Le voyage en Italie au début du XIXe siècle 3/4

« 11 octobre 1828. - Les pauvres jeunes Français riches, qui sont ici, fort bien élevés, fort doux, fort aimables, etc., mais trop mystiques ou trop sauvages pour se mêler à la société romaine, se réunissent entre eux le soir, dans une grande chambre d'auberge, pour jouer à l'écarté et maudire l'Italie. Il faut convenir que les jeunes Dijonnais qui étaient à Rome avec le président de Brosses (1740) menaient une vie un peu différente. C'est le siècle de Voltaire opposé à celui de M. Cousin.
Un jeune Parisien de 1829 est sensible aux gravures soignées des almanachs anglais, ensuite aux tableaux des peintres vivants qui lui sont expliqués six mois durant par des articles de journal. Ces tableaux ont le premier des mérites, celui de présenter des couleurs bien fraîches. Le jeune Français quitte le bois de Boulogne et le monde de Paris pour venir à Rome, où il s'imagine trouver tous les plaisirs, et où il rencontre en effet l'ennui le plus impoli. Quelques semaines après son arrivée, s'il a reçu du ciel le sentiment des arts, il admire un peu certains tableaux des grands peintres qui ont conservé la fraîcheur du coloris, et qui par hasard sont jolis ; la galerie du palais Doria en offre plusieurs de ce genre. Il entrevoit le mérite de Canova ; et l'architecture propre de Saint-Pierre, si voisine de la magnificence, le touche assez. Quelques jeunes Parisiens arrivent à comprendre le charme des ruines, à cause des phrases de nos grands prosateurs qui les expliquent. Pour être poli, je ne nierai pas absolument qu'un sur cent n'arrive à goûter les statues antiques, et un sur mille les fresques de Michel-Ange. Tout le monde feint d'adorer tout cela, et répète des phrases; l'essentiel est de choisir des phrases assez modernes pour qu'elles ne soient pas déjà lieu commun. Rien de plaisant comme ces figures ennuyées que l'on rencontre partout à Rome, et qui jouent l'admiration passionnée. Les jeunes Anglais sont de meilleure foi que les Français, ils avouent l'intolérable ennui; mais leur père les oblige à passer une année en Italie. » (Promenades dans Rome, p. 995-996.)