L'Ecole Centrale 4/4

Henri Beyle et l'apprentissage du dessin

« Voici l'histoire de mon talent pour le dessin : ma famille toujours judicieuse avait décidé, après un an ou dix-huit mois de leçons chez cet homme si poli, M. Le Roy, que je dessinais fort bien. Le fait est que je ne me doutais pas seulement que le dessin est une imitation de la nature. Je dessinais avec du crayon noir et dur une tête en demi-relief […]. Mon dessin était propre, froid, sans aucun mérite, comme le dessin d'un jeune pensionnaire. Mes parents, qui avec toutes leurs phrases sur les beautés de la campagne et les beaux paysages, n'avaient aucun sentiment des arts, pas une gravure passable d[an]s la maison, me déclarèrent très fort en dessin. » (Vie de Henry Brulard, p. 751.)

L'enseignement du dessin à l'école centrale suit encore largement, avec Louis-Joseph Jay, le cursus établi par l'Académie royale de peinture et de sculpture (abolie en 1793) et repris par les académies royales de province : dessin d'après estampes, en particulier celles de Raphaël (Elisabeth-Sophie Chéron-Le Hay en livre une série dans son Livre à dessiner composé de têtes tirées des plus beaux ouvrages de Raphaël, Paris, [s.n.], 1706, et de nombreux ouvrages suivront son exemple jusqu'au début du XIXème siècle, comme l'atteste cette feuille extraite d'un « Cours de dessin à l'usage de l'Ecole militaire de Saint Cyr » de 1831), dessin d'après la bosse c'est-à-dire d'après des figures en ronde-bosse, enfin, dessin d'après le modèle vivant.

Avec Jay, Henri Beyle dessine d'après les feuilles de dessin du XVIIIème siècle, gravées « en manière de crayon » (le procédé est inventé par le graveur Demarteau en 1751) et imprimées en rouge, afin d'imiter le dessin à la sanguine : « Les grandes têtes étaient dessinées à la sanguine ou gravées à la manière du crayon. Il faut avouer que la totale ignorance du dessin y paraissait moins que les académies (figures nues). Le grand mérite de ces têtes qui avaient dix-huit pouces de hauteur était que les hachures fussent bien parallèles, quant à imiter la nature, il n'en était pas question. » (Vie de Henry Brulard, p. 750.)
Dans son Histoire de la peinture en Italie, Stendhal s'appuie encore sur ce type de méthode dans son Cours de cinquante heures qu'il livre à la fin de l'ouvrage : « Je prétends, pour peu que ce lecteur ait la faculté de penser par lui-même, qu'il peut, en cinquante heures, devenir presque artiste. » (Histoire de la peinture en Italie, p. 481.) « Il achètera des gravures médiocres d'après Raphaël et Michel-Ange, les Sacrements du Poussin par exemple, fera arranger une glace en forme de table, placera un miroir au-dessous réfléchissant contre la glace la lumière d'une fenêtre. Il attachera une feuille de papier à l'estampe par quatre épingles, et, armé d'un crayon, il suivra au calque les contours de chaque figure. » (Histoire de la peinture en Italie, p. 482.)
La copie d'estampes d'après Raphaël marque Henri Beyle durablement : il fallait imiter la nature, et cela empêcha peut-être que mes grandes têtes soient, copiées d'après ces plats dessins, fussent aussi exécrables qu'elles auraient dû l'être. Je me souviens du "Soldat indigné" dans Héliodore châtié de Raphaël ; je ne vois jamais l'original (au Vatican) sans me souvenir de ma copie ; le mécanisme du crayon tout à fait arbitraire, mérite faux, brillait surtout dans le dragon qui surmonte le casque. » (Vie de Henry Brulard, p. 752.)
Après la classe des Académies, Henri Beyle obtient le droit de dessiner d'après la bosse : « Je ne sais si je dus cet avancement à quelque mot de mon grand-père adressé à M. Jay ou à mon mérite de faire des hachures bien parallèles dans la classe des académies où depuis peu j'avais été admis. […] Admis parmi les douze ou quinze bosses, mes ouvrages aux crayons noirs et blancs, d'après les têtes de Niobé ou de Démosthène (ainsi nommées par nous), surprirent M. Jay qui avait l'air scandalisé de me trouver autant de talent qu'aux autres. […] Bientôt, à la bosse, j'obtins un prix. » (Vie de Henry Brulard, p. 823.)