L'amour de l'Art et le musée Napoléon 7/7

Stendhal et Canova

Lorsque Stendhal choisit des figures les plus emblématiques de la sculpture moderne, le sculpteur vénitien est cité juste après Michel-Ange :
« Je suivrai cependant l'ordre que nous avons adopté; car, avec un peu d'ordre, on se reconnaît bien vite au milieu du nombre immense de choses curieuses que renferme la Ville éternelle. Chacun de nous a placé les titres suivants à la tête de six pages de son carnet de voyage
I° les ruines de l'antiquité : le Colisée, le Panthéon, les arcs de triomphe, etc. ;
2° les chefs-d'œuvre de la peinture: les fresques de Raphaël, de Michel-Ange et d'Annibal Carrache (Rome a peu d'ouvrages des deux autres grands peintres, le Corrège et le Titien) ;
3° les chefs-d'œuvre de l'architecture moderne: Saint-Pierre, le palais Farnèse, etc. ;
4° les statues antiques: l'Apollon, le Laocoon, que nous avons vu à Paris ;
5° les chefs-d'œuvre des deux sculpteurs modernes : Michel-Ange et Canova ; le Moïse à San Pietro in Vincoli, et le tombeau du pape Rezzonico dans Saint-Pierre ;
6° le gouvernement, et les mœurs qui en sont la conséquence. » (Promenades dans Rome, p. 600-601.)

Lettre à Louis Crozet, Rome (31 décembre 1816) : « Je me suis trouvé en société avec C[anova]. […] J'ai vu qu'il était inutile de lui parler de ma théorie. […] Cet homme, qui avec le ciseau donne des sentiments si sublimes, avec la parole n'est qu'un italien vulgaire. Voilà qui pour la première fois, je te le jure, m'a donné un peu de vanité. Les gens qui expliquent les règles, et surtout qui les font sentir, sont donc bons à quelque chose. » (Correspondance, II, p. 743.)

« 16 juin 1828. - Un soir, chez Mme Tambroni, Canova parlait des commencements de sa carrière : "Un noble Vénitien me mit à même, par sa générosité, de ne plus avoir d'inquiétude pour ma subsistance, et j'ai aimé le beau." Comme Mmes Tambroni et Lampugnani l'en priaient vivement, il continua à nous conter sa vie, année par année, avec cette simplicité parfaite qui était le trait frappant de ce caractère virgilien. Jamais Canova ne songeait aux intrigues du monde que pour les craindre; c'était un ouvrier, simple d'esprit, qui avait reçu du ciel une belle âme et du génie. Dans les salons, il cherchait les beaux traits et les regardait avec passion. A vingt-cinq ans, il avait le bonheur de ne pas savoir l'orthographe; aussi à cinquante refusait-il la croix de la Légion d'honneur parce qu'il y avait un serment à prêter. A l'époque de son second voyage à Paris (181I), il refusa de Napoléon un logement immense: on le lui offrait où il voudrait, près ou loin de Paris, à Fontainebleau, par exemple, ainsi qu'un traitement de cinquante mille francs et vingt-quatre mille francs pour chaque statue qu'il ferait pour l'empereur. Canova, après avoir refusé cette existence superbe et des honneurs qui l'auraient proclamé aux yeux de l'univers le premier des sculpteurs vivants, revint à Rome habiter son troisième étage. Il eût vu son génie se refroidir s'il se fût fixé dans cette France, la lumière du monde, occupée alors de victoires et d'ambition comme elle l'est aujourd'hui d'industrie et de discussions politiques. » (Promenades dans Rome, p. 879.)

20 juin 1828 : « Chez M. Tambroni, nous parlions quelquefois, devant Canova, de la nécessité pour les sculpteurs des nations civilisées d'imiter les gestes des acteurs célèbres, d'imiter une imitation. Nous avions beau chercher à être piquants, Canova ne nous écoutait guère; il faisait peu de cas des discussions philosophiques sur les arts; il aimait mieux sans doute jouir des images charmantes que son imagination lui présentait. Fils d'un simple ouvrier, l'heureuse ignorance de sa jeunesse l'avait garanti de la contagion de toutes les poétiques » (Promenades dans Rome, p. 887.)