa propre pratique, sur les rapports de l'artiste à sa matière. À travers eux, il renoue avec la tradition antique du panégyrique, comme le montrent les titres de ces textes (Ode à la gloire de..., Parade pour... À la gloire de... Note hâtive à l'éloge de...) appliquant à son « sujet » (l'homme et son oeuvre), la méthode du Parti pris.

Texte rédigé par M. Eric Pellet, enseignant à l'UFR de Lettres de l'UPVM

À la gloire de Fautrier
(1962)

(...) Patte de velours, et, tout à coup, les griffes : il y aura (il y a eu) sensation aiguë, minces sillons ou ruisselets de sang, puis caillots, mottes, croûtes en relief et enfin, après plusieurs jours, cicatrices ton sur ton : stigmates.
Scandaleux, cinglant, Fautrier a donné un coup de fouet sous le ventre, un coup de fouet se lovant entre les jambes de cette grosse jument paresseuse, la peinture à l'huile. (...)

Francis Ponge, Nouveau Recueil
Gallimard 1967

Joca seria
(notes sur Giacometti) (1951)

(...) Le JE si définitif, si indifférent, qui ne peut mourir, qui servira toujours de pronom personnel à quiconque, ce je qui ne peut se contempler, cette apparition floue et mince en tête de la plupart de nos phrases, voilà ce que veut sculpter A. Giacometti, ce qu'il a la prétention de faire tenir debout sur son long pied (J).
De ce spectre, il fait un sceptre. C'est bien cela d'ailleurs : ce J est à l'origine de toutes les affirmations et prétentions : « Je le veux ».
Pourquoi l'iconographie d'A. Giacometti me plaît-elle si fort ? Parce qu'après elle, je suppose qu'on sera près d'en avoir fini avec le Je. (...)

Francis Ponge, Nouveau Recueil
Gallimard 1967

Dessins
de Pablo Picasso (1960)

(...) S'il dit son angoisse dans la solitude (époque bleue) puis son défi à l'angoisse et son évasion dans la poésie et l'aventure (époque rose), c'est sans quitter d'un pouce le réel. Nul horrible travailleur chez lui, nulle muse. Aucun geignement, aucune prière, aucune extase.
Mais le geste le plus simple : tenir la bride d'un cheval, embrasser une corneille, attendre en chemise les bras derrière le dos, lever une main en signe de salut, baissant l'autre qui tient un éventail fermé, tenir la main d'un enfant de sa main droite et de la gauche la courroie de son havresac sur l'épaule, poser la main sur la tête d'un chien qui l'appuie contre votre jambe, - et plus encore l'expression des regards - tout dit, sans la moindre pomposité, l'éternelle condition humaine, tout prend la valeur d'un rite fatal, la noblesse et le caractère déchirant du destin.

Francis Ponge, Nouveau Recueil
Gallimard 1967

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