Il m'est très agréable d'ajouter le mot du Stendhalien à celui de M. P. Carbone, directeur du Service Commun de la Documentation de l'Université Paris 12 Val de Marne, ainsi qu'à celui de Mme M. Joly, en charge du catalogue et de l'exposition qu'on va voir.
Evidemment ce mot est d'abord celui de la gratitude.
                          Lorsque l'association Stendhal aujourd'hui et HB, Revue internationale d'études stendhaliennes ont accepté l'invitation de notre Ecole Doctorale à venir à Paris 12, personne n'imaginait qu'une exposition accompagnerait un colloque. Or la thématique scientifique retenue « Henry Beyle à la conquête de Stendhal (1797-1814) » n'est pas des plus faciles ; comment évoquer l'artiste en jeune homme ? Comment faire percevoir derrière l'extravagant accompagnateur du Consulat et de l'Empire l'unité d'un talent, la force d'une vocation dont même ses amis et contemporains ont passablement douté ? Mettre tout ceci en image, assurément, exige une grande culture, un esprit large et passablement de passion. Mme Joly, M. Carbone nous montrent donc qu'ils n'en manquent pas ; notre établissement, ses doctorants, le corps enseignant ont beaucoup de chance de pouvoir travailler avec de telles personnalités. Maintenant laissons la parole à la stendhalie.
                          A la différence de Balzac ou de Proust ou de Hugo ou de Goethe ou de Pouchkine, Stendhal n'a pas de maison, pas vraiment de musée ; on ne lui a donc consacré que fort peu d'expositions. On l'illustre peu.
                          Nous gardons évidemment le souvenir de l'année 1983, bi-centenaire de la naissance, lorsque la Bibliothèque Nationale, dans la Galerie Mansart, a monté et montré « Stendhal et l'Europe », mais simplement avec ses fonds propres ; quelques mois plus tard le Museo Napoleonico de Rome organisait un intéressant « Stendhal a Roma » très beau, mais volontairement précis et limité.
Il en a été de même avec « La Milano di Stendhal » (1980), ambitieuse manifestation, autour du fonds Buci de la Bibliothèque municipale.
                          En France même, à Grenoble en particulier, la maison Gagnon dans la Grand'Rue, pour laquelle V. Del Litto ambitionnait d'être la « maison Stendhal » (comme on parle de la maison de Chateaubriand à la Vallée aux Loups) est tombée en deshérence ; l'appartement natal de la rue des Vieux Jésuites (rue J.J.Rousseau) a été joliment redécoré, mais sa destination est celle d'un lieu de réunion, sa fonction se veut celle d'une maison de la culture ou d'une maison des écrivains. Et dans tous ces cas, aucun catalogue stendhalien, aucune illustration de la vie, aucune présentation d'une carrière ou de sa genèse.
                          Pourtant les associations stendhaliennes ne manquent pas, leurs colloques non plus ; dans un passé récent on a évoqué le dernier Stendhal (Paris 4, 1999), Stendhal et Napoléon (Invalides, 2000), Stendhal et les langues (Grenoble, 2003), Stendhal et le style (Paris 3, 2004), Balzac et Stendhal (Tours, 2002), Stendhal et le Nord (Oerebrö, 2001), Stendhal et la politique (ENS, 2002) ; cette liste n'est sûrement pas exhaustive, en revanche il est frappant que jamais aucune exposition n'ait accompagné ces riches réunions scientifiques. C'est qu'il n'est pas facile d'exposer ou d'illustrer Stendhal.
                          Certaines énigmes ne semblent pas être jamais solubles ; il demeurera toujours des lacunes, en particulier sous le rapport des femmes : de Mélanie Guibert - Louason - Beyle n'a dessiné que les lèvres ; mais l'ensemble de la figure ? Quelle est l'allure de la dame, retrouvée mariée à Moscou et devenue Madame de Barkoff ? Qui identifiera la mystérieuse et charmante Babet, Viennoise qui console Beyle des rigueurs de la Comtesse Pallfy, alias Alexandrine Daru. A quoi pouvaient bien ressembler le théâtre de Grenoble et son premier sujet, Virginie Kubly, que Beyle n'osait pas approcher dans les allées du Jardin de la Ville ?
                          On regrettera aussi de ne pas voir - à cause de Rostopchine ? - Moscou d'avant l'incendie, ce mélange d'Orient et de raffinement occidental, ou la baroque Vilnius qui comporte aujourd'hui un Palais Stendhal, que Beyle n'a jamais habité ! Et le théâtre de Koenigsberg où notre dilettante se remet du froid de la Bérézina en écoutant la Clemenza di Tito! Et la pompe funèbre des funérailles de Haydn au Schottenstift où Beyle accompagne Vivant Denon en grand uniforme !
                          Si l'on cherche des images de notre héros, à son endroit, autour de lui, on est donc peu ou prou contraint d'en revenir encore et toujours à l'Album Stendhal de la Bibliothèque de la Pléïade, ou à L'Italie au temps de Stendhal procurés tous deux en 1966 par V. Del Litto ! Beaux ouvrages, certes, indispensables ressources, mais qui comportent des lacunes ou des « blancs ».
Nous avons cherché ici à tâcher de combler certains de ces « blancs ». Par exemple on évoque un peu mieux que partout ailleurs Moscou ou Vienne où notre héros a passé de si forts moments. On présente également de façon un peu plus concrète la société des théâtres, des cafés, des plaisirs sous le Consulat et l'Empire. En un mot on a tâché de donner du pittoresque et de la familiarité à ces années d'apprentissage et de cosmopolitisme. Mme Joly ne s'est pas asservi à la lettre des éphémérides beylistes ; elle a cherché à leur donner plus d'élégance, et plus d'allant.
                          On n'en a jamais fini avec Stendhal, surtout pas quand le jeune Beyle part à sa conquête. Néanmoins l'exposition qu'on va voir ici nous conduit sur cette route d'une façon assez assurée.
                          Pour cette raison cette manifestation de la Bibliothèque Universitaire de Paris 12 demeurera en très bonne place à côté du fort petit nombre d'instances qui ont tenté pareille gageure.

                                                                                                                                  Francis Claudon